‹ Les chansons joyeuses: poésiesChapitre 11 sur 65 · A JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

A JEAN RICHEPIN

Timefactae relligioncs.

{Lucrèce.)

La douleur m*a fait homme, et me voici marchant. Ainsi qu'un voyageur las mais robuste encore, Et le cœur tout gonflé d'espoir, dans le couchant De notre vieille époque, en attendant l'aurore ;

La radieuse aurore illuminant les monts, Couronnant de rayons tous les jeunes poëtes.

Et nous laissant humer l'air libre à pleins poumons, Et raffermir nos pieds, et relever nos têtes.

136 LES GHAISSONS JOYEUSES.

Lorsque ce grand sourire éclairera nos fronts, On verra s'envoler notre chanson ravie ; Pleins de sève, de force et d'orguçil, nous aurons Devant nous Tavenir, la liberté, la vie.

Les terreurs, qui pour nous naissaient au moindre bruit Fuiront en tournoyant dans les clartés nouvelles, Et la religion, sinistre oiseau de nuit.

Ne viendra plus poser sur nous ses froides ailes.

Et la Foi, pâle étoile errante au fond des cieux. Ne nous décevra plus par sa lueur tremblante : Hais, divine Jeunesse, ô bon soleil joyeux, Tu verseras en nous ta pourpre étincelante !

Mais le moment n'est pas encor venu pour moi ; Et, dans le clair-obscur du crépuscule blême, Voici que le Passé, plein d'amour et d'effroi. Se dresse pour me tendre une embûche suprême.

Et je vois la maison petite au je suis né, Et les arbres qui m'ont prêté leur ombre verte, Quand, des premières fleurs de l'avril couronné, Je suivais au hasard la route à peine ouverte.

Mon enfance bénie est là qui dort sans bruit. Ah ! je crois qu'à mon cœur aboutit chaque rue ! Tout cela fait un rêve étrange dans la nuit, •

Et vaguement revit l'époque disparue.

Je frappe à cette porte : on n'a pas répondu.

Tout le monde est donc mort, que je n'entends personne?

Autrefois, mon appel n'était jamais perdu !

Le vent furieux souffle, et, tout seul, je frissonne.

Ville 'des souvenirs, est-ce que j'ai rêvé?

Comme un éclair des cieux, tout a fui par Tespaoe ;

Je marche, et sous mon pied résonne le pavé.

Mais pâle, et tout en noir, voici qu'une ombre passe.

Elle me prend la main sans rien dire, et je vais

Je ne sais où. Voici que se dresse l'église ;

Le livre de prière où jadis je lisais

S'entr'ouvre de lui-même afin que j'y relise.

Un lambeau de nos cœurs est resté sur Tautel Ou nos mères portaient des bouquets de fleurs tendres , Alors qu'on nous disait : Pas d'orgueil, ô mortel, Tu ne seras un jour qu'un tas de froides cendres.

Le Crucifié pille est là qui tend les bras, Se tordant sur la croix, et montrant ses blessures. Le dieu des anciens jours dit : « Tu te souviendras, C'est moi qui souriais à vos enfances pures. »

Mais je reste immobile, et les deux bras croisés.

Je ne veux pas, mon cœur, qu'encor tu te souviennes !

Le vent de la jeunesse a séché les baisers

Que posaient sur mon front les amours anciennes.

Je ne relirai pas les livres que j'ai lus.

Car je n'en comprends plus le langage mystique. Qu'importe que je sois mortel ? Je ne veux plus Dire mea culpa sous le fouet ascétique.

Je ne livrerai pas mon cœur comme jadis ; Debout dans la lumière, et rempli de mon être, Sans plus me soucier du divin Paradis, Je ne veux pas m'agenouiller devant un maître.

Notre devoir, à nous, c'est* d'être audacieux. Nos générations ont assez de superbe Pour aller, sans pâlir, jusqu'au fond noir des cieux, En arracher les dieux*corame une touffe d'herbe.

Aimant la liberté, la joie et la beauté

Du monde, maudissant les douleurs inutiles,

Et saluant la grande et forte Humanité,

Sur les autels brisés nous siégerons tranquilles.

Arrière le passé qui m'enlace le cou,

Et qui m'attache au pied le boulet et la chaîne î

Libre de sa tutelle, en plein ouragan fou.

Je veux ouvrir mes bras et grandir comme un chêne.

Est-ce ma faute, à moi, si l'Idée au vol prompt Et terrible, en poussant une clameur de joie. Est venue un beau jour s'abattre sur mon front Comme un aigle éperdu quitoralxî sur sa proie ?

Sa serre vigoureuse étreignait mes cheveux, Et je me débattais sous ses larges coups d*ailcs ; Mais l'oiseau se roidit, furibond et nerveux, Et me ravit au ciel inondé d'étincelles.

Il t'a fallu, grand aigle, un peu plus de vigueur Que pour voler l'enfant Ganymède, sans doute? Mais je t'ai pardonné d'avoir été vainqueur.

Et je t'ai dirigé par la sublime route.

Là, Phébus n'était plus qu'une boule de feu ; Comme le Golgotha, tout l'Olympe était vide.

Et le septième ciel pleurait encor son dieu.

Il les a tous mangés, le Temps, ce père avide 1

Ayant vu tout cela, je suis redescendu.

Et j'ai crié néant à qui disait mystère.

Jéhovah dans le ciel immense s'est perdu.

Et la Terre a pour reine éternelle la Terre.

Ainsi, devant mes yeux que remplit le soleil, Je vois se déchirer le voile des ténèbres.

Il me semble sortir d'un douloureux sommeil ; Évanouissez-vous, ô visions funèbres !

Et je marche gaîment en sifflant mes chansons Où rit la joie, oii danse éperdument Tivresse ; Pour égayer un peu la route où nous passons, J'ai chanté la beauté qu'embellit la jeunesse.

Aussi, frère, je t'ai dédié ces gaîtés Qui te feront sourire au milieu de tes luttes; A ton âpre fanfare aux éclats redoutés Se mêlera le son réjouissant des flûtes.

Et tu tendras la main au chanteur presque enfant, Dont le cœur a laissé s'envoler ce poëme Comme un oiseau qu'on lâche au matin triomphant, Tout mouillé de rosée et gai comme un bohème.

L'on sait que ta massue est rude aux immortels, Et qu'apôtre amoureux de notre vie humaine, D'un coup tu fais rouler à terre leurs autels, Cependant qu'un tas noir de prêtres se démène.

Même, tu défonças la clôture des cieux ; liCS clous de tes souliers s'y peuvent voir encore ; Et tu précipitas tout le troupeau des dieux Dans l'abîme éternel qui crée et qui dévore.

Moi, je n'élève pas jusque-là mon essor.

Je ne voyage pas dans le pays des causes ; Car je me sens trop jeune, et je ne veux encor Que soulever mon verre en y jetant des roses.

Et, courant par la rue en vrai bohémien.

Ou battant la campagne au soleil qui m'entête,

Je regarde monter ton vol aérien

Et libre, qui remplit tout le ciel, ta conquête.

J'irai peut-être un jour te retrouver là-bas, Quand je me sentirai pousser les grandes ailes. Nous goûterons tous deux l'ivresse des combats. En mêlant à l'azur nos âi • femelles.

ïu seras couronné de rayons de soleil, On entendra ta voix dans le vent et la foudre, Et, pour suivre de loin ton essor sans pareil, Je partirai, lançant des tourbillons de poudre'.

En attendant, perché sur un arbre, narquois Et fantasque, sifflant tous les buveurs d'eau claire. Et du matin au soir humant l'air des grands bois, Je fais damnablement Tamour. Bonne nuit, frère !

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