‹ Les chansons de croisadeChapitre 122 sur 145 · XXIV. — NUS NE PORROIT DE 3IAUVE8E RESOX · texte numérisé non relu

XXIV. — NUS NE PORROIT DE 3IAUVE8E RESOX

Auteur et date. Pour faire sentir toute la beauté de cette chanson, il convient de rappeler brièvement les circonstances qui l'ont provoquée. C'est la bataille de Mansourah (8 février 1250), la retraite sur Damiette, l'armée décimée par la dvsenterie dans le cloaque du Xil, cernée enfin par les Sarrasins, massacrée pendant trois jours, puis la capture du roi. Louis IX paye sa rançon et la rançon de ceux qu'il a pu racheter, et s'embarque avec des débris d'armée sur des bateaux génois, laissant encore aux mains des Turcs bien des captifs, surtout des « menues gens ». Un grand nombre de ses hommes font voile vers la France ; le roi, lui, cingle vers Acre, avec quelques vaisseaux. Alors se pose pour lui et pour les chrétiens d'Orient cette question : doit-il rentrer en France ? Ses deux frères, Alphonse de Poitiers et Charles d'Anjou, l'ont fait ; sa mère le presse de revenir ; il n'a plus autour de lui que sept cents chevaliers. Mais revenir, c'est livrer les dernières villes qui restent encore aux chrétiens, Césarée, Jaffa, Sidon ; surtout, c'est abandonner les douze mille prisonniers d'Egypte. Parmi ses hommes, il en est qui pensent comme Joinville, lequel se remémorait la parole que lui avait dite un sien parent au moment de son départ pour la croisade : « Vous en aies outre mer ; or vous prenés garde au revenir ; car nus chevaliers, ne povres ne riches, ne peut revenir qu'il ne soit bonis, s'ils laisse en la main des Sarrazins le pueple menu Nostre Seigneur, en laquel compaignie il est aies.» (Joinville, § 421). D'autres au contraire estiment ipi'ils ]icuvent rentrer en France, et qu'ils ont rempli leur vœu, et au delà, après tant de misères subies. C'est alors que fut rimée notre chanson. « Elle a été composée à Acre en 1250, écrit Ci. Paris (p. 545), quand on ne savait pas encore si le roi, «jui venait d arriver d'Egypte, se déciderait à rentrer en France ou à rester en Syrie. On peut même en fixer la date avec une rigoureuse exactitude. Arrivé à Acre le dimanche i ; mai, Louis IX tint le 1 2 juin un pre-

mier conseil où il exposa simplement la situation, en demandant aux barons qu'il avait convoqués de lui donner leur avis le dimanche suivant, 19 juin ; ce jour-là, après les avoir entendus, il remit encore à huitaine pour leur faire connaître sa décision, et le dimanche 26 juin il leur annonça qu'il était résolu à rester : la chanson est donc antérieure à ce dernier jour et très probablement au 19 juin ; elle a dû être composée et répandue entre le 12 et le 19, pour peser sur la décision du roi et combattre les efforts des c( couards et losengiers » qui le sollicitaient de s'en retourner au plus tôt. »

G. Paris a posé la question de savoir si cette chanson, qui exprime des sentiments très semblables à ceux que Joinville décrit comme les siens dans ses Mémoires, ne serait pas de Joinville lui-même. Mais il a montré en même temps les difficultés de cette attribution (i) : «Joinville aurait sans doute rappelé cette chanson dans ses Mémoires ; ensuite, elle s'exprime avec une liberté que Joinville, en rapports intimes avec le roi, aurait pu difficilement prendre sans le froisser (2) ».

Quoi qu'il en soit, il n'est que juste de se rappeler que, au moment où fut rimée cette pièce, les chevaliers échappés de Mansourah étaient en un état misérable, presque tous dévorés par la « maladie de l'ost » : « Je n'atendoie que la mort, dit Joinville (§ 416), par un signe qui m'estoit delez l'oreille ; car il n'estoit nus jours que l'on n'aportast bien vint mors ou plus ou moustier ; et de mon lit, toutes les fois que on les aportoit, je ouoie chanter Libéra me, Domiîie. Lors je plorai et rendi grâces a Dieu et li dis ainsi : Sire, aourez soies tu de ceste soufraite que tu mè fais. » C'est pourquoi cette chanson est belle : elle

1. Romania, art. cité, et Histoire littéraire de la France^ t. XXXII, p. 325. Voyez en outre un article de M. H. François Delaborde, Joinville et le conseil tenu à Acre en 1250 {Bomania, t. XXIII, p. 148).

2. Surtout si on accepte, ce que G. Paris ne fait pas, la leçon j!;«r vos. au v. 21.

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