‹ Les chansons joyeusesChapitre 14 sur 64 · MA CONVERSION · texte numérisé non relu

MA CONVERSION

Mes fils, je m'en souviens encore, C'était un beau malin de mai ; A peine, aux baisers de l'aurore, S'éveillait le val parfumé.

J'avais été mélancolique Pour l'amour de la grand' beauté D'une vertueuse Angélique.

Fière de sa virginité.

Et comme sur ses lèvres roses Je distillais mes premiers vers, (Tout le monde connaît ces choses!) J'avais l'esprit tout à l'envers.

Or vient à moi de la montagne Une troupe de beaux garçons Qui bouleversait la campagne D'éclats de rire et de chansons.

Et, m'appelant dans la lumière, L'un d'eux me cria : « Que vas-tu Faire dans le bois solitaire.

Seul à seul avec ta vertu?

« Elle est mauvaise compagnonne, Rend le teint blême et les yeux creux, Et pour en faire sa mignonne Il faut être bien amoureux.

<< Viens avec nous, et de ses tresses Débarrasse ton pauvre cœur ; Nous te montrerons des maîtresses Qui n'ont pas de souris moqueur.

« Elles ont des lèvres vermeilles, Nous en sommes tout embrasés, Et ce sont les belles bouteilles Qui nous empourprent de baisers. »

Je voulus bien jouer ce rôle ; Le cabaret m'avait tenté !

Et l'on invita chaque drôle A verser sa part de gaîté.

Mais, à mon mauvais rêve en proie, Je ne pus payer mon écot ; Et j'étais sombre dans leur joie Comme le spectre de Banquo.

Pourtant, la liqueur non pareille Dans mes artères ruissela, Et dans le tuyau de l'oreille Une voix douce me parla :

« Je suis l'âme du vin magique, Ami de l'homme, et bon sorcier, Qui sait bien mieux que la musique De ses peines le délier.

« Glou glou ! je passe, je frissonne, le me rue à travers ton corps.

N'entends-tu pas mon chant qui sonne Comme le bruit joyeux des cors?

« Glou glou ! je monte dans ta tête, Et j'emporterai dans mes flots Le souvenir de l'amourette Qui t'avait rempli de sanglots.

« Glou glou! le soleil est mon père, Je fais étinceler tes yeux ; L'image qui les désespère Va s'évanouir dans les cieux ;

« Et, transforme par ma puissance, Tu ne verras plus que bois verts Où, dans sa belle adolescence, Folâtre le jeune univers.

« Glou glou ! je frappe, ton ouïe, Et tu n'entendras plus sa voix !

A cette voix évanouie Succède la chanson des bois.

« Glou glou ! je coule sur tes lèvres Dont les désirs inapaisés, Alors qu'elles brûlaient de fièvres, Vainement, s'offraient aux baisers.

« Dorénavant, au lieu de bouches Avares de baisers d'amour, Ce sont les verres peu farouches Qui te baiseront nuit et jour ! »

Et, séduit par tant d'éloquence, Tendant les muscles de mon cou, Je buvais dans un doux silence Qu'interrompait le seul glou glou ;

Si bien qu'incendiant ma trogne, Peuplant de rêves mon cerveau, Je devins un fervent ivrogne Baptisé dans le vin nouveau ;

Que de ce vieil amour du diable Enfin je demeurai vainqueur, Et que je roulai sous la table, La bouteille contre mon cœur !

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