D^HAÏTI
<1 SQS-lSQ^)
Le II août 1892, dans la matinée, les membres du nouveau cabinet furent appelés par le Président de la République au Palais National. Le sénateur Ed. Paul devait, dans la composition, avoir le portefeuille des finances et moi celui des travaux publics.
Dès l'abord, il déclara au Président que, selon lui, des réformes étaient urg-entes, indispensables dans le budget des dépenses qu'il trouvait exa§"éré, disproportionné avec nos ressources. Il ajouta qu'il ne comprenait pas que le cabinet démissionnaire ait pu présenter aux Chambres un budget dans
l32 LES CIIAMBUES LEGISLATIVES D*HAÏTI
lequel les dépenses dépassaient les receltes probables de plus de § 500,000. C'était une anomalie qui, si elle s'introduisait dans les affaires publiques, serait funeste à leur bonne marche: les cabinets, ce pli une fois pris, ne se soucieraient plus désormais d'essayer d'équilibrer le budget déposé par eux.
Honoré delà mission dont le chef de l'Etat voulait bien le charger, il désirait qu'il n'y eût aucune ambiguïté, aucune obscurité entre ses futurs collègues et lui. Il demandait donc au Président de lui permettre de donner lecture d'un programme, d'une sorte de plan de gouvernement qu'il avait rédigé à cet effet.
Cette lecture fut faite.
J'avoue que ce programme me séduisit. Non pas que quelques parties ne me parussent s'éloigner de la réalité des choses. Mais je suis du système que, dans le bien, rien n'est impossible et que les plus téméraires propositions sont réalisables quand on les veut énergiquement et avec suite.
Pourquoi, en effet, les conceptions généreuses et honnêtes seraient-elles impossibles quand on voit s'accomplir aisément les combinaisons les plus immorales et les plus fantaisistes?
Je déclarai donc que, pour ma part, j'acceptais le programme du sénateur Ed. Paul
LES CHAMBRES LEGISLATIVES d'hAÏTI t33
et qu'il nV avait que quelques poiuts de détail où nous n'étions pas d'accord, mais sur lesquels, je l'espérais, l'entente pourrait se faire facilement après discussion contradictoire.
La discussion s'ouvrit immédiatement.
Dans ce plan de gouvernement, l'armée, notamment, était refondue complètement. Je crois bien qu'elle ne devait plus avoir que 6 à 7,000 hommes d'effectif. Les sinécures étaient vigoureusement attaquées. Rayé tout ce qui n'était pas strictement service public, travail dûment constaté. C'était l'émondage, en règle, de bien des abus devenus presque séculaires. Bref, après quelques heures d'une très vive discussion, on fut obligé de se séparer sans rien conclure. La nécessité des réformes, comme toujours, n'était pas contestée ; ce qui l'était davantag-e, c'était l'opportunité de leur réalisation en face de la situation . Ce premier point débattu, on sentait qu'il s'agirait aussi de savoir oii il faudrait se borner. Si à peine parti on devait s'arrêter, ce n'était qu'une indication spécieuse, qu'une manifestation sans portée, inutile et peu loyale.
Rendez-vous fut pris, sousces impressions, pour le lendemain matin.
Dans l'après-midi, le Président de la République reçut du sénateur Edmond Paul la lettre suivante ;
l34 LES CHAMBRES LÉGISLATIVES d'hAÏTI
Monsieur le Président,
Je viens vous faire une prière, celle d'ajourner encore une fois le moment où je dois vous donner, dans le sens que vous me l'avez demandé, une preuve du sentiment de mon devoir envers le pays.
J'ai peu d'espoir que dans l'entretien de ce matin, dans un espace de temps si court, je puisse amener toutes les vues à s'identifier avec les miennes sur le terrain pratique des idées de réforme à adopter. Pour réduire, comme je l'ai proposé, les budgets, les incliner immédiatement dans le sens même du programme que j'ai eu l'honneur de présenter, il a a sans dire, pour moi, qu'il faudrait arriver jusqu'à modifier plusieurs de nos lois existantes.
Dans ces circonstances, en me retirant moi-même, je crois rendre la tâche plus facile aux citoyens appelés à s'entendre pour la formation du cabinet.
Je vous demanderai après cela, Président, de me garder votre meilleur souvenir.
E. Paul.