‹ Les chansons de croisadeChapitre 73 sur 145 · A SAGE · texte numérisé non relu

A SAGE

Manuscrits. Cette pièce nous a été conservée par deux anthologies provençales : le manuscrit du Vatican ( Bartscli //), f'' 46 a et le manuscrit de Modène (Bartsch D), f" 210.

Editions. Grùzmacher {Archiv de Herrig, t. XXX I\', p. 403), puis G. Paris {Roniania, t. XVIII, p. 556) ont publié diplomatiquement le texte de // ; en regard, G. Paris a imprimé le texte de Z). Il a montré que ces deux copies, exécutées l'une et l'autre par des scribes probablement italiens et habitués à écrire du provençal, sont des transcriptions corrompues d* « une pièce en très bon français », et, par suite, il a fondé sur la comparaison des deux manuscrits une excellente restitution de l'original. C'est ce texte rétabli que nous donnerons ici ; il nous semble inutile de reproduire la transcription des deux manuscrits, que le lecteur pouna trouver dans la Ru7nania. Le texte de G. Paris a été reproduit par M Rudolf Zenker dans son édition des Gciiiclitt' des Folijuit vdh R^mûns (Romaiiische BibliothekA XII, 1890, p. 11.;

Versification. Trois strophes de huit décasyllabes rimant ainsi : ababcchb, et deux envois : ccbb. Toute la pièce est sur les mêmes rimes, -^^t", -/f, -is.

Auteur et date. Pour rendre compte de la composition de cette pièce, G. Paris s'est arrêté à un système qui a été adopté, je crois, par tous les critiques plus récents (i). Voici en résumé cette interprétation.

Considérant les vers 25-8 :

Ne ja d aver porter ne seit pensis, Que SOS cosis l'emperere Freris N'aura assez, qui ne li faudra mie, Qu'il l'acuilli molt bel en Lombardie....,

qui ne se trouvent que dans le manuscrit D (Modène), G. Paris écrit : « Pas d'erreur possible. Il s'agit de 1223. Frédéric II, empereur depuis 1220 (ou au plus tôt depuis 12 15), aida en effet par son aver Guillaume de Montferrat quand il entreprit son expédition en Romanie en vue de reprendre Salonique. [Le frère de Guillaume, le jeune Démètre, venait d'en être chassé par Théodore Ange Comnène, et il s'agissait de le rétablir sur le trône.] Guillaume s'embarqua en janvier 1224, ayant reçu 9.000 marcs de l'empereur son cousin, auquel il avait préparé, en 1220, le très bel accueil qu'on lui fit en Lombardie quand il allait se faire couronner à Rome. » Par malheur, comme le remarque aussitôt et très justement G. Paris, si cet envoi fait allusion aux événements de 1223, il n'y a pas moyen de le c< concilier avec le reste de la chanson ». L'envoi se réfère à une guerre projetée par des chrétiens contre d'autres chrétiens ; le reste de la chanson à une croisade contre les Musulmans de Syrie. <( Il est inadmissible qu'un poète, pour engager Guillaume de Montferrat à aller en Romanie reconquérir le royaume de son père, ne lui parle que de la Syrie et des exploits de son oncle Conrad. »

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XrV. — BERXARZ, DI MOI FOUQUET, QU'ON TIENT A SAGE 1 .'.7

L'incohérence est évidente. Pour l'expliquer, G. Paris admet que la chanson, sous sa forme primitive, ne comprenait pas les vers 25-8. Nous savons que Hugues de Berzè se croisa en i30i : c'est à cette date qu'il aurait rimé cette pièce. 11 y exhorte à prendre la croix un marquis de Montferrat qui n'est pas Guillaume, mais son père, Boniface II, lequel devait en effet, peu après, accepter le commandement de la quatrième croisade. « La chanson de Hugues de Berzé a peut-être contribué, surtout par le rappel des exploits de Conrad, à décider Boniface à cette grande aventure, qu'il croyait devoir le conduire en Syrie, et qui devait le mener à Constantinople, lui donner la couronne de Salonique et le faire enfin périr sous le fer des Bulgares. »

Vingt-deux ans plus tard, selon G. Paris, l'envoi propre au manuscrit de Modène a été ajouté, sans doute en marge de l'original de ce manuscrit, par quelqu'un qui a voulu rajeunir la pièce de 1201 et l'approprier tant bien que mal aux circonstances de 1223 (i).

Ce système offre des difficultés. Ni les vers que G. Paris croit avoir été écrits en 120 1 ne peuvent, me semble-t-il, avoir été écrits k cette date, ni les vers censément composés en 1223 ne peuvent avoir été composés à cette date.

D'abord la pièce ne peut avoir été adressée en 1201 au mariiui> Boniface H. Il convient, en effet, de se ra]-)peler que. dix an> auparavant, Boniface avait pris une part importante à la troisième croisade, qu'il avait été fait prisonnier à la bataille de Tibériade, qu'il avait combattu aux côtés de son frère Conrad. Un poète qui, dix ans après ces événements, voudrait l'engager

1. G. Piiris ajoute cet arL'Uinent à l'appui «le si tlit-se : « On peut v..ir nxw t: (le l'immixtion d'une n>ain peu hahitui-e à (-erire le fmn<;ais .Inns le inti-Hii-n».- \. - N'avra est du bon provenval. mais en fmnvais il faudrait Kh nrra^ ce qui donlierait une syllabe de trop. Il est vmi que l'on peut eorrijsi'r A« n, mni*» e'e^t là un»-

eorrection plus forte t]u'aueune de eelles aux-iuell'» 'Lmoi.- li.'i: l.> n-Ht.- d.- !:i t.iî-,-.- ».

à retourner en Syrie, ne lui dirait pas (v. 20) : c< Prenez la croix, parce que vos ancêtres l'ont fait >), sans être tenu d'ajouter : « Prenez la croix, comme vous-même l'avez fait naguère. » Il ne lui dirait pas (v. 29) : « Rappelez-vous les exploits de votre frère Conrad », sans être obligé d'ajouter : « et vos propres exploits. » Il est visible que la pièce s'adresse à un marquis de Montferrat qui n'a encore pris part à aucune croisade. De plus, au V. 21, autre foiz surprend un peu au sens de naguère. Si le poète entendait désigner la précédente croisade, peut-être auraitil mis plutôt a ï autre foiz.

Autre difficulté : la chanson est adressée par Huon de Berzé déjà croisé à un marquis de Montferrat qui n'est pas encore croisé. C'est la donnée même de la pièce (voy. surtout les vers 28-32). Or Villehardouin (§ 44 et 45) nous apprend que c'est l'inverse qui s'est passé en 1201 : le marquis Boniface a pris la croix à Soissons un peu avant le concile de Cîteaux, tandis que Hugues de Berzé ne s'est croisé qu'à ce concile. G. Paris est obligé de former cette hypothèse (p. 562) que Villehardouin « a commis une erreur de mémoire » et que Hugues de Berzé ce a dû, par quelque hasard, prendre la croix antérieurement. »

Si la pièce ne peut avoir été écrite en 1201, il est visible d'autre part qu'elle n'a pu être interpolée en 1223 par l'addition des vers 25-8. On ne comprendrait pas, en effet, le travail de l'interpolateur. Il aurait voulu, selon G. Paris, ce rajeunir la pièce et l'approprier tant bien que mal aux circonstances de 1323». Mais s'il apparaît au premier regard, et à tout lecteur moderne, qu'il est « inadmissible » que la pièce s'applique aux circonstances de 1223, cette disconvenance devait être encore bien plus choquante pour les contemporains, et l'on ne se représente pas comment l'interpolateur de 1223 aurait pu même concevoir l'idée d'une telle appropriation. Enfin, ces vers

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