LE SOMMEIL DU TEMPS
Quand le vent frais du soir, dans les rameaux du frêne,
Passe avec le rayon du soleil qui s'enfuit ,
Et courant sur les flots, de la lune sereine
Fait trembler le regard, qui sur Tonde nous suit;
Vers l'espace élhéré quand l'esprit nous entraine , L'esprit qui vit en nous, qui nous parle sans bruit, Qui voudrait nous jeter dans la céleste arène Et franchir à grand vol les déserts de la nuit ;
En vain demanderais-je à la brise nocturne
Mon printemps effeuillé ; sur moi le vieux Saturne
Etend son aile blanche, et m'en couvre à demi.
Nul vent n'en peut bercer les plumes argentées ;
L'étoile y sent pâlir ses splendeurs attristées , Et près des lacs rêveurs il n'a jamais dormi.
Mais non ! malin vieillard , il sommeille , j'y pense ! Depuis le temps qu'il court , il doit être si las ! De l'azur, qu'il embrasse au loin d'une aile immense, Antique pèlerin , quand H regarde en bas ,
Il a tant vu de noms, dans l'étemel silence , Rouler l'un après l'autre avec un grand fracas ; Vu, s'il regarde en haut , où l'infini s'élance , Tant de mondes crouler, chutes qu'on n'entend pas !.. .
De fatigue il s'endort ! sa paupière s'abaisse ; Son aile sur sa faux et retombe et s'affiiisse ; Les songes en riant voltigent sous sa main ;
Immobile, son pied n'agite plus l'espace.... Mais il voit dans son rêve , et sourit avec grâce , Car il sait qu'en dormant il gagne du chemin.
U BAHaUE DU BONHEUR
La lupe glisse sur les ondes; Elle y foit un grand fleuve d'or.
Un bateau suit ces vagues blondes , Et les fend d'un paisible essor.
Qui porte^t-il?... à qui sa voile?...
Quels sont les heureux pèlerins Voguant ainsi , sous leur étoUe , À la clarté des cieux sereins ?
Estrce un poète , dont la Musa »
En son amour capricieux , Ne vient le voir , chaste et confuse , Que sur les flots silencieux?
Ou bien seraitrca de la vie
Les plus fortanés voyageurs :
Un beau couple , qui fait envie , Qui rend les vieillards tout songeurs!
Heureux amans ! elle est assise Près de son époux enivré. Ses cheveux flottent à la brise , Aussi blonds que le flot doré !
Ils roulent sur un cou d'albâtre , Et lui, jaloux de son trésor , Il les dispute au vent folâtre , Qui les dérange moins encor.
Elle l'arrête d'un sourire Plus doux que le rayon des nuits ; Us se disent tout sans rien dire , Et joie immense et courts ennuis.
L'onde les berce avec tendresse ; Leurs mains se joignent sans détour, Et le flot vers le flot se presse , Moins que leurs cœurs gonflés d'amour.
Ainsi , lâ-bas , sur l'eau brillante , C'est donc la barque du bonheur,
Sur cette bande étiucelante....
Non ; c'est la barque du pécheur.
Pauvre barque à demi fêlée, Vieil habit rapiécé cent fois; Pauvre pécheur, âme accablée , Corps fatigué d'obscurs exploits.
Que lui fait Tonde qui scintille?
Cet argent-là lui sourit peu :
Il lui faut nourrir sa famille; Vivre , pour lui, n'est pas un jeu.
Que lui fait le rayon limpide Qui danse sur le lac serein?
Il ne voit que son filet vide , Et jure tout seul de chagrin.
Un soir d'hiver, soir de tempête, Son fils ne s'est plus retrouvé.
Il en secoue encor la tête. Tout son bonheur, il l'a rêvé !
Ainsi , dans la nuit de ce monde , Même sous un ciel tout en fleur, La barque humaine errant sur l'onde N'est point la barque du bonheur.