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L'ÉCONOMIE MAL ENTENDUE

Suivant les strictes leçons D'une indispensable hygiène, Un cafetier, sur le plancher de chêne De son débit de boissons, Faisait, quatre fois la semaine, Répandre avec parcimonie un peu de son ;

Je dis avec parcimonie.

Car notre débitant poussait l'économie Jusqu'aux confins de l'avarice la plus sordide

Il affectait de n'être pas Rothschild,

194 l'économie mal entendue

Aimait à répéter, à toute occasion,

Qu'il faut savoir compter en tout.

Que cinq centimes font un sou, Et que, qui veut former une bonne maison, Ne doit jamais donner un sou hors de saison : —

Voilà beaucoup de verbiage.

Pour rogner sur un sou de son •

Mais vous pensez avec raison Que, pour le reste, il n'était point prodigue davantage.

Et mon confrère, monsieur Ponchon,

Eût mal apprécié, je gage, L'inquiétante singularité de ses breuvages : Mais ce n'est pas de cela qu'il est question.

Il est telles prescriptions hygiéniques

Sur la propreté des planchers des lieux publics,

Pour laquelle les règlements de la police

Exigent de petits sacrifices :

Ce n'est pas sans nécessité.

Car les buveurs et les fumeurs ont usité De semer, insouciants et dédaigneux, par terre.

Non seulement le fond de leurs verres.

l'économie mal entendue 195

Mais des humeurs, de menues glaires, Ou autres mucosités, Et, d'une façon générale, tout ce qu'on expectore,

Sur quoi, sans doute, aurais-je tort, Eu égard aux frêles lectrices, d'insister.

— En voulez-vous du son à bon marché?

Dit un jour au cafetier, d'un air amène.

Un des clients auxquels il racontait sa peine.

— Pardieu, répond le débitant, chose certaine.

Vous ne m'en verriez point fâché !...

— Alors, un peu de pippermint,

Et demain Vous en aurez un panier plein ! — Le débitant sert à regret Le pippermint (pourtant Dieu sait, Et chercher à le deviner est inutile, De quels ingrédients ce breuvage était fait !)

— Du moins, c'est un placement de père de famille !..,

Pensait-il, Pour atténuer sa tristesse.

Le lendemain, le client tenait sa promesse.

196 l'économie mal ex tendue

— Allons ! dit, en donnant le panier au garçon, Le patron, Répandez, répandez ce son,

Faites largesse ! . . . — Soudain, parmi la gent qui boit, Grand émoi :

L'aimable donateur (qui, sans en avoir Tair, N'était autre qu'un aide de Deibler), Avait par pure inadvertance.

Je pense, A moins que ce ne fût par manière de plaisanter, Laissé dans le panier la tête de l'exécuté ; — Vous devez imaginer celle Que firent les consommateurs, En voyant, sous leurs pieds, rouler pareille horreur

Le débitant, confus, perdit sa clientèle.

La prodigalité ne se conseille guère.

Économisons donc, pour quand nous serons vieux ; Mais il est un juste milieu.

Et des dépenses qu'il faut savoir faire.

Les employés

Ministériels

Ont dû retirer leurs gilets,

Tellement ils étaient mouillés.

Leurs moites gilets de flanelle ;

Et maintenant les employés ministérieja

Dorment accablés

Par la canicule,

Sur l'ébauche interrompue de leurs majuscules,

Entre le point

Et la virgule :

A poings

Fermés,

Dormez, dormez !

Dormez, dormez, ô directeur,

Sous-directeur,

Chef de bureau ;

Et toi, sous-chcf,

Sur ton bureau,

Une torpeur

Courbe ton chef:

Quelle chaleur.

Ah ! Messeigneurs !

Sous-chef, et chef.

Sous-directeur,

Et directeur, — dormez, dornioz,

A poings fermés !

Et vous, employés subalternes, — Il fait si chaud Dans ce bureau !... — Vous délaissez vos dominos, Et le loto.

Ternes, quaternes...

Cherchez des poses Confortables :

Que sur la tablo

Vos pieds so posent :

Et si jamais un contribualjle

Venait demander quelque chose ;

Dormez, dormez,

A poings fermés — bureaux fermes!

Les bureaux ronflent et transpirent

Gomme à plaisir.

C'est un plaisir!

Et faut-il dire

En quels aimables déshabillc's,

Quelle simplicité exquise.

Avec un abandon de mise

Elégant, et si familier.

Ils reposent, nos employés,

Sur la chemise

D'un dossier

Appuyant leurs bras de chemise !

Les bureaux ronflent et transpirent :

Allons ! la France peut dormir !

J'ai rêvé d'un démon espiègle,

Par qui,

Pendant cent jours, pendant cent nuits,

Pendant des années, et des siècles.

Les ministères demeureraient ainsi

Endormis:

La République aurait sombré, les fleurs de lis, Ecloses à nouveau, auraient fait place aux aiglco;

Puis quand un'^ fée bienfaisante

Les aurait réveillés, les employés ministériels.

Ils recommenceraient leurs besognes habituelles,

Iraient émarger

Au Budget,

Et sans que nul trouvât la chose extravagante.

Pleins d'un pareil respect des délais nécessaires,

Ils reprendraient, comme naguère,

Au même point, Texpédition des mêmes affaires

Courantes,

— Kx, Kx, Kx, Kx, Kz, Kz, Kz, Kz, —

Et, penché sur la roue de pierre,

Le brave rémouleur aiguise les couteaux.

Les ciseaux.

Et autres instruments ou d'acier ou de fer :

Jenny, jeune et chaste ouvrière, Suivez le sage avis de votre pauvre mère; Des vieux messieurs, ornés de manteaux de fourrure, Repoussez, enfant calme et fière.

Repoussez cadeaux et parures,

Et l'offre D'une promenade en voiture, — Même si, à couper l'étoffe

Trop dure, Vos ciseaux se sont émoussés, —

Repoussez, Repoussez les tentateurs subtils, et restez pure: Le boa rémouleur va passer, Qui vos ciseaux peut repasser.

Mais hâte-toi, hàte-toi, rémouleur, Car les Dubois te mandaient tout à l'iieure.

— Les Dubois, ce soir, n'ont-ils pas, Pour quelque anniversaire un dîner de gala? —

Or, un chacun reconnaît, certe.

Que Madame Dubois sait, d'une main experte.

Découper gigot ou canard ; (Monsieur Dubois, échanson jovial, remplit les coupes, Mais c'est toujours Madame qui découpe ;)

Découper comme elle est un art :

Que l'on soit sept, ou bien dix-sept,

LE RKMOULEUR 203

Elle taille à chacun sa part, Négligemment, au bout de sa fourchette ! Seulement, pour ce faire, il faut.

Un couteau qui coupe, et non pas Un couteau qui ne coupe pas : /

Et justement le beau couteau, (Celui du beau service, de la corbeille de mariage), Fait l'admiration des gens Avec son manche en vieil argent, — Mais il n'en coupe pas davantage ; Il faut affiler son tranchant, Allons, rémouleur, à l'ouvrage!...

Et cependant, vaillant artisan, je devine Que tu t'attristeras à ce couteau banal,

Toi, dont le ruban colonial Si noblement décore la poitrine :

Oui, ton cœur de guerrier se cabre, A ne fourbir, hélas î que des armes de paix ;

Ah î des baïonnettes, des sabres !...

On a beau n'en parler jamais, 11 y pense toujours, le rémouleur français :

Lorraine, Alsace...

Mais il suffit, passons — et toi, repasse! Puis un jour vint, jour regrettable.

Où le simple couteau de table Ou de cuisine, Dont l'honnête rémouleur, pour quelques centimes, Avait, inconscient, fait tranchante la lame,

Dans le sein d'une vieille dame, Fut plongé soudain par une main assassine :

Et le rémouleur, depuis lors, Répugne à toute lame, instrument de la mort ; Avec le même sifflement sourd.

Près des squares ou dans les cours, Sa roue pourtant tourne toujours.

— Kz, Kz, Kz, Kz, —

Et des nourrices sont autour :

Car s'il tourne toujours la roue.

C'est pour que les bébés que portent les nounous, Cédant au bruit qui les incite, —

Kz, kz, kz, kz, Kx, kx, kx, kx, —

Se décident, sans hésiter, — Vite, allons, vite î — A satisfaire à la nécessité de leurs petites Nécessités.

J'ignore si la sympathie est réciproque, Mais j'eus toujours beaucoup d'amitié pour les phoques: Ils ont de si belles moustaches !

Ce ne sont pas, à parler proprement, (Sot qui s'en fâche !) Des animaux d'appartement; Mais s'ils sont tels appaiemment,

Les phoques, Après tout, ce n'est pas leur faute, Et l'on ne peut trouver mauvais QuMls préfèrent rester dans l'eau, prendre le frais. Au lieu de perdre un temps qui passe, hélas ! si vile, A s'en aller de-ci,de-là, faire des visites.

C'est donc par un très grand hasard

Que j'en rencontrai un qui sortait de la gare

(Gomme vous.pensez) Saint-Lazare.

Le bon phoque soufflait, soufflait, Tout ainsi que, d'après la fable, Quand le bon saint Eloi forgeait,

Soufflait Son fils, dont le nom m'échappo.

— Ouais!

Souffler, monsieur, n'est pas jouer...

Me prévint-il avec une infinie mélancolie, Gomme près de moi je l'appelais :

— L'heure, pour badiner, serait trop mal choisie, Car, las ! vous nous voyez, passez l'expression, Dans une foutue situation... —

— Qu'y a-t-il, Phoque, qu'y a-t-il ?... — . lasistai-je aussitôt, anxieux et fébrile.

— Quoi, vous ne savez pas qu'une mode barcqiio Et moins baroque que barbare,

Dont toute ma race se marre, A décrété que cet hiver le monde smart Se vêtirait de vêtements de peau de phoque ?

Ah ! nous vivons dans une époque Triste!...—

—Voyons! et si vous intriguiez près des ministres?...— Répartis-je, voulant remonter le moral

De ce malheureux animal :

— Vous pourriez tenter un effort ; Je ne vous dirai pas d'aller voir Félix Faure : Il est très occupé avec sa Toison d'Or, AcTheure;

Et puis, de vous à moi, il faut, Dien qu'à coup sûr ça ne soit pas un déshonneur,

Eviter de parler de peau

Dedans la maison d'un tanneur.

Et même d'un ancien tanneur.

liais, chez Monsieur Gharle Dupuy, à la bonne heure ! Oui, ce Président du Conseil Est un homme de bon conseil ;

Cher Phoque, allons, montrez-vous ['lus allègre.

Un peu de cœur, et, pas de trac :

Espérez dans Taménilé de Monsieur Leygucs,

Vous connaissez bien Lintilhac ?...

Mais, au demeurant, j'imagine

Que c'est surtout M. Lockroy Qui vous doit protéger ; j'irais chez lui tout droit. Car les phoques, c'est bien encor de la marine... -

Mais le Phoque, des larmes pleins les yeux,

Et qui soufflait avec effort :

— Hélas! dit-il, comment tous ces messieurs Daigneraient-ils s'intéresser à notre sort?

Sans aide, sans protection, Contre l'adversité il nous faut nous débattre : Ainsi nous condamna la nature marâtre,

Les Phoques n'ont pas le bras long. —

Fumée blonde,

Qui vagabondes

Vers les nuages là-bas, là-bas,

0 fumée blonde, n'es-tu pas

Tout ce qui reste du tabac,

— Tant de tabac, tant de tabac! — Que nos ministrables fumèrent,

— Méline : limonade, orgeat, Ou bière ? —

Lorsqu'ils s'ingéniaient à former un ministère.

Les hommes d'Etat fument des cigares énormes.

Maquignonnages éhontôs, Trafics, compromissions louches, Les sénateurs ont à la bouche Des cigares de députés ;

— Je recommande à votre choix Cette boîte, mon cher Bourgeois :

Je fis sécher ces petits Glay

Dans les greniers du quai d'Orsay. —

Trafics, compromissions louches...

Et cependant tes destinées

S'agitent parmi ces fumées,

0 France, ô chère France démocratique:

Ribot, Peytral, ou Gavaignac,

C'est en fumant de bon tabac

Qu'on fait de bonne politique

Les hommes d'État fument des cigares énormes, (Et des cigarettes, aussi.)

— Je dis,

Je dis (passez-moi donc la boîte :

Merci !)

Qu'il faut répudier tout pacte avec la droite.

— Quelle attitude auront Drumont et ses amis?

— A la combinaison je ne vois qu'un écueil, C'est l'attribution des divers portefeuilles ; Voulez-vous de papier me passer une feuil'e ? Je ne saurais, mon cher, fumer ces cigarettes, Vos cigarettes toutes faites...

— Vous êtes

Un vrai fumeur... — Et, croyez bien, Un sincère républicain ; —

— Rien ne vaut notre caporal ! —

— Reste à envisager la question fiscale...

— Qui sait ce que sera la France de demain ? —

— Voulez- vous de ces cigarettes à la main ?

— Merci, je préfère un havane...

— En voici des plus secs, et craquant à ravir ... —

— Du vizir?... —

— Il convient d'appliquer ce tarif aux douanes... —

Et voilà votre emploi, fumées

Embaumées,

Qu'aspirent les Trouillot, les Dujardin-Beaumctz :

En fumant d'énormes cigares,

Ce que tous ces gens-là supputent, et discutent,

Et suivent parmi les caprices de vos volutes,

Ce n'est pas un problème d'art ;

Ce n'est pas une femme, ou rousse, ou brune, ou blonde

Qu'enveloppent pour eux vos spirales vagabondes ;

— Ou si, du moins, béats, ils ne songeaient à rien î —

Mais non, ils songent à Sarrien;

Et leurs brevas

Rêvent à

Des sous-secrétariats

D'Etat:

Pouah !

Et si vous saviez, cependant,

Combien celui qui ramassera, mélancolique, —

(C'est

Peut-être un ancien sous-préfet ;) —

iuMi;;i:s 215

Tous vos mégots, tant de mégots, ô Politiques :

Si vous saviez, — vous le savez, pourtant, —

Ce qu'Use fiche, ou, plus exactement, ce qu'il se fout

Que votre ministère soit homogène,

Radical ou de concentration républicaine,

Ou rien du tout !...

Qui sait pour quel anniversaire.

Ce portrait, quand le fit-il faire, — (Et puis, si l'on vient à mourir, Il reste, au moins, un souvenir...) — Qui sait, pour quel anniversaire, Et par Quel photographe de Montélimar ?

Et le photographe avait dit :

— Souriez ! — il avait souri.

Bonhomme, une main dans la poche, Et en tournant la tête à gauche :

( — S: seulement vous m'aviez écoule, vilain mari.

Et mis

Votre belle redingote!...)

Je songe, cependant, à ses portraits anciens,

Celui en petit collégien.

Bien sûr un daguerréotype,

Et le portrait pour la première communion,

Quand il avait des cheveux blonds.

Et qu'il chantait, de sa voix frélC; des cantiques...

Plus tard aussi, jeune avocat,

L'œil vif et la moustache retroussée,

Dons un cadre en peluche grenat.

Le beau portrait qu'il apporta,

Tout palpitant, un soir d'avril, à sa fiancée...

Tous, dans l'album de la famille,

Près de l'oncle, en lieutenant de la garde impériale.

Et de grand'mère, avec son châle,

Du temps qu'elle était jeune fille —

Ah ! comme on les laissait tranquilles !

Portraits discrets, et qu'on ne regardait

Qu'à la campagne, Taprès-midi, quand il pleuvait...

Maintenant, jusqu'au fond de villages obscurs, Des côtes delà Manche à la Côte d'Azur, Ses traits resplendiront aux murs !

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