SECTION III
Change et Exportations de 1921 jusqu'à l'automne 1923.
La crise monétaire allemande, qui s'était affirmée de 1919 à 1921, s’accentua de 1921 à l’automne 1923, époque à laquelle commença la réforme monétaire.
Il y eut d’abord une période de baisse constante du mark, jusqu’en février 1923. Le 1° janvier 1921, le mark valait encore 0 fr. 23. Le 1” janvier 1922, il ne valait plus que 0 fr. 07. Par suite des émissions continues de la Reichsbank, on en arrive à coter les 100 marks au lieu du mark. Les 100 marks qui valaient 0 fr. 675 le 24 août 1922 tombent à 0 fr. 13 le 11 janvier 1923, jour où l’occupation de la Rubr fut décidée.
A la même époque (janvier 1923) le prix du charbon a été augmenté de 67 0/0 le 12 janvier et d'environ 80 0/0 le 29, ce qui a déclanché une vague de hausse pour jtous les produits industriels.
Quant aux produits agricoles, voici les prix pratiqués par le marché de Berlin (par tonne) :
8 janvier 30 janvier Froment. . ... 351.000 marks 1.060.000 marks Selglb. . - . . . 928.000 "— 960.000 — voire: tue. 2300 000 — 760.000 — Orse d'été 5012960000 7 860.000 —
Pétits pois 1.7, 920.000" — 120.000 —
Les prix de détail des denrées de première nécessité ont augmenté tous les jours,. dans le cours de janvier 1923, d'environ 8-10 0/0.
Les prix du commerce de gros atteignaient en moyenne, le 5 février, des chiffres 5.967 fois supérieurs aux prix d’avant-guerre. L'index de renchérissement aurait été alors, d'après une note reproduite à la même date par plusieurs journaux, de 4.902 pour les vivres, de 7.958 pour les objets industriels, de 4.920 pour les marchandises produites dans le pays même et de 11.176 pour les articles d’importation (1).
De février au milieu d’avril 1923, on voit se produire une stabilisation relative du mark. Cette stabilisation, due à l’action de soutien de la Reichsbank, n'est pas suivie d’une diminution correspondante du prix de la vie qui, au contraire, continue à monter (2).
Le 18 avril, le mark s'effondre de nouveau subitement. Et c’est le point de départ d’une dépréciation presque continue, malgré quelques efforts intermittents pour le soutenir, dont le tableau suivant donne une idée :
Cours du mark Cours du mark à Paris à New-York en francs en cents Areatrin AIN 0 Q0ÛT 0,0044 {er juillet — . . 0,000125 0,0006 Aer août — . . 0,0000175 0,00009 4 septembre — . . 0,000001 0,000007
Ce dernier taux équivaut à un cours, à Berlin, de plus de 58 millions de marks pour la livre et près de 13 millions pour le dollar. Le 10 octobre, le dollar valait 871 miilions de marks (la dépréciation de ce dernier dépassant celle du rouble) et le 22 octobre, 43 milliards.
(1) V. la Rote Fahne du 31 janvier 1923.
(2) Le nombre indice du coût de la vie est alors 2.643 fois supérieur à celui d’avant-guerre (en janvier, il était de 1.120 fois supérieur. D'après le Bureau de statistique du Reich v. Acht Uhr Ubendblatt du 8 mars.
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Évalué en pfennigs-or, le mark est passé de 2 1/4 de
pfennigs en fin 1921, à 6/100 de pfennigs en fin 1922, à .1/10.000.000.000 en fin 1933.
Après cette dépréciation accélérée, la stabilisation se fait à peu près. Au début de 1924, le dollar est au cours de 4.210 milliards 17/2.
Les causes de cette dépréciation sont l'absence d'effort budgétaire et le recours illunité à l'inflation, l’évasion des capitaux et la spéculation sur devises, l’attitude des industriels allemands qui, à la fois par intérêt et par patriotisme, cherchèrent, d'accord avec le gouvernement, à éluder, par le maintien de la crise monétaire, le paiement des réparations.
On assista à un formidable mouvement de concentration industrielle (1). L'Allemagne fut soumise à ce qu’on a appelé « la stinnisation », c’est-à-dire à l’hégémonie de quelques consortiums, monarchiquement organisés et dominant la voie économique.
On ne peut comprendre complètement la situation monétaire de l’Allemagne, en 1922 et 1923, que si l’on se rend compte que l’industrie allemande s’enrichit grâce à la dépréciation du mark, qu’elle avait intérêt à restituer cette dépréciation et qu'elle fit dans ce but d’évidents efforts.
Le pouvoir d'achat du mark-papier à l'intérieur de l'Allemagne est très supérieur à son pouvoir d’achats à l'étranger. Si l’on considère les salaires, les matières premières, les frais généraux, on voit que le prix de revient des objets fabriqués en Allemagne est moins élevé que celui des mêmes objets fabriqués dans les pays à change
(1) Baumont et Berthelot. L'Allemagne. Lendemains de guerre et de Révolution, 1922.
Aulneau. Le drame de l'Allemagne, 1924.
Dayet. La renaissance économique de l'Allemagne, 1922. Recouly. La Ruhr, 1923.
Calbou. L'Allemagne nouvelle, 1923.
Raphaël. Le roi de la Rubr; Hugo Stinnes. L'homme, son œuvre, son rôle, 1923.
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élevé. Le prix de revient avantageux explique l’activité croissante de l'industrie allemande en 1922; celle-ci travaille de plus en plus pour l’exportation.
Une cause plus directe de l’enrichissement de l’industrie allemande se trouve dans la réglementation très spéciale du commerce extérieur, d’ailleurs contraire aux stipulations du traité de Versailles. Cette réglementation a été organisée pour permettre à l’industrie, et à elle seule, de profiter des bénéfices, pour faciliter leur évasion à l'étranger, pour empêcher le Reich d’en prélever une part notable. Les exportations allemandes, en effet, sont soumises à la déclaration aux « Aussenhandelsstelle », qui, en règle générale, n’octroient des licences qu’à la condition que la marchandise soit facturée en devises étrangères et à un prix Calculé de manière à atteindre le prix de vente du produit dans le pays où il est exporté. Si le prix de revient est égal au tiers du prix de vente sur les marchés étrangers, on voit quels bénéfices sont réalisés par l’exportation allemande. Ces bénéfices sont plus élevés encore s’il s’agit de produits qui ne sont pas concurrencés à l'étranger, dont l’Allemagne a le monopole. Ainsi le prix d’exportation des matières colorantes est égal à cinq et six fois le prix de vente à l’intérieur de l'Allemagne.
Les bénéfices ainsi réalisés sont laissés presque entièrement à la disposition de l’industrie. Ils sont frappés seulement par le Reich de la taxe d'exportation qui oscillait, le 14 janvier 1923, entre 4 et 8 0/0 de la valeur totale du produit exporté, et non pas du bénéfice. Une partie insignifiante du bénéfice se trouve donc taxée.
Lorsque l’exportation est effectuée par un commerçant intermédiaire, celui-ci doit, en demandant la licence d'exportation, prouver que le produit à exporter a été acheté par son intermédiaire à un prix très voisin du prix d'exportation. En ce cas, le bénéfice est encore abandonné à l’industrie.
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La facturation des exportations allemandes en devises étrangères devenant de plus en plus la règle générale, les bénéfices sont réalisés par les industriels en devises étrangères. Celles-ci sont laissées en assez grande partie à l'étranger et contribuent à l’exportation des capitaux allemands. L'industrie distribue des dividendes s’élevant jusqu’à 40 0/0, constitue des réserves, amortit complètement ses établissements, rembourse ses dettes hypothécaires, construit de nouvelles usines, absorbe peu à peu toute la presse allemande.
Les industriels déploient tous leurs efforts pour perpétuer un état de choses qui leur est aussi favorable. Dès que le pouvoir d'achat du mark à l’intérieur de l'Allemagne tend à se rapprocher de son pouvoir d'achat à l’étranger, on voit immédiatement le cours du mark tomber de nouveau, ce qui maintient durant quelques mois encore la différence entre le pouvoir d'achat à l’intérieur et le pouvoir d'achat à l'étranger.
« Depuis 1920, a écrit M. Legueu (1), l'Allemagne industrielle et commercçante vit sur le décalage entre la valeur intérieure du mark et sa valeur extérieure. Grâce à cet écart les exportateurs allemands ont pu établir des prix systématiquement inférieurs à ceux de leurs concurrents et ont réussi à reparaître victorieusement sur tous les marchés. La chute du pouvoir d'achat de la monnaie à l'intérieur où il détermine le prix de revient, est moins rapide qu’à l’extérieur où il fixe le prix de vente : ce retard n’est que temporaire; sous un régime financier tel que le pratiquait l’Allemagne, les prix intérieurs rejoignaient les prix mondiaux dans des délais régulièrement décroissants. Or, chaque fois que cet ajustement a été en Allemagne sur le point de se produire, chaque fois que l’on allait voir
(1) Essai sur la politique commerciale de l'Allemagne, Thèse, Paris, 1923, p. 190 et suivantes.
cesser ce dumping profitable, on a vu le mark effectuer une chute aussi soudaine qu'opportune. » En comparant les pourcentages d'augmentation des prix de gros allemands et ceux de la dépréciation du mark par rapport au dollar, on constate avec facilité ces phénomènes périodiques dont le cycle s'effectue avec une continuité qui ne semble pas laisser de place au hasard. Une première fois, en août 1921, les courbes des prix de gros et de la dépréciation du mark vont se rejoindre; l'écart qui mesure la marge bénéficiaire des industriels allemands va se combler. Mais tout à coup la disparité reparait el augmente de septembre à novembre. Cette circonstance inespérée va se répéter, car les lois économiques tendent à combler cet écart si profitable à l’industrie allemande. En février 1922, pour la seconde fois, la conjonction des prix intérieurs et des prix mondiaux semble proche, quand, tout à coup, en mars, la disparité s’accentue : manœuvre réalisée encore une fois d’ailleurs en septembre-octobre 1922.
L'inflation (66.800 millions de marks en circulation au 31 décembre 1920 — 169.200 millions au 30 juin 1922 — 316.800 millions au 30 septembre 1922) a financé cette politique dont l’industrie partage la responsabilité avec le gouvernement.
L'industrie livra une lutte acharnée contre les taxes à l'exportation qui diminuaient ses bénéfices. Elle obtint du reste satisfaction, puisque les taxes furent considérablement abaissées à la fin de 1920 et au début de 1921. La même manœuvre s'est renouvelée lors de l'acceptation par l'Allemagne de l’état des paiements de Londres, qui prévoyait la perception d’une taxe de 26 0/0 sur les exportations allemandes; l'Allemagne, sous le prétexte que cette taxe tuerait ses exportateurs, se déclara impuissante à la verser.
S'enrichir sans limite aux dépens du Reich qui, appauvri, devient incapable de payer les réparations, telle
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est donc la politique de l’industrie allemande. Celle-ci a conduit à l’avilissement progressif du mark. Mais l’industrie peut ne pas trop s’en inquiéter; elle possède le moins possible de marks-papier ; son avoir est constitué par des usines, des mines, des immeubles, des devises à cours élevés ; une grande partie de cet avoir se trouve à l'abri à l'étranger, chez les neutres ou chez certains de nos alliés ; la dépréciation du mark, enfin, est la source même du bénéfice qu’elle réalise.
Le patriotisme des magnats s’est trouvé d'accord avec leur intérêt. La responsabilité du Reich ne peut guère, à notre avis, être mise en doute, soit que celui-ci ait subi avec complaisance l'influence des grands industriels, soit qu’il ait obéi à ses propres tendances. L'Allemagne a voulu se soustraire aux conséquences du traité, avec des hésitations, des promesses parfois sincères, souvent fallacieuses, des reprises, des essais de négociation et une déloyauté presque toujours maladroite (1). Il est vrai que la manière de voir, d’ailleurs assez communément admise, que nous exposons ici, à été contredite par des savants observateurs (2); ceux-ci ont considéré qu'il est contraire à la fois aux faits et à la raison de dire que l'Allemagne ait organisé sa banqueroute; suivant eux, ce ne sont pas les hommes qui ont conduit les événements, mais les événements qui ont conduit les hommes.
Mais entrer dans cette controverse serait dépasser les limites de notre sujet. Il nous suffit d’avoir montré comment la dépréciation du mark a été, aux mains de l'Allemagne commerçante et industrielle, grâce à l’exportation, un moyen d’enrichissement. Et cette analyse est la
(1) Sabourdin : A quoi tient le fiasco des réparations, Grande Revue, août 1924.
(2) Nogaro : Réparations, dettes interalliées et restauration monétaire, 1922, p. 15-76. M. Jèze s’est prononcé daus le même sens.
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meilleure illustration des statistiques qui fait ressortir pour l'Allemagne une balance commerciale active.
Pour ceux qui acceptent les chiffres allemands, suivant lesquels cette balance aurait été, au moins pour l’année 1922 comme pour 1921, déficitaire, la principale cause pour laquelle les importations allemandes ont dépassé les exportations réside dans l'excès de consommation et dans l'insuffisance de production (1).
Dans le premier semestre de 1922, les importations d’eau-de-vie, de vins, d’oranges, de légumes, de café, de bière, de parfums, de fourrures, de tapis, d’étoffes étrangères, de produits de luxe ont considérablement augmenté; les importations de tabac sont supérieures à ce qu'elles étaient avant la guerre; l'importation du charbon a pris d'énormes proportions, ainsi que celle du ciment et du fer.
La production est insuffisante. Voici des chiffres cités dans le Bulletin financier du Haut-Commissariat de la République française dans les provinces du Rhin (Novembre 1922) :
1913 1921 millions de tonnes millions de tonnes CÉTEMES TPS IE 30 16 Pet DEAL A re 47 6 ACID Re ENT Le 47 8
Cette insuffisance de production s'explique par la diminution de la durée du travail, par les pertes d'hommes tués pendant la guerre, par le défant de travailleurs d’origine polonaise, par la faiblesse de rendement de
l’ouvrier allemand.
(1) V. Pierre Noël : L'Allemagne et les Réparations, 1924, p. 110 et suiv.
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Voici, par exemple, la diminution de la production de charbon journalière, par ouvrier (1) :