LE SERVANT
— ♦««Sâ-t—
Voici ma belle cheminée.
J'aime sa flamme sans fumée.
Sous la cendre chaude blotti ,
Là , je surveille le rôti ;
Ou j'empêche que la châtaigne
Sur son lit de feu ne se plaigne ,
En éclatant avec un bruit
Dont le chat tressaille et s'enfuit.
Je ris de voir le chien se tordre
Vers sa queue, et la vouloir mordre ,
Moi qui la tire , et vais toujours
Tournant, invisible, à rebours.
C'est moi, dans la nuit, qui chemine
De la grand'salle à la cuisine ,
* Nom du luUn, ou de Tesprit familier, dans la Suisse française.
Ls. 'i&êum.
De la laiterie au cellier,
Du fond de la cave au grenier,
Partout trottant quand minuit sonne ,
Sans me laisser voir à personne.
Je monte, en boitant, l'escalier;
Mes pas pesans le font plier;
Ou bien , suivant mon gai caprice ,
D'une rampe à l'autre , je glisse.
La servante , alors , dans son lit ,
S'éveille, m'entend et pâlit.
Puis , se tournant vers sa compagne
Qu'à son tour cette frayeur gagne ,
(( Ecoute ! dit-elle : c'est Lui !
» Il est en colère aujourd'hui. »
Moi , d'une marche alerte et fine ,
Je m'en apfnroche et les lutine.
De leurs fronts je tire les draps ;
Doucement , le long de leurs bras ,
Je pose un doigt, puis deux, puis quatre,
Au risque de me faire battre ;
Mais prrst ! je gagne amont , sans mal ;
A peine amont, je suis aval;
Je les chatouille , je les pince ,
Et la marque n'en est pas mince.
(( C'est Lm ! » disent-elles tout bas ,
A la fin sans autpe embarraB.
Puis , je m'en vais dans la prairie , Leur laissant pour toute féerie Le rat grattant la boiserie.
Il fait beau ! Les astres sont purs ;
 travers les rameaux obseurs
La lune tremble sur les mur».
Le jasmin et la marjolaine
Disputent d'amoureuse haleine
Aux vitraux de la châtelaine ;
Et de Taile du firmament
Un astre glisse doucement
Pour la contempler un mom^t.
Moi , comme un soufOe au corps de rose ,
Sur son front dormant je me pose
Et baise sa paupière close :
Un bruit, un rien me fait troubler :
Un sou]»r me fait reculer 9
Un seul mot me fait envoler.
Cachez-moi sous des : viokttes ;
Vous , Rossignols , vous , Alouettes !
Sous les hautes herbes muettes ,
DaDs vos nids à rxàih réseaux.
Cachez-moi donc , petits oiseaux !
ses
Je veits cacherai de la faux.
Silence! silence! silence!
Tout est sommeii^ la nuit avance.
Au peuplier je me balance , Je me balance au peuplier, Et; si je veux, je fais ployer Les bras tortus du châtaignier.
Je me baigne dans la fontaine :
Du lac une voix incertsône M'apporte une chanson lointaine...
C'est la Fée , au pied diligent , Qui vient , jouant et voltigeant , Danser sous le rayon d'argent.
Elle est sauvage et bocagère ; Et, quoique bonne ménagère, Son humeur est un peu légère.
Pour moi , j'ai , suivant la saison , Le coin du feu , le vert gazon , Et j'aime, avant tout, la maison.
De l'étable où le foin abonde , Soir et matin , Je fais la ronde ; Là , sans que la génisse gronde , Plein cette noix, mon gobelet, Pleiama^ande noix, s'il me ptait , J'ai de la crème de chalet.
Je surveille en été la grange , Pendant Tautomne , la vendange ; Si tout va bien , c'est ma louange :
Moi seul conserve le château Ce qu'il est, opulent, et beau, Dominant sur la terre et Teau.
Et , la nuit , quand personne Ne veille encor, Sur les créneaux c'est moi qui sonne Du cor.
C'est moi , sous la bannière Du vieux manoir, Qui chante une chanson guerrière , Le soir !
Lorsque l'orage approche Du haut beflfroi , Pour capuchon qui prend la cloche?
C'est moi !
Mais , là , mes mains crochues Frappent trois coups ,
Qui font grincer les dents aiguës Des loups.
Quand les nuits inquiètes Rouillent ma voix, Je tourne avec les girouettes Des toits.
Si quelque barque hostile Vers nous voguait , Je sais faire d'un œil agile Le guet.
Posté sur le mur sombre , Jamais rêvant , J'entends, je vois tout, même Tombre Du vent.
J'ai le rayon fantasque Pour destrier, Et le nuage est à mon casque Cimier.
Celui que je rancune , Par moi surpris , S'il se fourvoie au clair de lune , J'en ris.
Mes limiers invisibles , Meute aux cent voix, Le chassent , aux détours horribles Des bois ;
Jusqu'à rheore ppociiwe Où, de la tour, Je sens monter la fraîche haleine Du jour.
Et c'est moi , quand personne Ne veille encor.
Sur les créneaux c'est moi qui sonne Du cor.