‹ Les chansons du soirChapitre 33 sur 36 · A MA MÈRE · texte numérisé non relu

A MA MÈRE

Que fais-tu*par ce temps morose Où la brume obscurcit les airs,

Où les jardins n’ont plus de rose,

Et plus d’oiseau, les champs déserts

Auprès de ta fenêtre assise, Regafdes-tu passer sans bruit Quelque voisin, forme indécise Comme l’on croit en voir la nuit?

Tout a ce voile gris et terne,

Et tout parait s’y déformer.

Même le soir, une lanterne <

Semble moins luire que fumer. v

Dans l’ombre aussi, vers la fontaine Voilà les bœufs au large flanc,

Plongeant dans l’eau qu’ils voient à peine Leur poitrail roux, leur mufle blanc.

Et s’ils n’y vont pas assez vite.

Le bouvier, sûr de son pouvoir,

Leur siffle un air qui les invite A faire honneur à l’abreuvoir.' ^ '

Et chacun rentre, et sur la porte Meurent les derniers bruits de voix.

L’une riante, l’autre forte, ,i

Même grondeuse quelquefois.

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Et toi, mère,!tu te rappelles Un temps qui fut le nôtre aussi, .

Où* notre vie avait des ailes Comme pour ceux de celui-ci’.

Dans ce passé jeune et folâtre ,Tu nous revois, songes flottants,'

. A travers la brume grisâtre , ♦

« A travers le brouillard du^emps.

Tu. nous éveilles pour l’école;

Et du ravin nous franchissons

.Le -gai sentier qui dégringole, .

Ainsi que nous,, par les buissons.

Dans notre sac, cahiers et livres ; Dans un panier, notre buffet,- 'De quoi dîner, sans en être ivres :

Trois coups, dé dent, ce sera fait.

Comme d’une (ÿnque ‘màrine ' ’ ' *

Qui fee prolongé, en maint détour, •

Du col étroit d’ûne terrine

Quel monstre inettonë-nous au jour? -

Monstre assez rnaigre et dont la taille • ’ Ne fut jamais, d’un gros poisson, '

Car à peine, vaille que vaille, •

Peut-il passer pour saucisson.' î

Et cependant, avec les pommes . • .

Aux flancs roussis, truns et vermeils, •

Quels bons répas ! vieux que nous sommes.

Nous n’en ferons pi us de pareils) . V

Qu’importe aussi que l’on ergote ' •

Sur nos habits, itrop.coürts, trop 4ongS?

Que n’ai encor la redïngote

Qui me tombait sur les talons 1 ‘ •

Et les dimanches, quel manège •

Pour s’amuser comme on l’entend !

L’hiver, quels grands hommes de neige !

D’autres durent à peine autant.

Avec l’été, voici la ligne.

Son fil suivant le fil de l’eau,

Et le liège en haut faisant signe Qu’il se passe en bas du nouveau.

Puis les cabanes de feuillage,

Où des rêves qu’on s’est promis.

Comme d’autres rêves moins sages.

On est tiré par les fourmis. i

Et l’automne, nos feux de pâtre.

Plus rouges que le rouge airain.

N’éclairant, an gazon de l’àtre.

Que fronts sans ride et sans chagrin.

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Et mille autres petites joies;

Un rien qui noos paraissait tout, Mais plus sûr. que ces grandes proies Dont on a l’ombre et rien au bout.

Ainsi, de notre fraîche aurore Tu revois les jeux familiers.

Et mieux que nous tu sais encore Tous nos triomphes d’écoliers.

Ainsi, dans plus d’une heure amère.

Tu reprenais courage et foi ;

Ta seule plainte, ô tendre mère !

Etait pour nous et non pour toi.

Tu nous rêvais un sort superbe.

Qui ne voulait jamais venir ; Toujours les blés restaient en herbe.

L’or n’y pouvait jamais jaunir.

Mais ce -printemps, de notre vie

Fut-il sans fleurs, fut-il «ans miel?

N’âvions-nous -pas l’âme ravie Parfois jusqu’au troisième ciel?

Èt maintenant, malgré la brume,-

“Malgré bientôt soixante hivers, -

Voilà pour toi que je rallume • » • • * 1

. La cendre éteinte de mes vers.

Eh bien, mère, au brouillard morose Opposons ce feu qui sourit, . .

' Tenons-lui notre porté close.

Surtout celle de notre esprit.

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