LES VIEUX CHÊNES
L'ombre du chêne à ces landes arides Tient lieu de source, et d'herbe, et de printemps. Là , de nos fronts pour détendre les rides , Ensemble , amis , rêvons quelques instans. De nos matins les plus fraîches haleines Semblent renaître en nos cœurs accablés. Chantons, amis , chantons sous les vieux chênes. Le souvenir des beaux jours envolés.
Du souvenir les cloches argentines Font dans notre àme un murmure tremblant; Sur le roc sombre ainsi les églantines , Filles des monts, jettent leur voile blanc. J'aime , la nuit , le babil des fontaines ; J'aime un bruit vague aux endroits désolés. Chantons , amis , chantons sous les vieux chênes. Le souvenir des beaux jours envolés.
Songes d'azur qui , planant sur nos fêtes , Y répandiez comme un souffle enchanté , Vous avez fui , découronnant nos têtes « Printemps en fleur par Torage emporté ! Mais dans les airs , mais dans les voix lointaines, N'est-ce pas vous qui tout bas appelez? Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes Le souvenir des beaux jours envolés.
Autour de nous , sur la terre durcie , Tombent déjà , du premier froid des ans , Jeunesse , gloire , avenir , poésie , Rameaux de fruits à peine mùrissans. Le vent d'hiver sèmera-t-il leurs graines? Nous verrons-nous en eux renouvelés?
Chantons , amis , chantons sous les vieux chênes Le souvenir des beaux jours envolés.
Perçant la brume où les chênes confondent , Vieux compagnons , leurs vieux bras fatigués , Des cris jaloux sourdement se répondent , Voix de corbeaux dans le brouillard ligués. L'aigle retourne à ses hauteurs sereines ; L'oiseau se tait dans les bois dépeuplés. Chantons , amis , chantons sous les vieux chênes Le souvenir des beaux jours envolés.
Nous avons pris l'aile de Tespérance
Pour retomber à l'horizon qui fuit ;
Nous avons eu notre part de souffrance ,
Notre nuage avant d'avoir la nuit ;
Et , dans la lutte , au sable des arènes ,
Nos derniers pas sont déjà nivelés.
Chantons , amis , chantons sous les vieux chênes
Le souvenir des beaux jours envolés.
Rien n'est propice à qui ne sacrifie
Aux nouveaux dieux, ivres de l'encensoir;
Sous notre pied , qui déjà se défie ,
Rien ne grandit que les ombres du soir.
Avant d'entrer dans les pâles domaines
Du noir faucheur dont nous sommes les blés ,
Chantons , amis , chantons sous les vieux chênes
Le souvenir des beaux jours envolés.