‹ Les chansons joyeusesChapitre 59 sur 64 · LES COMÉDIENS ERRANTS · texte numérisé non relu

LES COMÉDIENS ERRANTS

Et Saint-Sulpice au loin dressait Ses grosses, tours dépareillées.

Raocl Poncdon.

Un beau jour nous nous en irons Par montagnes et par vallons, Comme de libres étalons Ou des Noirs qui s'enfuient marrons.

Nous parcourrons toute la France, Faisant d'esprit grande dépense, Mais ne nous remplissant la pan^e Que de maigre saucisson rance.

Je ne sais si nous boirons sec, Mais nous aurons toujours au bec La musette, au poing le rebec ; Et, de plus, pour jongler avec,

11 me prend ce joyeux caprice D'emporter vers un ciel propice Celle des tours de Saint-Sulpice Que l'on a changée en nourrice.

Nous serons traînés par des loups, S'il s'en trouve, velus et roux ; Et l'affiche pleine de trous Sera fixée avec trois clous.

Gens y liront en grosses lettres Que nous avons chacun deux mètres, Et que nous sommes passés maîtres Comme pierrots, scapins et traîtres.

Le Richop, en fermant un œil, Bravo borgne, mais plein d'orgueil, A tout amateur du cercueil Fera prendre son propre deuil;

Il brandira sa souple lame Pour les beaux yeux de quelque dame.

Tout en jurant par sa grande âme :

Tel, un cabotin qui déclame.

Comme une subtile vapeur, Tout fuira devant sa valeur; Les femmes crieront : Au voleur!

Et les maris auront très-peur.

Le Tauzi, veuf de sa moustache, Blanc Pierrot narquois et ganache, Sifflant un verre de grenache, Sur son col fera mainte tache'.

Pauvre coloriste blêmi, Blafard comme un Guido Reni Ou comme le point sur un i, Il ouvrira l'œil à demi.

Sa bouche, dont le coin grimace, Sur la Colombine qui passe Posera, comme un qui trépasse, I>e baiser froid d'une limace.

Quant à moi, mis en arlequin, Je m'esquive en un tour de main, Et je suis, le long du chemin, Perpétuellement taquin.

Je suis un joyeux acrobate Vêtu de vert, d'or, d'écarlate, Et je fais, de l'échiné plate, Fuir la poussière sous ma batte.

Notre Colombine sera

La première fille d'éclat

Qui, comme nous, mange sans plat.

Et chante tradéridéra.

Nous serons tous amoureux d'elle, Comme ramiers de colombelle ; Mais à Colombine la Belle Pas un seul ne sera fidèle.

Quant à toi, chevelu Ponchon, Rare et merveilleux compagnon, Je n'ai pu te trouver un nom Dans ma cervelle de bouchon.

Je le sens quand je te contemple ; L'histoire n'est pas assez ample Pour fournir un pareil exemple :

Bref, je t'élèverais un temple.

Mais, ô bohème qu'a grisé Le bon vin de la liberté, Tu me semblés, en vérité, Très-suffisamment déguisé,

Avec ta face joviale, Ronde, et se moquant de l'ovale, Ton gosier qui toujours avale, Ta gaîté fine ou triviale,

•Ton rire et tes belles chansons, Tes délabrés et fiers vestons Qui font que bien des Jeannetons Se retournent quand nous passons.

Donc en route tous les poètes Pour vivre en éternelles fêtes!

Parmi les villes stupéfaites Passons comme un vol d'alouettes ;

Et qu'on ne puisse pas savoir, Quand tout commence à se rasseoir, Quel éclair fulgurant, ce soir, Vient de passer dans le ciel noir.

A l'ouvrage ! qu'aux pieds on foule La cohue immense qui roule, La grossissante et sombre houle :

Nous sommes les rois de la foule !

Notre éclat de rire divin Déride un pauvre qui se plaint ; Notre voix au son large et plein Grise le peuple comme un vin.

Un bon mot pleut sur chaque tête ; Les gens amis de l'étiquette Qui ne donnent pas à la quête Sont fouaillés de mainte épithète.

Le tambour roule son fracas ; Avec de gigantesques pas Nous pantalonnons ; ce n'est pas Des quadrilles ou des polkas !

Plus haut que nous levons la jambe En hurlant notre dithyrambe :

Le tourbillonnement ingambe Se mêle au grand soleil qui flambe ï

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