NOCTURNE
La niiic se mêle encore à de vagues pâleurs 5 L'étoile naît, jetant son reflet qui se brouille Dans la mare dormante où croupit la grenouille. Les champs, les bois n'ont plus ni formes ni couleurs.
Leurs calices fermés, s'assoupissent les fleurs. Sourde et voilée au sein du brouillard qui la mouille, La faucille du ciel fond sa corne et se rouille. La brume égraine en bas les perles de ses pleurs.
Les constellations sont à peine éveillées
Et les oiseaux blottis sous les noires feuillées,
Goûtent, le bec sous Taile, un paisible repos.
Et dans ce grand sommeil de l'être et de la terre, Longtemps chante, rêveuse et douce, des crapauds Mélancoliquement la flûte solitaire.
Courrières, 1874
A Paul de Saint-Victor.
LES GLANEUSES
L A terre pâle et fauve A vu tomber ses blés, Et les coteaux brûlés Inclinent leur dos chauve.
A peine quelques brins Restés debout encore, Ayant tardé d'éclore, N'ont pu mûrir leurs grains.
Au milieu de Téceule, Brillent, frêles débris, Quelques pavots fleuris Qu'a protégés la meule.
Par le charme surpris, Doucement l'œil repose Sur le jaune et le rose^ Sur le sol gris-souris.
La plaine fuit, immense, Se joindre au ciel profond, Au loin tout se confond, Tout flamboie et tout danse;
Et par un hymen pur, A l'horizon qui tremble, - On voit s'unir ensemble Et le fauve et l'azur.
Souple et pliant l'échiné.
Le sein près du genou.
Le soleil sur le cou, La glaneuse s'incline.
LES GLANEUSES
Vieille aux angles pointus, Près d'elle une autre traîne, Comme une lourde chaîne, Quelques pauvres fétus.
Et le soleil superbe, Du haut du firmament, Luit indifféremment Sur jeune ou vieille gerbe.
Tout est plein de rayons, Têtes blondes ou grises, Et j upons et chemises Penchés vers les sillons.
Sur le sol que lézarde Une chaleur de four, Splendide, éclate au jour Plus d'une pauvre harde.
Le soleil, ce sorcier, Transfigure la chose.
Rien de ce qu'il arrose N'apparaîtra grossier;
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Et ses éclaboussiires Allument les cheveux, Dorent les pieds nerveux Qui sortent des chaussures.
Son regard tout-puissant Aux rayons couleur d'ambre.
Fait, lorsqu'il touche un membre Transparaître le sang.
Et même la cocarde, Cet antique oripeau.
Brille sur le chapeau Solennel du vieux garde.
Les cheveux dans le vent Se mêlant à la glane.
Voici la grande Jeanne Au corps souple et mouvant.
Qu^il est fier son visage Humant la liberté.
Doux en son âpreté Comme la fleur sauvage
LES GLANEUSES
Que le vent du hasard Sème au bord de la route, Simple et qui ne redoute Aucun produit de Fart !
Dans Tombre un œil farouche Luit sous le front étroit, Et le nez tombe droit, Droit sur l'arc de la bouche.
Elle marche à grands pas ; Sa jupe vole, ondule; Derrière s'accumule Un flot de plis lilas.
Arrondi, haut et ferme Qu'il est noble son cou!
Plus charmant qu'un bijou.
Un double pli Fenferme.
Courant en liberté, Un duvet fin, folâtre, De sa tempe olivâtre Tempère la fierté :
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La beauté trop rigide, Les contours accomplis Veulent être assouplis :
A l'onde il faut la ride;
Au marbre il faut le grain Et le bruni que trace L'aile du temps qui passe, Artiste souverain.
Et du bout de cette aile L'antique égratigné Paraît être imprégné D'une grâce nouvelle.
De la nuque aux pieds nus, Une adorable ligne S'infléchit et désigne Des charmes inconnus.
Sur le sein la chemise Tourne des plis charmants Qui tremblent par moments, Soulevés par la brise.
LES GLANEUSES
Un bravS solide et pur S'échappe de la toile, Et la marche dévoile Une jambe au pied sûr.
Le chaud soleil caresse Son beau corps ondulé, A travers l'or du blé Mordant sa brune tresse ;
Et dans un clair essaim D'atomes il se joue.
Il effleure la joue.
Le corsage et le sein.
Dans la fraîcheur des ombres Court un frisson d'azur :
Un reflet chaud, obscur S'éteint dans les trous sombres.
Souple comme un serpent Pliant, levant ton buste.
Fine, longue et robuste.
Sur tes reins te campant;
O Cérès de la Gaule, Aux feux de messidor, Comme les épis d^or Font bien sur ton épaule!
Tu descends le talus, Tu pars, ô belle Jeanne!
L'œil suit encor ta glane Mais il ne te voit plus.
Le grand ciel s'illumine.
Et déjà le soleil.
Dans le couchant vermeil, Tombe sur la colline.
Tout défile à la fois ; Les mains sur chaque joue, Le garde qui s'enroue, S'est fait un porce-voix ;
Il sonne la retraite; On l'entend retentir :
Allons ! il faut partir Car la journée est faite.
LES GLANEUSES. 113
Ec courant en avant, Les enfants sont superbes Couverts de grosses gerbes Qui s'agitent au vent*
Sous l'immense coupole, Eternel ostensoir, L'orbe rouge du soir Eteint son auréole ;
Le groupe vague et noir Monte vers le village Dont le clocher surnage V Dans la brume du soir ;
Et dans le ciel que borne Un long nuage d'or La lune, pâle encor, Luit sur un grand bicorne.
Courrières, 1872
A Gustave JundU