LE FOU D'AMOUR
Il me disait : — a Sur le rivage J'allais me promenant un jour, Au bruit sourd du torrent sauvage Ainsi m'entretenant d'amour :
» Qui m'aimera? quel doux manège » Va me surprendre et m'enflammer?
» Quel œil d'azur, quel sein de neige » Seront à moi? qui veux-je aimer?
)> Ah ! s'il était encor des fées , » J'irais dans leur antre , j'irais , y> Pour mes tendresses étouffées , » Implorer leurs plus doux secrets. »
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» Je vis alors frissonner l'ombre Des verts taillis, et s'avancer.
Et se moquer de mon air sombre , Et me sourire et m'agacer,
)> Une beauté jeune et naïve , Dont l'œil riait de mille feux ; Mais elle était sur l'autre rive , Et le torrent entre nous deux.
» Je la voyais de sa main blanche Cueillir des fleurs dans le pré vert , Et , comme un lis qu'un souffle penche , Pencher son col plus découvert.
» Je lui chantai ma chansonnette , Bien tendrement , pour la charmer :
— « Héloi 1 qu'elle est donc joMte !
» DiUs-moi? Voserm-je aimerl y*
— (c Rossignolet du vert bocage ,
» Prends ta volée!.., et, s'il te plait, » Vole , dlt-^Ue , à mon rivage , » Vole, vole, rossignolet.
» Venez ! nous chanterons ensemble :
)> Ex i 8«i8 nnlte fraude e&tre iMms ,
» Le inien^ chantant , que voi» ett semble ?
)> Compte un baiser, qu'en pensez-vous?»
— « Point dé bateau siu* cette plage , •)) DamoiseUe, point de bateau! d r^ a Alors i passés^ done à la nagé , » Â la nage , beau damoiseau !
» Nous danserons sur Yh^he tendre.
» Au bord des flots les ehants sont doux. » Venez ! je suis lasse d'attendre :
» Vous dormirez sur mes genoux. »
» Je m'élançai , j'étais dans l'onde.
Mon pied quitte le sable fin.
Autour de moi lé fleuve gronde, En m'étreignant d'anneaux sans fin.
» Elle s'enfuit , rouge , confuse; Mais je croyais aicor la voir.
Si c'est un songe » qu'il m'abuse , Oh ! qu'il m'abuse jusqu'au soir !
» Pour toi je franchirais les ondes; Pour toi je francUrais les mers ;
Pour toi je franchirais les mondes Et tous les cieu encor déserts.
» Pour toi! pour toi!... Le flot m'entratne; Je glisse au gouffre tournoyant ; L'onde me tient conmie une chaîne , Qu'il me faut suivre en me ployant.
» En vain le fleuve a moins d'espace : Plus, les rocs serrent son collier, Plus il bondit , plus vite il passe , Et plus on l'entend aboyer.
» Hàte-toi donc , torrent superbe !
Franchis d'un trait le bleu Léman , Et roule-nioi comme de l'herbe , Gomme de l'herbe à l'Océan.
» L'Océan s'ouvre : il me consume....
Au loin , sur l'azur argenté , Je ne suis plus qu'un peu d'écume Qui flotte dans l'immensité.
» Astres , fuyez ! soufflez, tempêtes ! Faites trembler la vaste mer, Et que la vague aux blanches crêtes Me lance au ciel dans un éclair !
» Je ne suis plus , dans la nuée , Qu'un peu de vapeur et de vent , Ombre , des enfans saluée , Qui change et tombe en se mouvant.
» Ma vie , en vain , n'est que la trame Des plus légers fils du brouillard :
Le vent qui ballotte mon âme Et la perce de part en part;
» Les fantômes , les voix funèbres , Les cris de l'aigle et du vautour, Les seuls qui hantent mes ténèbres , Ne peuvent rien sur mon amour.
» De cieux en cieux, vole, ô Nuage!
Là-bas , là-bas , de ce côté !
Ramène-moi \&rs ce rivage , Ce rivage que j'ai quitté.
» Sur le bord elle est revenue , Triste , éplorée ; est-ce à dessein?
Oh! laisse-moi tomber, ô Nue, Gomme une larme , dans son sein ! »
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Il se tut , le regard humide ,
Mais fiie et tendu vers les cieux.
Pour en lasser le trait rapide ,
En vain mes yeux cherchaient ses yeux ;
En vain , pour conjurer le eharme , J'appuyais iqa main sur son bras :
« Oh ! dans son sein , comme une larme !....)> Murmurait-il encor tout bas.
Puis , de nouveau IoqI à 900 rêve , Â son voyage aérien , — « Nue , oh ! dit-il , fais-^moi donc trêve , Car c'est elle , je la vois bien.
)> Sur les 4)s&dea, comme efrayée , Elle arrête ses longs yeusi biens , Sa main blanche à demi noyée Dans Tor jBottant de ses cheveux.
)) Mais , reprit-il (sa voix vibrante De. plus en {dus cQuvrant ma voix) , Toi qui me tiens , Nuée errante , Sait-elle au moins que je la vois?
)) Au gré du vent qui te dénoue , Oh ! laisse*moi , dans l'air subtil , Mouilla ses yeux, mouiller sa joue, Gomme les premiers pleurs d'avril;
» Gomme la nocturne rosée , Sur la ûmr^ reine du jardin , Qui meurt sous la nue embrasée, Mais qui refleurit au matin.
» Ou laisse-moi , comme le pâtre, Aux flancs de la gorge ramper, Ramper jusqu'à ses {ûeds d'alb&tre , Et doucement l'envelopper.
» Qu'elle entende ma voix pleurante Dans les méléees lui parier, Et chaque feuille murmurante Lui dire de me consoler !
)) Ou dans tes plis, de crête en crête, Qu'avec toi j'aille» sans témoins, Voile blanc de sa blonde tète.
Sur elle me pencher du moins !
» Ou mieux encor, de te cascade
Prenant l'échai^ de cristal , Laisse-moi , d'arcade en arcade , Bondir près d'elle au fond du val.
» Ou laisse-moi , quand l'avalanche Gronde, et parcourt ses hauts déserts , Hérissant sa crinière blandie Au bord des gouflres entr'ouverts ,
» Laisse-moi défier l'abime Vaincu de sommets en sommets , Et mourir d'une mort sublime Aux pieds de celle que j'aimais.
» Mais non ! vers la voûte sereine « Le vent qui monte du glacier, Pousse le nuage, et l'entraîne , Pauvre papillon prisonnier.
)) Ah ! pour moi , que du moins ces roses Dont au loin rougissent les cieux, Sous les baisers du soir écloses , Pour moi lui fassent mes adieux!
» Dans l'espace, hélas! me suit-elle?... L'âme et l'amour ont un regard
Qui franchit mieux que Thirondelle L'espace ouvert de toute part.
» Nuit sans mélange , nuit première , Linceul glacé d'un monde impur ! Un seul rayon de sa paupière Eclaircirait ton noir azur.
» Oh ! dans ton sein qui me soulève , Avec elle si je dormais , Portés par un céleste rêve , Et ne nous éveillant jamais !
» Le vide morne et solitaire Me roule aux pieds des astres d'or.
De là , je ne vois plus la terre ; Mais elle, je la vois encor.
» Le ciel! le ciel! ô sainte aurore D'un jour qui ne trompera pas !
Gomment peut-on rester encore Là-bas , sur la terre , là-bas?
» Mon être , brûlé d'un feu tendre , Se transforme à ce divin jour.
Lyre du ciel , tu fais entendre Un hymne de vie et d'amour.
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» Oui » le ciel esl un ehani snprème, Une harmonie aux justes loix !
Mais à travers le ciel lui-même J'entends encor passer sa voix.
» Cherchons d'étoiles en étoiles , Montons le eélesie jardin , Et , franchissant les derniers voiles , Mon coeup, est-ce elle?... est-ce elle enfin?
» A travers les courbes profondes Du cercle enfermant tout milieu , Au sommet du monde des mondes , C'est elle, à genoux devant Dieu.
» C'est elle, blanche et radieuse, Plus que rétoile sur les mpats :
Un lis du ciel , fleur merveilleuse. C'e^ elfe i et là nous nous aimcms.
» Lk , sous la droite paternelle , Courbés vers les sacrés parvis , Là , je me tiens à côté d'elle , Mort ici-bas; amis là, je via. »
Atn$ii m racoQlaiM sa peioe Et son bonheur, il souriait , Les yeux vers la céleste plaine , Sur w mtjge qui fuyait.
Il esA malade 1 m'écné-je :
Goure;? çhereher le médeeiu :
Gomme sur l'eau tremble le liège , Tremble son àme dans son sein.
Mais lui , reprenant son histoire Et ses chansons , disait toujours :
« Elle était blanche en la nuit noire.. » Arrosez vos fimr$ , mes amours !
» Que sur ton sein je me console !
» Sans toi , là-bas j'ai bien souffert , » Et je m'envole , vole , vole » Au ciel , au ciel , au ciel ouvert. »
Le médecin vint assez vite.
Il l'entendit rire et chanter.
<( Fort mal! dit-il : que l'on évite )> De répondre et de l'agiter.
)i L'amour dont son àme est remplie , n Est un poison invétéré.
» C'est comme un charme, une folie. » Son cas est bien désespéré !
» Faitei^lui prendre , d'heure en heure , » Autant d'absinthe , autant de miel.
» Il est à craindre qu'il ne meure :
» C'est là le seul chemin du ciel. »