‹ Les chansons de croisadeChapitre 43 sur 145 · POUR LOU PUEPLE RESCONFORTEIR · texte numérisé non relu

POUR LOU PUEPLE RESCONFORTEIR

Raynaiid : 886.

Manuscrit. C.

Éditions. A. Jubinal, Rapporta M. le Ministre de V Instruction publique... (1838), p. 39 ; Éd. du Méril, Journal des savants de Normandie (1844), p. 757 ; W. Wackernagel, p. 35 ; fragment dans \ Histoire littéraire de la Fraiice^ t. XXIII, p. 815.

Versification. Huit strophes de huit vers octosyllabiques ; chaque strophe est sur deux rimes a, /;, qui alternent ; ces rimes changent à chaque strophe : elles sont toujours masculines. Refrain de deux vers de sept syllabes rimant ensemble (rime féminine).

La musique de cette chanson n*a pas été conservée.

Date et origine de la chanson. Son auteur. Il est assuré (voy. les vers 21-2, 51-4) que la chanson a été écrite entre 1 189 et les premiers mois de 119 1. Quel est ce a maistre Renaut qui la fist de Nostre Seignor » ? On n'a aucune raison de l'identifier soit au Renaut qui composa le roman de Galcran de Bretagne^ soit à l'auteur du lai d' Ignaurc, soit au Renaut qui, vers 1180, amplilia le Chevalier au Cygne.

M. Guesnon, {Le Moyen Age, 1902, p. 140), propose de reconnaître en lui maistre Renaut de Beauvais, qui figure dans le Congé de Jean Bodel (composé vers 1202) et il remarque qu'un magister Reinaldiis, canonicus Atrebatensis est inscrit vers cette date dans les obituaires de l'église cathédrale d'Arras. Le nom de Renaut est trop banal au XI P siècle pour que cette identification ou toute autre identification n'apparaisse pas comme incertaine. Il est, du moins, très probable que l'auteur, qui devait être un clerc (cf. sa glose de la parabole des Vierges folles), écrivait dans le Nord-Est de la France : il. fait rimer 5 avec z, emploie la forme fus > focus (v. ^()) ; cf. aussi les formes y^z^^ (v. 2), ressut (v. 16), où 1'^ antétonique est tombé, fait qui paraît s'être produit dans ce domaine linguistique plus tôt qu'ailleurs.

La versification, très simple, et qui reste étrangère à l'art des troubadours, l'emploi du refrain, l'allure de complainte et parfois de sermon que prend cette chanson, tous ces traits concourent à montrer qu'elle n'était pas destinée, comme la plupart des chansons de croisade, à des cercles aristocratiques, mais à la propagande populaire, et des jongleurs l'ont sans doute colportée de place en place.

Maistres Renas laifist de Nostre Seignor,

Pour lou pueple resconforteir Ke tant ait jeut en tenebrour, Vos vuel en chantant resconteir 4 Lou grant damage et la dolour Ke li païen font outre meir De la terre Nostre Signor.

vu. — POCR LOU PUFJT.K RESCOXKORTEIR

Cel païx devons nos clameir, 8 Car tuit i irons a un jor.

Jérusalem plaint et ploure Lou secors, ke trop demoure.

A un jor ? Ki le puet savoir ?

12 Trop ai pairleit hardiement.

— Certes, signor, je vos di voir :

Ceu iert a jor del jugement.

De celle terre sont cil hoir i6 Ki ont ressut baptissement,

Ou li filz Deu volt resevoir

Por nous la peine et lou torment.

Jérusalem plaint et ploure

20 Lou secors, ke trop demoure.

Moût par est grans duels quant on pert

Lou vrai sépulcre ou Deus fut mis.

Et ke li saint leu sont désert 24 Ou Nostre Sire estoit servis.

Saveis por coi Deus l'ait souffert ?

Il veult esproveir ces amis,

Ki servise li ont offert 28 A vengier de ces anemis.

Jérusalem i^laint et ploure Lou secors, ke trop demoure.

Tous iert li pueples desvoiés 32 Et torneis a perdition ;

Mais la croix les ait ravoiés

Et torneis a rédemption.

Li plus faus et li moins prixiés

2,6 Puet avoir absolution,

Maix k'il s'en voist et soit croixiés En terre de promission.

Jérusalem plaint et ploure

40 Lou secors, ke trop demoure.

Terre de promesse est nomeis

Jérusalem, je le vos di.

En celé terre ou Deus fu neis

44 Est li temples ou il soffri Et la croix ou il fu peneis Et le sépulcre ou surrexit.

Lai iert li boens luwiers doneis

48 A ceauls ki l'avront deservit.

Jérusalem plaint et ploure Lou secors, ke trop demoure.

Ke pensent li roi ? Grand mal font 52 Cil de France et cil des Anglois, Ke Damedeu vengier ne vont Et delivreir la sainte croix ?

Quant il a jugement vanront, 56 Dont lor panait lor bone foi ; Se Deu faillent, a lui fauront.

Il dirait : « Je ne vos conois ».

Jérusalem plaint et ploure 60 Lou secors, ke trop demoure.

43 En bethleem ou deu — 44 ou deus.

yil. — POL'R LOL' PUEPLE KESCONFORTEIR 81

Prince, duc, conte, qui aveis

En cest siècle tous vos aviaus,

Deus vos ait semons et mandeis :

64 Guerpissiés villes et chaistiaus.

Encontre l'Espous en aleis,

Et si porteis oille en vaixiaulz :

S'en vos lampes est feus troveis, 68 Li gueredons en iert moût biauls. Jérusalem plaint et ploure Lou secors, ke trop demoure.

E ! lais, n'en cognoissent lou sens ; ^2 Ke sont lampes, oile, ne feus ?

Lampes, se sont les bones gens

Dont Deus est ameis et cremus,

Ke son servixe font tous tens :

76 Lai est bien alumeis li feus.

Cil irait o les innocens

Ki en bone oevre iert conxeùs.

Jérusalem plaint et ploure

80 Lou secors, ke trop demoure.

71 ne c. lor sen — 72 oile desus.

TRADUCTION

I. — Pour réconforter le peuple (jui si longtemps a été couché dans les ténèbres, je veux en chantant vous raconter le grand dommage et la douleur que les païens font outre-mer à la terre de Notre-Seigneur Nous devons réclamer ce pays comme nôtre, car nous y irons tous, en un même jour. Jérusalem regrette et pleure le secours, rtir il lurdc hop.

chansons de croisade. 6

IL — En un même jour ? Qui le peut savoir ? J'ai parlé trop hardiment. — Non, seigneurs, je vous dis vérité ; ce sera au jour du dernier jugement. Ceux-là qui ont reçu le baptême sont héritiers de cette terre où le fils de Dieu a voulu souffrir pour nous la peine et le tourment. Jérusalem...

III. — C'est grand deuil quand on perd le vrai sépulcre où Dieu fut mis et quand sont déserts les saints lieux où Notre-Seigneur était servi. Savez-vous pourquoi Dieu l'a supporté ? C'est qu'il veut éprouver ses amis, qui lui ont offert leur service pour la vengeance qu'il veut tirer de ses ennemis. Jérusalem...

IV. — Les hommes étaient tous égarés et tournés vers la perdition ; mais la croix les a remis dans la vraie voie et tournés vers la rédemption. Le plus félon et le moins prisé peut être absous, pourvu qu'il s'en aille, ayant pris la croix, en Terre de promission. Jérusalem...

y. — C'est Jérusalem, je vous le dis en vérité, qui est appelée Terre de promission. En cette terre, où Dieu est né, est le temple où il souffrit et la croix où il fut torturé et le sépulcre d'où il ressuscita. Là sera donné le bon salaire à ceux qui l'auront mérité. Jérusalem...

YI. — A quoi pensent les rois ? Us font grand mal, celui de France et celui des Anglais, quand ils ne vont pas venger le Seigneur et délivrer la Sainte Croix. Quand ils viendront au Jugement, alors apparaîtra leur bonne foi (?) S'ils manquent à Dieu, Dieu leur manquera. Il dira : « Je ne vous connais pas. » Jérusalem...

YII. — Princes, ducs, comtes, qui avez dans le siècle toutes vos jouissances, Dieu vous a convoqués et mandés : quittez villes et châteaux ; partez à la rencontre de l'Epoux, et portez de l'huile dans des vases. Si l'on trouve du feu dans vos lampes, votre récompense en sera très belle. Jérusalem . . .

VIII. — Hélas ! Ils ne savent pas le sens de ces paroles, ce que sont ces lampes, cette huile ni ce feu. Les lampes, ce sont les bonnes gens qui aiment et craignent Dieu et qui font toujours son service : là est bien allumé le feu. Il ira avec les innocents, celui que la mort surprendra au milieu de ses bonnes œuvres. Jérusalem...

REMARQUES

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