‹ Les chansons joyeusesChapitre 39 sur 64 · CONSEILS A MON NEVEU · texte numérisé non relu

CONSEILS A MON NEVEU

Mou neveu, suis la vertu.

P. de Ronsard.

Bois encor, bois toujours. Quoi qu'eu dise le monde, On trouve le bonheur dans la coupe profonde ; On y trouve l'oubli de tous les maux soufferts, Et le bonheur n'est rien que l'oubli. A travers Le cristal clair et pur, dans un rayon magique Tu verras voltiger tout un peuple féerique ; Les rêves, eu essaim riant et turbulent, Dansent dans la bouteille et passent en sifflant. 0 miracle du vin ! Ce n'est pas la nuit brune Qu'illumine d'un air narquois le clair de lune.

D'où sortent les plus doux songes : c'est le soleil, Bouillonnant tout entier dans le vieux vin vermeil, Oui change en un esprit chacun de ses atomes. Foin de la nuit peureuse, et de ses noirs fantômes! Les lutins du soleil sont joyeux et chantants : Ils ont en eux la vie et l'Ame du printemps ! Aussi, comme l'on voit s'épandre les ivrognes En hymnes éclatants comme leurs rouges trognes ! Comme les vieux, d'un air orgueilleux et vainqueur, Se sentent revenir une jeunesse au cœur! Et ces lutins rieurs de la dive bouteille, Éclos dans une grappe, et, le long de la treille, Balancés par le vent et baisés par l'azur, Et puis, foulés aux pieds avec le raisin mûr, Impatient essaim qui rage et se démène, Fou du désir de choir dans la poitrine humaine, Montent avec l'écume aux humides parois Du verre, et vont, joyeux, ranimer les cœurs froids. Va, laisse-les danser dans ta tète, ces drôles! Il est de plus bruyants et de plus mauvais rôles Que d'aller dans la rue en trébuchant un peu, Et tirant son chapeau lorsque l'on cogne un pieu ! Si quelque farfadet te malmène, farouche, Eclatant par tes yeux et chantant par ta bouche, Incendiant ton nez comme grenade en fleur, Ne dis rien ! S'il devient maussade et querelleur,

Laisse choir ta colère et ton poing sur les tètes, Quitte à recommencer le beau rire des fêtes. Et le soir, au couchant, quand l'atome pâli Au ciel remontera se perdre clans le lit De l'espace, où la nuit jette un somptueux voile, Repu, tu dormiras, fils, à la belle étoile, Sur un banc dur que ta lassitude fait doux. Sans te préoccuper du sot mépris des fous. Là, tu reposeras ta tranquille paresse, Ventre plein d'alcool, et cœur plein de jeunesse.

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