LE BERGER
ANS la long’ friche où le jonc pousse, Près du grand bois bordé de mousse, — Eh ! oh !
Ravageaud ! —
Dans les champs d’blé tondus en brosse, Ravageaud, mon bon chien féroce,
Japp’ tout autour de mon troupeau ;
— Eh ! oh !
Pin’ guiboulo !
Les chiens d’berger, c’est des bonn’ bêtes Tout’ bondissant’ et toujours prêtes,
— Eh ! oh !
Ravageaud ! —
C’est laid comrn’ des loups en colère,
Mais ça vous aime et ça n’ mang guère.
Et leurs côt’ sont tout près d’leur peau ; — Eb ! oh !
Pin’ guiboulo ! —
Les gouris ont Y nez dans la boue,
Le mouton brout’, le biqui joue,
— Eh ! oh !
Ravageaud ! —
Tout c’ mond’ là mang’ tout* la journée.
Et vous dévor’ dans sa tournée
Des tas d’plant’ sauvag’ au boisseau !
— Eh ! oh !
Pin’ guiboulo ! —
J’ les accompagn’ sans que j’ m’ennuie, Par grand soleil ou fine pluie,
— Eh ! oh !
Ravageaud ! —
Je m’ chante o des chansons à moi-même, Ou bien j’ pense à la fill’ que j’aime Et qui rit d’moi car j’ n’ai q’ ma peau !
— Eh ! oh !
Pin’ guiboulo ! —
LE BERGER |i
Mais si sa moqueri’ me r’pousse,
Je n’en mèn’ point la vi’ moins douce,
— Eh ! oh !
Ravageaud ! —
Je m’ trouv’ si bien par la campagne,
Q! jamais]chagrin d’amour ne m’ gagne ; De c côté-là j’ laiss* couler l’eau !
— Eh ! oh !
Pin’ guiboulo ! —
Je m’amuse avec des petit’ bêtes,
J’ trouve au ruisseau des nids d’fauvettes, — Eh ! oh !
Ravageaud ! —
Ou j’ taill’ des sifflets dans un saule;
Les friche’ ou les prés, tout m’enjôle,
Et par tous les temps j’ trouv’ tout beau !
— Eh ! oh !
Pin’ guiboulo ! —
Et quand ma belle étoile jaune Brille au ciel du côté d’la Saône,
— Eh ! oh !
Ravageaud ! —
Quand la cloch’ de not’ vieille église M’envoi’ l’Angelus dans la brise,
Je rentre avec mon vieux troupeau !
— Eh ! oh !
Pin’ guiboulo ! —
Ma trompe de fer blanc résonne,
Je la fais chanter mieux q 1 personne !
— Eh ! oh !
Ravageaud ! —
Puis un chacun sort dans la brume Quittant la soupière qui fume Et vient r chercher ses animaux !...
— Eh ! oh !
Pin' guiboulo !
Pin’ guélébérino ! —
LA GELÉE
Ifj^IER il faisait encor si bon,
Nom de nom !
Le vent du Sud soufflait en pluie, Mais la nuit, par une éclaircie,
Le ciel est devenu méchant;
Las moi! je n'ai plus que mon champ; C’est fait de toi, vigne ma mie!
A minuit il faisait trop bleu; Sacrebleu !
Du nord venait la froide bise, Et de ma fenêtre, en chemise, J’ai vu que tout était gelé.
Le grand ciel était étoilé;
La fleur de la vigne était prise !
La neige tombe par gros tas,
Tout là-bas,
Sur la Vosge où le vent se lève;
Tout mon bien, son souffle l’enlève,
Car ma vigne est nue et n’a rien Pour arrêter ce vent de chien ;
La bise en a tué la sève !
Bien avant le soleil levé J’ai trouvé
Les bourgeons morts et leur peau sèche ; Ce vent, c’est vif comme une flèche.
Mon bon avoir était mangé,
La bise avait tout vendangé ;
La terre était craquante et fraîche.
Vigneronner, quel mauvais jeu!
Jour de Dieu!
On est à la merci des choses;
Ah ! nos printemps ne sont pas roses Et notre espoir est enterré Sans qu’instituteur ou curé Vous en puisse enseigner les causes!
LA GRÊLE
LA GRÊLE
‘/ÉTAIS en manches de chemise, Jl\ Le temps était bleu tout au loin Et je jardinais dans mon coin, Quand je vis, dans le ciel sans brise,
Au couchant, grossir des vapeurs Qui m’ont donné de grandes peurs.
Je me dis : <x Bon, c’est un orage Qui s’abattra sur le vallon,
Ou sur la foret, — c’est selon ! — Mais ça respecte le village Et ses coteaux si haut perchés Au-dessus des autres clochers ! »
C’est très bien pensé ce qu’on pense, Mais ça ne change rien souvent A ce que veut soleil ou vent ;
Chacun d’eux à son gré dispense Ou trop de chaleur ou trop d’eau Sans consulter sur son cadeau !
Je bêchais encore la terre due le nuage était sur nous,
Très laid à voir, d’un vilain roux, Puis j’entendis un sourd tonnerre Qui parlait comme cent canons Grondant aux pays d’outre-monts !
Je me dis : « L’affaire est mauvaise.
Ce nuage à sombre couleur Doit nous mitonner un malheur ! »
L’air brûlait comme une fournaise ; Tout par un coup, tout fut perdu :
Le ciel en grêle avait fondu !
Et quelle grêle ! une mitraille Pareille à des œufs de pigeons !
Adieu, fruits, verdure et bourgeons !
Les toits sonnaient comme ferraille, Et les chemins, encor brûlants.
Ainsi qu’à Noël, étaient blancs !
LA GRÊLE
J’étais rentré dedans ma grange,
Et je sentis un tel effet
Que mon pauvre cœur étouffait ;
Je pensais : « Comme il nous arrange Ce bon Dieu, si considéré Dans les prières du curé ! »
Et quand cette masse d’orage D’où nous dévalaient nos malheurs,
S’en fut encor crever ailleurs,
Mes bras tombèrent, sans courage;
Le temps redevint clair et beau,
Mais la terre était un tombeau !
J’ai vu les vignes du village :
Les raisins verts étaient aux pieds Sur tout le sol éparpillés,
Et ce tant solide feuillage Sur la longueur du grand coteau Etait haché comme au couteau !
Voilà le travail d’une année — Tout notre espoir, tout notre argent — 'Par un coup de ce ciel changeant
Mis en bas dans une journée !
Quand on voit ça le cœur se fend, Et Ton pleure comme un enfant !
Ah ! l’hiver ne sera pas drôle,
Car tout est cher plus qu’autrefois, Le pain, la chandelle et le bois!
Mais on recourbera l’épaule Sur la terre de ce pays Aimé de ceux qu’il a trahis !