CHANT A DEUX VOIX
Amaot «Iteroâ Camôense.
Quand le soir vient tracer, dans le ciel d'un bleu sombre.
Le grand profit des monts , Qui pressent dans leurs bras et couvrent de leur ombre
Le va! que nous aimons ;
Prés du torrent grondeur au tournoyant dédale ,
Qui nous jette en passant Un adieu que la rive , avec sa large dalle ,
Accueille en frémissant ,
Nous allons : plus bercés par Tonde qui soupire ^ Que les saules du bord ;
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Plus émus que la cloche où l'angelus expire , Plus vibrans qu'un accord ;
Plus rêveurs que l'étoile éciœtant , trop pressée ,
Les voiles de la nuit , Par le blanc crépuscule un moment repoussée ,
Mais qui persiste et luit.
Et tu mêles alors à mes graves attentes
De ce qui va finir, Quelques-uns de ces mots où les âmes ardentes
Dévorent l'avenir.
Ou , triste amèrement de ce qu'au cœur nous sommes,
Tu dis : <( 0 vanité !
Combien Dieu doit souffrir de voir ce que les hommes
Font de l'humanité !
» Regarde les plus forts de lumière et de yie
Et , sinon les plus grands , Ceux qui marchent , comblés de bravos et d'envie ,
Devant les premiers rangs.
)) Les poètes sont là : Dieu fie à leur sagesse ,
Dans l'espace inconnu , Le vaporeux contour où s'avance sans cesse
Notre camp pauvre et nu.
» Mais en ont*ils souci? saveDt-iis du génie
Le sublinae devoir?
Savent-ils seulement la hauteur infinie
Dont ils se laissent choir?
» Les voit-on , gravissant les cimes étemelles
Du rocher de la foi.
Dire à l'homme , averti par ces voix solennelles :
— a Cherche phis haut que toi !
» Dieu te laisse souffrir, tant qu'au fond de Tabiaie
» Où tu t'es abattu , )) Tu crois être debout sur quelque mont sublime ,
» Debout dans ta vertu. » —
« Non ! ils ont beau tenter des routes inconnues ,
Aigles audacieux; L'œil tourné vers la terre, ils montent dans les nues.
Mais non pas dans les cieux.
» Aucun n'a prononcé la vivante parole
Qui nourrit l'univers , Et nous aurons passé comme le son qui vole
Un moment dans les airs.
» D'un eflrayant pouvoir léger dépositaire. On porte le flambeau
Pour dessiner son ombre et marquer sur la terre Ses pas vers le tombeau.
» Et moi , lévite obscur en ce grand sacerdoce
Du Vrai dans sa beauté , Je suis comme un vivant cloué dans une fossé ,
Et le ver au côté.
» Je vois ce qui nous manque, et je n'ai pour l'atteindre
Espace ni moyen ; L'étincelle qui reste en ce feu va s'éteindre ,
Mais nous n'y pouvons rien. »
Alors, triste et riant, je réponds : «Qui s'arrête
A ce monde, s'y perd.
Relève un peu les yeux; regarde : sur ta tète
Ton sépulcre est ouvert.
)) Pour l'exilé d'enhaut qui se souvient et pleure ,
Il n'est point d'horizon Où s'élargisse assez la terrestre demeure :
C'est toujours sa prison.
)) Là, le reptile impur le harcèle, et travaille
A l'avoir tout vivant , Et , lui souillant le sein , le provoque , le raille ,
Mais né va plus avant
» Que», livranl son àme aux imiriniifes impies,
Arbitre de son sort ^ L'exilé n'ouvre point ses ailes assoupies ,
Et préfère la mort.
» Donc , remfdîssotts notm œuvre, ami , sans défiiiUMice ,
Gomme un message saint De celui qui dans tout , par le bruit , le silence ,
A son but, et l'atteint.
)) L'inflexible Justice , éloignée ou prochaine ;
A la haine d'en bas La charité d'enhaut entrelaçant sa chaîne ;
Leur lutte pas à pas;
» Le spectacle infini du drame de ce monde ,
Dénoué sur la croix ; L'homme se dégageant d'une glèbe inféconde ,
Mais pliant sous le poids ;
» Sur le passé qui tombe , un autre âge à refaire ,
Qui n'ait jamais été , Tout cela ^ n'est-ce rien , parce que le mystère
N'en a pas éclaté ?
» Qu'importe la iaiblesse , et qu'importe la vie , Au sentier détourné;
Que vers l'ombre oa le sable à Técart il dévié , Pénible ou fortané?
» Qu'importe le chemin si le but nous rassure , Si , devant nous marchant ,
En colonne de feu , comme en nuée obscure , Dieu veille sur ton chant ! »
Aigle, 4837.
Ainsi tu me parlais , et je viens de relire ,
Après quatre ans passés, Ces vers où ton amour s'efforçait de me dire :
Espère ! c'est assez.
Que de soucis dès lors , d'aveugle inquiétude ,
D'oubli du vrai soutien , De travaux entassés , de veilles et d'étude ,
Pour voir qu'on ne sait rien !
L'homme a beau creuser l'onde, ou l'azur, ou le sable,
Et retourner son nid :
Il ne saisit jamais ce fond insaisissable ,
L'infini! l'infini!
C'est comme un jeu pour lui que te tour dé la terre :
Oh ! le hardi vainqueur !
Il ne laisse échapper aucun lieu solitaire ,
Et ne fuit que son cœur.
Mais ce grand conquérant, tournant partout ses voiles
Sur les mers d'ici-bas , Déjà prêt à rêver l'empire des étoiles ,
Ne se possède pas.
Ou, sur l'aile des vents , qu'une graine nouvelle
Tombe et lève partout , Il s'admire en son œuvre et la croit immortelle ,
Mais Dieu l'attend au bout.
Que de fois le soleil a vu sur la colline
Mûrir des épis d'or, Qui pourtant n'étaient pas cette moisson divine
Que l'on attend encor !
Pour nous , bien revenus des altières pensées ,
Nous contentant de peu , Nous cheminons toujours, nos deux mains enlacées ,
Ne croyant plus qu'en Dieu.
Nous-mêmes nous portons notre léger bagage , Ainsi que des soldats ,
Et chantant nos chansons , nos chanâoBs de voyage , Nous allons pas à pas.
Les enfans , sur le bord de la route poudreuse ,
Vont dénichant pour nous Quelque fleur, puis au fond de la vallée ombreuse
Dorment sur nos genoux.
m DU DEUXIÈME LIVRE.