‹ Les chansons joyeusesChapitre 60 sur 64 · A QUELQUES POETES · texte numérisé non relu

A QUELQUES POETES

Je crois que vous prenez des poses de théâtre ; Je ne distingue pas votre air sacerdotal De l'air jésuitique, et, sous le masque en plâtre, Je ne lis sur vos fronts aucun signe fatal.

Vous ne voulez pas être applaudis par les masses, Et solitairement vous planez dans les cieux? Pour vous montrer à nu, moi qui hais les grimaces. J'irai bien relever votre robe de dieux.

L'on vous verra claquer des dents, mornes et pâles, Maigres à faire peur, et tout roués de coups; Et quand vous chanterez, il sortira des râles De ces tambours crevés qui sont vos cœurs, à vous.

Car jamais rien d'humain ne bat dans vos poitrines; Jamais l'air libre et bleu ne remplit vos poumons; Et jamais, éblouis de clartés purpurines, Vous n'avez salué l'Aurore sur les monts.

L'amour ne vous a pas tendu son large verre, Le vin n'empourpre pas vos fronts décolorés ; Dans un air étouffant votre muse sévère D'huile rance imprégna vos vers élaborés.

Les meilleurs d'entre vous savent à peine vivre ; Et. parce que le monde est vieux, ces apaisés N'osent pas se pencher, joyeux et le cœur ivre, Sur la bouche entr'ouverte où riront les baisers.

Ils disent que l'on a raconté toutes choses, Qu'on a chanté la vie et ses premiers amours, Que le vent a porté le frais parfum des roses Dans l'insondable gouffre où s'abîment nos jours.

Leurs sonnets maladifs, sans âme ni tendresse, Promènent lourdement leur essor tortueux ; Ces gens n'ont pas senti l'immortelle jeunesse Faire éclater leur cœur pour bondir vers les cieux.

Apôtres de l'ennui, qui dorment dans leur chaire, Prêts d'un moment à l'autre à se faire châtrer,

Ignorant tout, l'amour, le vin, la bonne chère,

Ils ne peuvent pas rire et n'osent pas pleurer.

Mais nous, dont la vigueur encor se développe, Le front levé parmi les sots et les moqueurs, Nous voulons, en dépit de cette vieille Europe, Garder comme un trésor la jeunesse des cœurs.

Nous, derniers rejetons d'une époque blasée, Qu'a portés dans son flanc le siècle déjà mûr, • Encore tout moiteux de la fraîche rosée, Nous voulons déployer nos ailes par l'azur.

Aussi, toujours aimant, buvant à perdre haleine, Et voulant à tout prix cueillir la vie en fleur, Nous ne chantons jamais que si notre àme pleine S'échappe en cris soudains de joie ou de douleur.

Nous chantons bien souvent pour le peuple en guenilles; Notre seul conseiller, c'est le vieux vin vermeil, Notre religion, l'amour des belles filles, Et nous sommes encore amoureux du soleil !

Nous ouvrons notre esprit à toute idée humaine ; Et la Réalité, toujours belle sans choix, Nous découvre un plus large et plus riche domaine Que les souvenirs grecs ou les rêves chinois.

Etant naïf encor, noire cœur en liesse Ne trouve pas banal de chanter le printemps : Et, comme nous voulons savourer toute ivresse, Nous poursuivons la gloire avant d'avoir vingt ans.

C'est pourquoi nous donnons à la Muse nos vies, Tout ce que nous avons aimé, souffert, pensé; Car tu ne hautes pas, Huse de nos envies, La sombre solitude où vit l'orgueil blessé.

Le travail est pour nous la loi sévère et sainte, Mais nous ne frappons pas nos fronts désespérés ; Et le plus beau laurier dont notre tempe est ceinte, ♦C'est l'amour de la joie et des soleils dorés.

Certes, le Saint-Esprit, balancé sur nos têtes, Ne met pas une flamme à nos fronts découverts ; Mais le sang coule à flots de nos cœurs de poètes, Et nous pleurons encore en écrivant nos vers.

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