‹ Les chansons joyeuses: poésiesChapitre 54 sur 65 · PEINTRE · texte numérisé non relu

PEINTRE

L*Espâgne est la terre splendide Des grands peintres et des bons vins ; L'azur foncé n*a pa$ de ride Dans l'ampleur de ses deux divins.

La fière at robuste femelle»

Pour féconder lés plaines d'or,

Laisse couler de sa mamelle

Des fleuves, des fleuves encor.

Et le soleil, superbe mâle, L'enveloppe du haut des cieux D'un baiser qui brunit de hâle Son front tranquille et radieux.

La grande lumière bénie.

Mariant toutes les couleurs, Dans une ineffable harmonie A composé la vie en fleurs.

Aussi, les peintres l'ont comprise ; Ils ont, d'un pinceau large et sûr.

Rendu, plus encor qu'à Venise, L'intensité du sombre azur.

Tout vit, tout palpite et respire, Le modelé sculpte les chairs ; Aux peintres souverains l'empire De la vie et de l'univers !

Même, une fantaisie étrange Sur leurs toiles vient voltiger.

Et Ton dirait qu*uue aile d*ange y promène un essor léger;

Ou qu'un démon terrible et sombre A mis sa griffe rouge au bas, Et qu'il a fait flamboyer Tombre D'un éclair qu'on ne connaît pas.

Pour avoir aimé la nature, Les peintres ont tout deviné ; La pensée, immense aile obscure, A battu leur front incliné,

Ils ont, sans le savoir peutrêtre, Été la grande voix des temps, Parce qu'ils ont peint Dieu, roi, prêtre, .Et pauvres peuples haletants.

Cet étemel Philippe Quatre Que le grand Velasquez a peint, Le peuple un jour devra l'abattre Comme la tempête un sapin.

Car l'épuisement de la race Se lit dans les yeux endormis De l'indifTérdut roi de chasse Qui n'a que ses chiens pour amis.

LES CHANSOISS JOYEUSES. 261

Ribeira sait comprendre et rendre, Bien mieux qu'un pâle analyseur, Ce feu terrible sous la cendre, La puissance de la laideur.

Voici haineux, sournois et louche.

Quelque misérable au pied bot.

Qui tord railleusement sa bouche

Et qui semble un vivant lambeau ;

Et cet être difforme, immonde, Â pour jamais représenté Toute la misère du monde Dans son orgueilleuse beauté.

Puis, tout le passé catholique De TEspagne revit, souffrant Ou ravi d'extase mystique, Dans Murillo^ dans Zurbaran.

L*un nous montre les moines chauves, Les yeux ouverts, pleine de clarté, Et, sous les enveloppes Ëiuves, Baignant leur cœur de volupté.

Hais, chez le Zurbaran, Tœil cave.

Le pâle front épouvanté Et la longue figure hâve Protestent pour Thumanité.

LES GHANSOMS JOYEUSES. 263

vu

Fais donc comme eux, peintre, mon frère, Peins toute chose comme elle est.

Certain que Timmense lumière Ne peut rien éclairer de laid.

Si tu vois la matière juste.

Tu pourras en saisir le sens.

Et la grande nature auguste Vivra dans tes tableaux puissants.

Et moi, qui salue et révère Les a,tnànts du Réel, j'irai A ta santé vider un verre De madère vieux et doré*

Page 1