‹ Les chansons de croisadeChapitre 2 sur 145 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIHUAIUIK ANCIENNE, lIoonK CHAMPION. KniTEiR

5, Quai Malaquais

INTRODUCTION

INTRODUCTION

Les chansons qui composent ce recueil ont toutes été imprimées déjà; mais elles sont dispersées en vingl publications (1); il sera commode à l'historien comme au lettré de les trouver ici groupées pour la première fois.

Si même elles se ressemblaient seulement en ceci qu'elles ont trait aux croisades, il serait utile de les réunir en une collection, comme on fait des chansons relatives à la- Fronde par exemple, ou aux guerres de religion. Mais littérairement aussi, il est en quelque mesure légitime de les rassembler.

En effet, si l'on met à part de trop rares chansons, satiriques, politiques, nées de l'émotion de tel événement particulier, qui sont vraiment des poésies de circonstance (I\', V, XIV, XX, XXI, XXII, XXIV), les pièces de notre collection se partagent en deux séries.

Les unes sont des exhortations à prendre la croix et connue des sermons en vers (I, 11. VI, VII, XIIL XV, XVI, XXIII, XXIXj.

Les autres sont des chansons d'amour : le poète, pai'tagé entre le devoir de se croiser et U', regret de quitter sa dame, dépeint le conflit des sentiments (lui l'agitent (III, Vlll, IX, XI, XII, XVII, XIX, XXV, X\V11\ ou biîMi il adresse à sa

1. I croux (le LiiH'v en u publié onze au tome 1 de son llrcuvH tlrcftantK hi.'<ton ptt's /■/v/wrvz/.v (1841). Di'puis diverses chrestomathies de l'ancien français en ont p-oupé quelques-unes.

dame son salut « d'oiutro la mer salée » (XVIII); ou bien c'est la dame qui pleure son ami parti pour les Lieux saints (X, XXVI) ; ou enoore, la dame et le croisé, sur le point -de se séparer, se plaignent en strophes alternées (XXVIII).

Ces chansons d'amour peuvent être sincères pour la plupart ; mais, si l'on remarque combien elles se ressemblent entre elles et combien elles ressemblent aux chansons provençales (1), on constate q^u'elles forment une variété bien définie de la chanson courtoise, un petit genre littéraire à part, qui a sa technique propre et ses traditions.

Il en est de même, en un certain sens, des chansons de l'autre série : pour prêcher la croisade, les poètes y lépètent à rordinaire des arguments que la différence des temps et des circonstances modifie à peine, comme si leur dessein était surtout de développer à nouveau des thèmes poétiques convenuSo

Or plusieurs de nos chansons (III, IV, V, XVI) sont à la fois des exhortations à la « croiserie » et des chansons d'amour; elles mêlent si bien les thèmes politiques et religieux et les thèmes sentimentaux qu'on peut les ranger presque indifféremment dans l'une ou l'autre série ; en sorte que toutes ces pièces, si diverses par leur date et par leur origine, sont associées par des affinités littéraires étroites. Les chansons de croisade forment un groupe, très composite assurément, mais non tout à fait artificiel. Et comme les érudits ont publié tour à tour en des recueils spéciaux les « chants historiques » du XIP et du XIII^ siècle, puis les « romances » et les « pastourelles », puis les « motets », puis les « chansons et dits arté-

1. Hurles chansons de croisade provençales, voyez une étude de Raynouard aux Flècea justificatives du t. IV de V Histoire des Croisades de Michaud, p. 518 et suiv., et Kurt Lewent, Das altjyrovenzalische Kreuzlied, dans les Romanisclie Forschungen^ Berlin. 1905.

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Siens ». puis les « lais et descoris », comme on publiera bientôt les « jeux partis » et les « chansons pieuses », il était temps de donner aux chansons de croisade les mêmes soins; aujourd'hui que l'on a extrait des manuscrits et groupé en des éditions à peu près toutes les pièces qui ne sont pas des « chansons d'amour » proprement dites, du type le plus banal, il convenaii aussi de former un recueil des chansons de croisade.

Je n'y ai fait entrer que des pièces qui sont vraiment des chansons, rejetant celles qui représentent d'autres formes littéraires, complaintes, dits et débats (1). J'ai cru devoir écarter certaines pièces qui sont bien des chansons, et que l'on trouve çà et là qualifiées de « chansons de croisade », mais où il n'est fait aux guerres saintes que des allusions insignifiantes (2). Il en est deux que j'aurais pu accueillir à la

1. Par exemple, la Complaijite de Jêru.mlem contre Tiome de Huoii de Saint-Quentin (voyez ci-dessous, p. 14 G) et la série des pièces de Rutebeuf.

2. En voici la liste (je les désigne chacune par le numéro que leur a donné M. Gaston Raynaud dans sa Bibliographie des cJiansonnierx français). La pièce 381 (Hé! serrentois, ariereftn reruj attribuée par deux manuscrits à Alart de Cans (voyez VHi.st. liit., t. XXIII, p. 523 et une note de M. Guesnon dans le Moijeti âge, 1902, p. 155) ne nous intéresse que par ces trois vers :

Se li cors va pour son seigneur mal traire,

Mon cuer avés, qui ne s'en puet retraire,

Ains est a vous demorés a garant.

Ou ne sait si le seigneur dont il est ici parlé est Dieu, ni si le poète quitte sa dame pour la croisade, ou pour un simi)le pèlerinage, ou pour quelque autre voyage. — Dans la chanson 1151 ( E ! coens d'Anjou, on dit par félonie), le comte Raoul de Soissons i)arle de la croisade à la<iuelle il a naguère pris part, mais seulement pour nous assurer que ni les misères de sa captivité en Egypte ni les souffrances de la goutte en France n'ont réussi à lui faire oublier sa dame. — L'auteur de la chanson 1204 (Sefai lonc tans esté en liontenie) se borne à dire (lu'il a entluré bien des peines outre mer, maisqu'aujourd'liui Amour lui en inflige de plus cruelles encore :

Se j'ai lonc tans esté en Romenie Et outre mer fait mon pèlerinage, Sofert i ai moult dolereus danuige

rigueur : leurs auteurs y déclarent Fun et l'autre qu'un prochain départ pour la Syrie les sépare de leur dame; mais ils le disent comme en passant, en une seule phrase qm n'est qu'un motif accessoire et noyé parmi des lieux comimuns de rhétorique amoureuse (1).

Je ne crois pas que l'on veuille me repriocher aucune de ces éliminations. Mais, si ce recueil ne contient qtie de vraies chansons de croisade, contient-il toutes les chansons de croisade conservées? Pour le faire complet, j'ai lu à peu près tout ce qui est imprimé des poésies lyriques du XIP et du XIIP siècles. En outre, M. Alfred Jeanroy m'a communiqué son exemplaire, complété par lui, de la Bibliographie des chansonniers français publiée par G. Raynaud; et M. Charles Kohler a mis à ma disposition un riche inventaire sur fiches des poèmes relatifs aux croisades. Malgré ces secours

Et enduré mainte grant maladie ; Mais or ai pis c'onques n'oi en Surie, Que bone amors m'a doné tel malage Dont nule fois la doleur n'asouage, Ainz croist adès et double et monteplie, Si que la face en ai toute enpalie.

La chanson anonyme 1366 (Quant froidure trait a fin, voyez V Histoire littéraire, t. XXIII, p. 827) est une chanson pieuse sans rapport à la croisade : le « païs honoré » qui y est décrit n'est pas la Terre Sainte, mais le royaume du ciel. — Enfin je n'ai pas admis dans cette collection le n° 1616 (Bêle Tsabiaus, pucele bien aprisej, qui est une des plus regrettables « chansons de toile » d'Audefi'oid le Bâtard : le beau Gerart y annonce à la belle Ysabel qu'il a pour elle « empris la voie d'outre mer » ; sur quoi elle se pâme ; son mari qui survient la croit morte et meurt lui-même aussitôt d'émotion ; le beau Gerart épouse la belle Ysabel.

1. Ce sont les pièces 1484 et 795. La chanson 1484 (Quand je voile dous tans venir), attribuée à Renaut de Trie, est une banale chanson d'amour, mais on y lit (dans le seul manuscrit 20.050 de la Bibliothèque nationale) ces vers : Mors seus cant il m'estuet partir

De vos, ma douce amie ; Meuz amaisse vostre cleir vis Ke tout l'or de Surie.

Il n'est même pas assuré que le poète y veuille dire qu'il va s'embarquer pour la Syrie. — L'autre, le n° 795, est une chanson de Gautier de Dargies, contemporain de Gace Brûlé (cf. Jeanroy, Aubry et Brandin, Lais et descorts, p. XI), qui ne pour-

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si précieux, je crains bien d'avoir commis plus d'une omission.

J'ai rangé ces pièces, autant que j'ai pu, selon le seul ordre acceptable, l'ordre chronologique. Comme on verra, toutes les croisades sont représentées dans notre collection, sauf la première. Afin que les croisés de 1096 ne soient pourtant pas tout à fait absents de ce livre, qu'il me soit permis de relever ici les traces, malheureusement fort rares, que leurs chants ont laissés.

G. Paris a écrit, au § 124 de sa Littérature française au moyen âge : « Déjà lors de la première croisade, nous savons que par toute l'Europe on chantait une chanson d'origine française qui, à cause de son refrain, s'appelait la chanson (Voutrée: nous n'en connaissons pas la forme ». Ce dire se fonde sur un passage du chroniqueur Landulf de Saint-Paul (1\

rait nous intéresser que par cette seule strophe, citée ici d'après M (B. N., fr. 844, f« 88 v« ) :

Dolanz lais ma douce amie

Et moût maris ; Conment ai u cors la vie,

Quant partis Me sui de sa compaignie ?

Or m'en est pis, Si m'est ma joie faillie.

Ce m'est vis Que desservie N'en ai mie, Ainz est perie

Ma mercis Qu'ai couvoitie ; Par tolie L'ai laissic En son pais :

En la berrie, Et en Surie M'en vois pour li ninut pcnsis.

1. Landulf de Saint-l'aul, né vers 1077, a commencé en 113t> son liistoria Mt'diola- *iemi,s (1097-1137).

OÙ il est dit qu'en l'an 1100 les Milanais prirent la croix en chantant « cantinelam de ultreia, uUreia (1) ». Or G. Paris a réuni (au t. IX, p. 44 de la Romania) de nombreux textes d'où il résulte que le mot Outrée ! et ceux-ci : Susée ! Asusée ! Dex aïe! YaUe! étaient des cris de marche de pèlerins. Outrée est un mot français; donc, conclut G. Paris, la cantinela de ultreia chantée par les Milanais était une chanjson de croisade française.

Par malheur, on trouve aussi ces m'Ots (et ultreia sous la forme même que donne Landulf) dans les hymnes latines des pèlerins qui s'en allaient au XIP siècle vénérer saint Jacques en Galice (2) :

Cunctae gentes, linguae, tribus Illuc vunt clamantes Sus eja ! ultreja ! (3)

Fiat, amen, alleluja Dicamus solemniter, Et ultreja et sus eja Decantemus jugiterl (4)

Herru Sanctiagu, Got Sanctiagu,

1. Voici le texte, d'après l'édition L. Bethmann et Ph. Jaffé {Monumenta Germaniae hht., Scriptores, t. XX, p. 22) : c( Rege igitur in regno déficiente, Anselmus de Buis, Mediolanensis archiepiscopus, quasi monitus apostolica auctoritate, studuit congregaredediversis gentibus exercitum cum quo caperet Babylonicum regnura. Et in hoc studio premonuit praelectam juventutera Mediolanensium cruces suscipere et cantilenam ào. ultreia ultreia cantaxe. Atque ad vocem hujus pruiientis viri plures viri cujuslibet conditionis per civitates Longobardoium, villas et castela eorum, cruces susceperunt et eandem cantilenam de ultreya ultreia cantaverunt »

2. Elles se trouvent dans le célèbre Codex Calixtinus de Compostelle et ont été publiées par Guido Maria Dreves, Hymnodia Iherica^ fascicule XVII des Analecta hynmica medii aevi, Leipzig, 1894.

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