ECRITE DE LA MONTAGNE
Sur ces calmes hauteurs où , seul , le ciel descend , Tu saurais mieux que moi, d'un cœur reconnaissant, T'inspirer et jouir , à sa source plus pure , De la grave beauté de l'antique nature : De ces monts qu'une voix, parlant du haut des cieux. Fit sourdre, flots de pierre, en bonds prodigieux; De ce léger soleil dont la flamme épurée N'a pour toute vapeur qu'une fraîcheur dorée ; Du mélèze qui vibre au moindre appel des airs , Gomme un vieux chantre aveugle et rempli de concerts, Quand le passé d'un soufile éveille sa mémoire , Seul , se fait de ses chants un nombreux auditoire ; Du lac qui se déroule et se perd dans la nuit , Où sa vague s'endort sous l'étoile qui luit.
Mais moi, — les vallons verts , Tempes silencieuses Qae mes rêves jadis peuplaient d'ombres heureuses ; Leur velours d'émeraude où, sur un sable noir. Roule une eau fraîche et sombre, honneurde l'abreuvoir; Le thymier dont j'ai fait cent couronnes aux Fées , Dans mes jeunes chansons, maintenant étouffées ; Les longs appels lointains , les hourras des bergers ; Blottis dans les parois , les échos mensongers ; L'ombre , la paix du soir ; la flamme hospitalière Et dans le haut foyer la profonde chaudière ; Les vaches dont le sein ne contient plus le lait , Bellement , à grands sons , regagnant le chalet ; Leurs noms dont aisément la rime se couronne : Marjolaine , ou Niva , Blanche , ou Reine-Péronne ; Le taureau sur la pente , en bramant , arrêté ; Les chevreaux furetant , sautant de tout côté ; Les sentiers suspendus où le chamois hésite ; Les cimes que l'éclair ou le vent seul visite , Colonnades d'azur , marches de diamant , Degrés rompus du seuil qui mène au firmament ; Et la plaine sans bruit , dormante comme une onde , Qui semble au loin couler sous la forêt profonde ; — ^Non, tout ce monde alpestre, amourde mes beaux ans. Ne sait plus m'arracher à mes songes pesans. De ces fleurs dont le miel enivra ma jeunesse ,
Il ne Aie vient qu'un suc de doute et de tristesse. Ces monts doivent passer ; eux et moi nous mourrons; Le ver est dans leurs flânes , la glace est à leurs fronts. Partout germe le mal ; la Mort , le mal suprême , Serpent de l'univers , ronge le ciel lui-même. Dans ce vide effroyable où le Temps croulera , Et la Terre et les Cieux , oh ! qui nous soutiendra?... Je sens s'ouvrir sous moi ce dévorant abime , Sans lumière , sans fond , sans rivage , sans cime; Trembler sous moi la vie et , dans l'antre béant , Mort sans être encor né gronder l'épais Néant.
Durant ces visions de mes heures pensives ,
Que me font les forêts et leurs chansons plaintives?
Elles ne savent plus endormir ma douleur.
Que me fail du matin là vermeille pâleur?
Je cherche le rayon de l'aurore étemelle.
Et que fait une cime à qui demande une aile?
Mais si je te voyais assise auprès de moi ,
Me parlant de la vie avec ta simple foi ;
Devant nous, les enfans, dans l'herbe chaude et tendre,
Se détournant parfois pour rire ou pour entendre ;
L'horizon reprendrait son calme transparent :
Vous le délivreriez de tout fantôme errant.
Plus patient, plus fort , sans secouer le yoile« Heureux d'apercevoir , au travers , une étoile « Je verrais , dans ce jour de terrestre beauté , L'ombre du jour d'en haut , du jour d'éternité.
Chalets des Agites, août 1838.
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