UN PRÉJUGE
Notre vieux coq gaulois vit toujours, et l'écho, Qui chez nous n'a jamais eu de mélancolie, Répète encor son clair et gai : Cocorico ! — Pourquoi diable vient-on nous parler d'Italie?
Parce qu'on ne sait pas assassiner chez nous, Ou parce que nos fronts ne sont pas noirs de hàlc? Ou que nous ne ployons jamais les deux genoux Devant la bonne Vierge et son fils maigre et pâle?
Ainsi donc il nous faut passer les monts, pour voir Un beau ciel, pour trouver des filles bien tournées. Et pour rêver au doux clair de lune, le soir, Sur des falaises par la grande mer baignées l
Égarés dans L'horreur de l'éternelle nuit, Noos faut-il coudoyer, passants mélancoliques, Les damnés dans l'enfer du Dante morts d'ennui, Et gisant au milieu d'oraisons catholiques?
Noos faut-il admirer Pulci sans l'avoir lu ï
Ou fléchir les genoux, en pleurant, devant Laure,
Séduits par l'Idéal chaste, et pris à la glu
Des sonnets, où pas un beau vers ne vient éclore?
Sans passion, sans rêve, et sans rire et sans pleurs, Leur pâle poésie est une fleur classique Où le vivant soleil n'a pas mis ses couleurs. C'est un refrain usé de banale musique.
Car la nature, avec ses divines splendeurs
Et l'éblouissement éternel de ses fêtes,
A fait de ces gens-là des peintres, des sculpteurs,
Mais elle n'en a pas su faire des poètes.
Ils n'ont pas couronné leurs fronts de myrtes verts. Dans un pays de fleurs et de parfums sauvages, Et l'on a jamais vu rayonner sur leurs vers L'aveuglante clarté qui blanchit leurs rivages,
Les sanglots de la vie ont trouvé sourd leur cœur; Et leur âme n'a pas replié ses deux ailes, Loin des bruits incessants et du rire moqueur, Comme au pays songeur des neiges éternelles.
Ils n'ont pas eu non plus le vieux rire gaulois. N'ayant pas le sublime, ils n'ont pas le cocasse ; Qui de nous n'a bâillé, Tasso, sur tes exploits? Et, près de Rabelais, quel enfant est Boccace !
Ils ont eu beau tirer les Muses de l'exil
Et changer le soleil en Apollon qui danse,
Nous, nous avions forgé le sonnet, leur outil,
Quand nos vieux troubadours couraient par la Provence *
Donc, saluons les grands artistes florentins, Et tous ceux de Milan, de Venise et de Rome; Mais n'allons pas chercher vers les pays lointains Tout ce que nous avons à notre porte, en somme.
Car ici les chansons retentissent dans l'air, Car nos blés sont dorés, et nos femmes sont belles ; Leur nez est finement levé, leur œil est clair, Et l'esprit pétillant y met ses étincelles.
Nous sommes un bon peuple amoureux et joyeux, La gaîté coule à Ilots avec les vins de France; Et, quand l'orgueil éteint son soleil dans nos cieux. Nous gardons dans le cœur un rayon d'espérance.
Nous, les Ronsardisants, non les Pétrarquisanls, Nous célébrons la vie, et nous vivons en fêtes; Et nous avons chez nous, malgré les médisants, Presque autant de soleil et bien plus de poètes !