EN VOYAGE
De Zennatt, au pied du Mont-Rose , où Tauteur était enfermé par les neiges.
Que fais-tu pendant que ma vie Se perd tristement loin de toi ?
A quelle espérance infinie Se reprend ton cœur plein de foi?
A défaut d'un azur sans voiles , Cherches-tu , par delà les cieux , D'autres mondes , d'autres étoiles , D'autres soleils plus radieux?
Et loin de nos ombres mortelles , Dans ta pensée» où tu souris , Me dis-tu .: — (c N'est-il pas des ailes » Pour franchir l'abime surpris ? -
» Dans ia lumière où tout s*aiiuine , » Gravis , ne fut-ce qu'un moment ; )) Et repousse du pied la brume , » Comme on repousse un vêtement.
» Sur les cimes d'une autre aurore » Par un divin souffle emporté , )> Au lieu des fleurs qu'un jour dévore » Cueille les fleurs d*éternité. »
Ainsi me parle , ainsi m'exhorte Ta voix perçant le mur neigeux.
Ainsi ton âme , tendre et forte , Me suit sur les monts nuageux.
Ou bien , le soir douteux et pâle Egarant le fil sous tes doigts , Rappelles-tu , de l'autre salle , Les enfans exilés cent fois?
Quel tapage ! ils courent ensemble Autour de la table , en criant :
Le chat s'enfuit , le plancher tremble , Et tu les groodies en riant.
U CHANSON DE JUUA ALPINIM *
-'?^Jii;^3r^Çfïfefi:dC^>5^
Près de moû père , oh ! que mes jours sont beaux ! Par le bonheur je marche couronnée ; Mais si le Ciel tranchait sa destinée , Au lieu d'un seul on verrait deux tombeaux. Eloignez-vous de mon âme peureuse , Sombres pensers dont j'entretiens l'ennui ! Auprès de lui que sa fille est heureuse ! Coulez , mes jours , coulez auprès de lui.
Aux champs pourquoi vais-je, à l'aube du jour, Cueillir dçs fleurs ainsi qu'une bergère?
* Fille de Julius Alpinus , chef helvétien mis à mort par les Romains dans les révolutioBBderEinpird* {TacUê, Histoires, liyre I.) Selon la légende, sa fille mourut de douleur après lui. — L*auteur a publié autrefois, sur ce sujet, un poème en deux chants, où se trouve cette chanson : quelques personnes ont désiré la voir dans ce recueil.
C'est pour orner la tète de mon père.
Il dormira jusques à mon retour.
Il a payé ma course matineuse Lorsqu'une larme en sa paupière a lui.
Auprès de lui que sa fille est heureuse ! Coulez, mes jours I coulez auprès de lui.
Comme un vieil aigle en son nid retiré , Lorsqu'il se voit balancé par l'orage , Sent tout à coup frissonner son plumage Et s'élargir ses ailes par degré ; Mon père ainsi , d'une ardeur généreuse , Pour son pays brûle encore aujourd'hui.
Mais près de lui que sa fille est heureuse ! Coulez, mes jours, coufcouprès de lui.
LA CHANSON D'YZOLIER*
-^*-€^tM^a-*^
Pauvre Yzolier, détache donc la voile , C'est le moment; n'attends pas à demain. Tâche d'avoir une petite étoile Qui te conduise en ton obscur chemin.
Et quelques fleurs, sur le courant, peut-être À les saisir viendront te convier.
De ses destins l'homme n'est pas le mattre , Il faut partir, pauvre Yzolier !
Lorsque mon lac , vers la côte écumeuse , Roulant ses flots , sourdement mugira ; Lorsque , le soir, d'une vapeur brumeuse L'herbe des prés au loin se voilera; Qu'un passant frappe à ma porte légère ,
* Personnage d'un poème de Tauteiir, la Bataille de Grandton. Voir la note précédente.
Et le grillon , blotti sous mon foyer.
Répondra seul à la voix étrangère
Il faut partir, pauvre Yzolier !
De mon pays j'emporte au moins l'image , Et dans mon âme elle vivra toujours. En quelque lieu que me pousse l'orage , Son souvenir sera mon seul recours ; Et fatigué d'une longue souffrance , Sous le fardeau si je me sens plier, Â son nom seul renaîtra l'espérance.
Il faut partir, pauvre Yzolier !