LE BOUT DU MONDE
— (( Avez-vous va, me dit un jour, Un enfant à la tète blonde , Là-bas ou les prés font le tour, Avez-vous vu le Bout du Monde?
Mon grand-père l'appelle ainsi ;
Ainsi l'appelait son grand-père ,
Et le père de celui-ci ,
Du temps qu'ils étaient sur la terre. » —
Je m'en allai , tenant la main De mon guide à la mine rose , Qui me nommait, par le chemin , Les monts, les bois, et toute chose.
— «Voilà ! dit-il : c'est là ! voyez! » Et, de sa main petite et ronde , Il me montrait , juste à nos pieds , Il me montrait le Bout du Monde. i
Le Bout du Monde était un pré , Dont je voyais baisser la pente , Baisser la pente par degré « Avec le ruisseau qui serpente.
Il ne faisait pas grand détour, U n'avait rien de fort sublime.
Point de rocher, de haute tour; Point de caverne , point d'abtme :
Quelques sapins , un court gazon On le berger, pour sa génisse , Peut faire une honnête moisson , Pourvu que le ciel la bénisse;
Et les prés , toujours , devant nous , Recommençant leur vague errante; Et les bois, retraites des loups ; Et l'étendue au loin mourante.
— «C'est là, me dit encor l'enfant, En secouant sa tête blonde D'un air naïf et triomphant :
C'est là , c'est là , le Bout du Monde. »