A LA RECHERCHE DU BEAU
A Douarnenez, un jour qu'on dansait sur la place, Tandis qu*en fine pluie un assez froid brouillard Jusqu'au cœur des danseurs introduisait sa glace,
Et qu'un biniou nasillard Faisait, mais sans succès, pour réchauffer son monde
Des efforts vraiment surhumains, J'observais un instant la sérieuse ronde De ces amants transis se tenant par les mains. ,
J'avais l'âme depuis quelque temps poursuivie (C'est pourquoi je courais vers chaque attroupement)
Du désir de revoir un type bien charmant,
Uun des plus beaux que j'eusse admiré de ma vie.
Ce pur chef-d'œuvre était la fille d^un pêcheur,
Brunie à Pair de l'Atlantique, A la force unissant la grâce et la fraîcheur,
Superbe comme un bronze antique.
Certain jour de Pardon, hélas ! rien qu'un moment
Je l'avais entrevue Marchant au grand soleil, de tant d'attraits pourvue, Qu^il m^en restait dans l'âme un éblouissement.
Or depuis, vainement, Partout je cherchais sa trace.
Du grand port au marché, de l'église au lavoir. Je crois qu'un dieu jaloux me refusait la grâce
De jamais la revoir.
Et cette fois encore, En accourant au bruit du biniou sonore, J'avais perdu mon temps; elle n'était pas là.
Comme je regagnais mon atelier, voilà Qu'au rebord du chemin, sur l'herbe qui le frange, J'aperçois tout à coup comme une fleur étrange Qui d'un feuillage obscur paraissait émerger.
A LA RECHERCHE DU BEAU. i'J3
C'était une façon de gigantesque rose...
Poésie à distance et de près triste prose !
En effet, son aspect se mit à tant changer
Qu'Ovide en eût déduit quelque métamorphose ;
Et ce qui me semblait une rose au lointain
Ne fut, quand mon regard devint moins incertain.
Que Todieux carmin d'une rougeaude trogne.
Là s'étalait, immonde, une brute d'ivrogne.
Mais que de le dépeindre on m'épargne le soin :
Il convient quelquefois d'être discret témoin.
Je détourne les yeux. J'arrivais à ma porte.
Lorsque dans le brouillard qu'un léger souffle emporte,
Où le soleil tremblant risque un pâle rayon^
Lumineuse, surgit une apparition.
Doucement cadencée en son noble équilibre, Une femme, marchant d'un pas solide et libre, S'avance, souple, droite et les cheveux au vent; Et, contraste frappant, cette jeune merveille. Deux secondes encor, devra passer devant Ce qui fit rire Cham. Emu, je la surveille; Je crois être témoin de la confusion De ce front virginal rencontrant la débauche. Or de ses traits divins l'incomparable ébauche
S'affirme en redoublant mon admiration.
Je reconnais alors Têtre charmant : c'est elle
Avec son noble cou, son air sauvage, et telle
Qu'elle m'est apparue au beau jour du Pardon.
Mais son pas ne perd rien de son simple abandon ;
Au scabreux incident elle ne prend pas garde;
Passant à son côté sans paraître le voir.
Elle a les yeux fixés sur moi qui la regarde.
Bonheur tant poursuivi, tu vas enfin m'échoir,
De pouvoir à mon aise admirer... un mouchoir?
Aussitôt en efFet, l'inexorable belle
Dénouant son fichu de couleur Isabelle,
S'en fit un masque épais qui me la déroba.
Et pour mieux se cacher à mes yeux, la farouche
Avait mis deux des coins du mouchoir dans sa bouche, r
Elle était déjà loin quand le voile tomba.
De ces sortes de jeu prodigue est la nature !
Mais je n'ai pas encor dit toute l'aventure :
Ne raille pas, lecteur, j'eus lieu d'être content;
Et jamais la beauté ne m^avait produit tant
De ce tressaillement qui féconde les âmes,
Et qui fit, de tout temps, jaillir en traits de flammes
Ces visions du cœur qui confondent Fesprit :
Car vraiment il fut grand le frisson qui me prit,