‹ Les chansons des rues et des boisChapitre 12 sur 79 · BAS A L'OREILLE DU LECTEUR · texte numérisé non relu

BAS A L'OREILLE DU LECTEUR

Dans l'amoureux, qu'Éros grise, L'imbécile est ébauché; La ponte d'une bêtise Suit le rêve d'un péché.

Crains les belles. On se laisse Vaincre aisément par Lola.

Dieu compose de faiblesse Ces toutes-puissances-là.

C'est en jouant que la femme, C'est en jouant que l'enfant, Prennent doucement notre âme.

Le faible est le triomphant.

La vertu, de sa main blanche Et de son beau fil doré, Recoud sans cesse la manche Par où Joseph fut tiré.

Comme de la source on dt-vie!

Qu'un petit-fils ressemble peu!

Tacite devient Soulavie, llerclè se change en i»alsambleu.

La lyre a fait les mandolines; Minos a procréé Séguier; La première des crinolines Fut une feuille de figuier.

L'amour pour nous n'est présentable Qu'ivre, coille de son bandeau, Sa petite bedaine à table; L'antique amour fut buveur d'eau.

La bible, en ses épithalamos.

Uénit l'eau du puits large et rond.

L'homme ancien ne comprend les femmes Qu'avec des cruches sur le front.

Agar revient de la fonlainc, Sephora revient du torrent.

Sans chanter tonton mirontaine, Le front sage, et l'œil ignorant.

La citerne est l'entremetteuse Du grave mariage hébreu.

Le diable l'emplit et la creuse; Dieu dans cette eau met le ciel bleu.

Beaux jours. Cantique des cantiques !

Oh! les charmants siècles naïfs!

Comme ils sont jeunes, ces antiques!

Les Baruchs étaient les Baïfs.

C'est le temps du temple aux cent marches, Et de Ninive, et des sommets Où les anges aux patriarches Offraient, pensifs, d'étranges mets.

Ézéchiel en parle encore ; Le ciel s'inquiétait de Job; On entendait Dieu dès l'aurore Dire : As-tu déjeuné, Jacob?

Paix et sourire à ces temps calmes!

Les nourrices montraient leurs seins ; Et l'arbre produisait des palmes, Et l'homme produisait des saints.

Nous sommes loin de ces amphores Ayant pour anses deux bras blancs.

Et de ces cœurs, mêlés d'aurores, Allant l'un vers l'autre à pas lents.

L'antique passion s'apaise.

Nous sommes un autre âge d'or.

58 LES CHANSONS I) 1- S RURS KT DFS BOIS.

Aimer, c'est vieux. Ilosine pèse Burlholo, puis compte Lindor.

Moins simples, nous sommes plus sages.

Nos amours sont une forêt

Où, vague, au fond des paysages,

La Banque de France apparaît.

ii;

Rhodopc, la reine d'Egypte, Allait voir Amos dans son trou; Respects du dôme pour la crypte, Visite de l'astre au hibou;

Et la pharaonne superbe

Était contente chez Amos

Si la roche offrait un peu d'herbe

Aux longues lèvres des chameaux.

Elle l'adorait satisfaite, Sans demander d'autre faveur, Pendant que le morne prophète Bougonnait dans un coin, rêveur.

Amestris, la Ninon de Thèbe, Avait à son char deux grifl'ons ; Elle était semblable à l'Krèbe A cause de ses yeux profonds.

Pour qu'avec un tendre sourire Elle vînt jusqu'à son chenil, Le maire Oxus à l'hétaïre Offrait un rat sacré du Nil.

Un antre traversé de poutres Avec des clous pour accrocher

Des peaux saignantes et des outres, Telle était la chambre à coucher.

Près deSarah, Job le psalraiste Dormait là sur le vert genêt, Chargeant quelque hj^ène alarmiste D'aboyer si quelqu'un venait.

Phur, pontife des Cinq Sodomes, Fut un devin parlant aux vents, Un voyant parmi les fantômes, Un borgne parmi les vivants;

Pour un lotus bleu, don inepte, La blonde Slarnabuzaï Le recevait, comme on accepte Un abbé qui n'est point haï.

Ségor, bonze à la peau brûlée, Nu dans les bois, lascif, bourru, Maigre, invitait Penlhésilée A grignoter un oignon cru.

Chramnès, prêtre au temple d'Electre, Demeurant, en de noirs pays.

Dans un sépulcre, avec un spectre.

Conviait à souper Thaïs.

Thaïs venait, et cette belle, Coupe en main, le roc pour chevet, Ayant le prêtre à côté d'elle Et le spectre'en face, buvait.

Dans ce passé crépusculaire, Les femmes se laissaient charmer Par les gousses d'ail et l'eau claire Dont se composait l'art d'aimer.

00 LES CHANîJO.NS DES RUES ET DES BOIS.

Nos Phyllyrcs, nos Gloriantcs, Nos Lydés aux clievoux flotlaiils Ont fait beaucoup de variantes A ce programme des vieux temps.

Aujourd'hui nionsi;rnor Nonutle N'entre clioz Blanche au cœur d'acier (Ju'après avoir payé la note (ju'ellc peut avoir chez l'huissier.

Aujourd'hui le roi de Bavière N'est admis cbczdofia (Carmen Que s'il apporte une rivière, De fort belle eau, dans chaque main.

Les belles que sous son feuillage Retient Bade aux flots non bourl)CUX, Ne vont point dans ce vieux village Pour voir des chariots à bœufs.

Sans arpent, Demis en personne, Balbutiant son quos ego, Tremble au moment où sa main sonne A la porte de Camargo.

D'Kms àCythèrc, quel fou rire Si llaliz, fumant son chibouck, l'rèieiidait griser Sylvanirc Avec du vin de peau de bouc!

Le cœur ne fait plus de bêtises.

Avoir des clièques est plus doux Que d'aller sous les frais cytises Verdir dans l'herbe ses genoux.

Le soir mettre sous clef des piastres Cause à l'ànie un plus tendre émoi Qu'une rencontre sous les astres Disant à voix basse : Est-ce toi?

Rien n'enchante plus une amante Et n'échauffe mieux un cœur froid Qu'une pile d'or qui s'augmente Pendant que la pudeur décroît.

Les amours actuels abondent En combinaisons d'échiquiers.

Doit, Avoir. Nos bergères tondent Moins de moutons que de banquiers.

Le cœur est le compteur suprême.

La femme enfin a deviné L'effrayant pouvoir de Barôme Ayant le torse de Phryné.

Tout en chantant Schubert et Webre Elle en vient à réaliser L'application de l'algèbre A l'amour, à l'âme, au baiser.

Berthe a l'air vierge; on la vénère; Dans l'azur du rêve elle a lu

Que parfois un millionnaire, Lourd, vient se prendre à celle glu.

Pour soulager un peu les riches De leur argenl, pesanl amas, 11 sied que Paris ail les biches Kl Londres les anonymas.

A lanl l'heure révenlail joue.

C'est plus cher si l'œil est plus vif. A Dai)hnis présentant sa joue Chloc présente son tarif.

Pasithéc, Anna, Circélyre, Lise au front mollement courbé, Palmyre en pleurs, Bcrthe en délire, S'amourachent par A + lî.

Leurs instincts ne sont point volages.

Los mains ouvertes, en rêvant.

Toutes contemplent dos feuillagos De bank-notes, tremblant au vent.

On a ces belles, on les dompte, On est des Jeunes gens ailiers, Vivons! et l'on sort d'Amathonte Par le corridor des dottiors.

Dans loi et tel théâtre boulTo.

La musique vive cl sans art Des écus et dessous étouffe Les cavatines de Mozart.

Les chantcu.sc3 sont ainsi faites Qu'on est parfois, sous le rideau,

Dévalisé par les fauvettes, Dans la forêt de Calzado.

Sue un rouble par chaque pore, Sinon, porte ton cœur plutôt Au tigre noir de Singapore Qu'à Flora, qu'embaume Botot.

Femme de cire, Catherine, Glacée, et douce à tout venant, S'offre, et d'un buste de vitrine Elle a le sourire tournant.

Oh! ces marchandes de jeunesse!

Stella vend ses soupirs ardents, Luz vend son rire de faunesse Cassant des noix avec ses dents.

Rose est pensive; Alba la brune Est l'asphodèle de Sion ; Glycéris semble au clair de lune La blancheur dans la vision?

Regardez, c'est Paula, c'est Laure, C'est Phœbé ; dix-huit ans, vingt ans ; Voyez ; les jeunes sont l'aurore Et les vieilles sont le printemps.

Leur sein attend, frais comme un songe, Effleuré par leurs cheveux blonds, Que Samuel Bernard y plonge Son poing brutal plein de doublons.

Au-dessus du juif qui prospère, Par le plafond ouvert, descend

(ii I.KS CHANSONS DKS lUJKS FT DKS IlOlS.

Le petit Cupidon, grand-pùrc De tous les bai-sers d'à présent.

Vin

La nuit, la femme tend sa toile.

Tous ses cliillros sont en arrêt, Non pour dépister une étoile.

Mais pour découvrir Turcaret.

C'est la sombre calculatrice; Elle a la ruse du dragon ; Elle est fée ; et c'est en Jocrisse Qu'elle transfigure Harpagon.

Elle compose ses trophées De vins bus, de brelans carrés.

Et de bouteilles décoiflées.

Et de financiers dédorés.

Et puis, tout change et tourne en elle; L'aile de Cupidon connaît Ses .sens, son cœur, sa tête, et l'aile Des moulins connaît son bonnet.

Sa vie est un l^ruyaiil poi-me; On songe, on rit, point de souci, Et les verres sont de Bohême, lit les buveurs en sont aussi.

Ce monstre adorable et terrible Ne dit pas Toujours, mais Eneor !

El, rempli do nos cd'urs, son crible Ne laisse passer que notre or.

Ilélas! pourquoi ces laideurs basses S'im|irinKUit toutes à la fois.

SEMOR EST JUXIOR. 05

Dieu profond! sur ces jeunes grâces Faites pour chanter dans les bois!

Buvez ! riez ! — moi je m'ol:)Stiae Aux songes de l'amour ancien ; Je sens en moi l'àme enfantine D'Homère, vieux musicien.

Je vis aux champs; j'aime et je rêve : Je suis bucolique et berger; Je dédie aux dents blanches d'Eve Tous les pommiers de mon verger.

Je m'appelle Amyntas, Mnasyle, Qui vous voudrez; je dis : Croyons, Pensons, aimons! et je m'exile Dans les parfums et les rayons.

A peine en l'idylle décente Entend-on le bruit d'un baiser.

La prairie est une innocente Qu'il ne faut point scandaliser.

Tout en soupirant comme Horace, Je vois ramper dans le champ noir, Avec des reflets de cuirasse.

Les grands socs qu'on traîne le soir.

J'habite avec l'arbre et la plante; Je ne suis jamais fatigué De regarder la marche lente Des vaches qui passent le gué.

J'entends, debout sur quelque cime.

Le chant qu'un nid sous un buisson

Mêle au blômissement sublime D'un lever d'astre à l'horizon.

Je suis l'auditeur solitaire; Et j'écoute en moi, hors de moi, Le Je ne sais qui du mystère Murmurant le Je ne sais quoi.

J'aime l'aube ardente et rougie, Le midi, les cieux éblouis, La flamme, et j'ai la nostalgie Du soleil, mon ancien pays.

Le matin toute la nature Vocalise, fredonne, rit.

Je songe. L'aurore est si pure, Kt les oiseaux ont tant d'esprit !

Tout chante, geai, pinson, linotte.

Bouvreuil, alouette au zénith, Et la source ajoute sa note, Et le vent parle, et Dieu bénit.

J'aime toute cette musique.

Ces refrains, jamais importuns.

Et le bon vieux plain-chant classique Des chênes aux capuchons bruns.

Je vous mets au défi de faire Une plus charmante chanson Que l'eau vive où Jeanne et Néère Trempent leurs i)ieds dans le cresson.

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