LA DERNIÈRE RENCONTRE
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Son coursier marche d'un pas grave
Sur la rive où le soir s'endort.
Le maître est beau, le maître est brave;
Son front est noble et sans remord;
Mais un penser de fer y grave
Le froid anathème du sort.
Il est descendu sur le sable , Flattant de la main son cheval ; Il lui dit un mot amical Et l'attache au tronc d'un érable , Qui vieillit , jaune et misérable , Seul sur la rive , loin du val.
Il est debout sur le rivage , Pâle, terrible et résolu , Fixant un œil noir et sauvage Sur la morne et déserte plage , Sur les flots, sombres sans orage....
Voici son heure ! il l'a voulu !
Elle descend d'un pas rapide Le plus court sentier du préau , Femme au cœur fort , au pied timide , Regardant d'un œil intrépide Sa prison , le pesant château Qui fait ployer la terre et Teau.
Sur les tours qui se vaporisent , Derrière des murs sans espoir, Sous la voûte où les voix se brisent , Les piques , les poignards s'aiguisent , Et des regards jaloux s'instruisent A percer la brume du soir.
— K Tu viens ! tu viens ! veux-tu me suivre? Me voir mourir ou me voir vivre?
Sous le ciel n'être qu'à moi seul ?
Vivre cachés dans la montagne , Ainsi que l'aigle et sa compagne?
Puis n'avoir qu'un même linceul?
— Dans le chalet , sur la montagne , Toi mon époux , moi ta compagne !
Dans les forêts seul avec moi !
Loin de ces tours aux durs visages ! . . . Oh ! n'évoque pas ces images !
Que je t'aime contente^toi.
— Mon cœur tremble dans ma poitrine Gomme un sapin sur la colline, Quand vient l'ouragan de la mort.
Partons ! ne m'es-tu pas donnée
Par toute chose aimante , aimée , Par la faute même du sort.
— Quand tu rentres par la tempête , Sur mes genoux poser la tète. . .
N'est-ce pas cela? mon amour !
Je n'ai plus ni bonheur, ni joie , Et ne suis qu'une triste proie Pendue aux serres d'un vautour.
— Je veux t'enlever ! à sa vue !
Je veux l'emporter dans la nue , Rire de lui , sous le ciel bleu.
— Mon cœur à toi ! va , je suis tienne , Quoique mon coeur seul t'appartienne !
Mon corps à lui , mon âme à Dieu !
— Malheur ! malheur ! on t'a vendue : Et tu ne peux m'étre rendue !
Je sens qu'en moi tout se flétrit.
-— Goutte à goutte la vie exprime La sève amère qui l'anime.
— D'un coup la foudre la tarit. »
Sur le bord tristement paisible , Un cri d'adieu passa dans l'air, Prompt et fatal comme un éclair, Chute d'un rêve doux et cher ; Sanglot de l'àme , éclat terrible Qui force et brise un cœur de fer.
Il revint vers l'érable sombre ; On eût «ru voir passer une Ombre Qui n'existait plus qu'à demi.
Le coursier lui jeta dans l'ombre Un triste et long regard d'ami , Qui disait : tout est donc fini !
Par les bois où le loup se glisse , Par les défilés tortueux, Par les vallons mystérieux, Par le sentier du précipice , Par la roche qui se hérisse Toute seule contre les cieux,
Il fuit! il fuit! muet, sauvage,
Fermant les yeux, toujours courant ,
Toujours tout droit , toujours mourant ,
Sans regarder ni le feuillage
Qui le pleure , ni le nuage
Seul avec lui dans Tombre errant.
Son cœur est mort , et sa pensée Hors de lui-même est dispersée .
Vole , vole , funèbre oiseau !
Voici ta roche , et pour ton aile L'essor dans la nuit éternelle !
Voici, là-bas, ton nid sur Teau.
Les rênes au coursier laissées ,
Et sur son front les mains croisées. . . .
Oh!... le lac s'ouvre en mugissant;
Et le serf , que ce bruit réveille , Tremblant , muet , prêtant l'oreille , Croit qu'une montagne descend.
Dans la tour, la lampe et Tépée , Se font un reflet dur et noir, Seule clarté du vieux manoir :
— D'où venez-vous ainsi le soir? — La dague de sang est trempée ; La lampe n'en laisse rien voir.
Deux objets , deux rêves , deux ombres , Longtemps jouets des vagues sombres , Se rencontrent, errant sur l'eau.
Pour eux l'onde mélancolique Fut un linceul étroit , unique , Et le lac , leur commun tombeau.
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