‹ Les chansons lointaines, poèmes et poésiesChapitre 77 sur 156 · LA DERNIÈRE RENCONTRE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE RENCONTRE

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Son coursier marche d'un pas grave

Sur la rive où le soir s'endort.

Le maître est beau, le maître est brave;

Son front est noble et sans remord;

Mais un penser de fer y grave

Le froid anathème du sort.

Il est descendu sur le sable , Flattant de la main son cheval ; Il lui dit un mot amical Et l'attache au tronc d'un érable , Qui vieillit , jaune et misérable , Seul sur la rive , loin du val.

Il est debout sur le rivage , Pâle, terrible et résolu , Fixant un œil noir et sauvage Sur la morne et déserte plage , Sur les flots, sombres sans orage....

Voici son heure ! il l'a voulu !

Elle descend d'un pas rapide Le plus court sentier du préau , Femme au cœur fort , au pied timide , Regardant d'un œil intrépide Sa prison , le pesant château Qui fait ployer la terre et Teau.

Sur les tours qui se vaporisent , Derrière des murs sans espoir, Sous la voûte où les voix se brisent , Les piques , les poignards s'aiguisent , Et des regards jaloux s'instruisent A percer la brume du soir.

— K Tu viens ! tu viens ! veux-tu me suivre? Me voir mourir ou me voir vivre?

Sous le ciel n'être qu'à moi seul ?

Vivre cachés dans la montagne , Ainsi que l'aigle et sa compagne?

Puis n'avoir qu'un même linceul?

— Dans le chalet , sur la montagne , Toi mon époux , moi ta compagne !

Dans les forêts seul avec moi !

Loin de ces tours aux durs visages ! . . . Oh ! n'évoque pas ces images !

Que je t'aime contente^toi.

— Mon cœur tremble dans ma poitrine Gomme un sapin sur la colline, Quand vient l'ouragan de la mort.

Partons ! ne m'es-tu pas donnée

Par toute chose aimante , aimée , Par la faute même du sort.

— Quand tu rentres par la tempête , Sur mes genoux poser la tète. . .

N'est-ce pas cela? mon amour !

Je n'ai plus ni bonheur, ni joie , Et ne suis qu'une triste proie Pendue aux serres d'un vautour.

— Je veux t'enlever ! à sa vue !

Je veux l'emporter dans la nue , Rire de lui , sous le ciel bleu.

— Mon cœur à toi ! va , je suis tienne , Quoique mon coeur seul t'appartienne !

Mon corps à lui , mon âme à Dieu !

— Malheur ! malheur ! on t'a vendue : Et tu ne peux m'étre rendue !

Je sens qu'en moi tout se flétrit.

-— Goutte à goutte la vie exprime La sève amère qui l'anime.

— D'un coup la foudre la tarit. »

Sur le bord tristement paisible , Un cri d'adieu passa dans l'air, Prompt et fatal comme un éclair, Chute d'un rêve doux et cher ; Sanglot de l'àme , éclat terrible Qui force et brise un cœur de fer.

Il revint vers l'érable sombre ; On eût «ru voir passer une Ombre Qui n'existait plus qu'à demi.

Le coursier lui jeta dans l'ombre Un triste et long regard d'ami , Qui disait : tout est donc fini !

Par les bois où le loup se glisse , Par les défilés tortueux, Par les vallons mystérieux, Par le sentier du précipice , Par la roche qui se hérisse Toute seule contre les cieux,

Il fuit! il fuit! muet, sauvage,

Fermant les yeux, toujours courant ,

Toujours tout droit , toujours mourant ,

Sans regarder ni le feuillage

Qui le pleure , ni le nuage

Seul avec lui dans Tombre errant.

Son cœur est mort , et sa pensée Hors de lui-même est dispersée .

Vole , vole , funèbre oiseau !

Voici ta roche , et pour ton aile L'essor dans la nuit éternelle !

Voici, là-bas, ton nid sur Teau.

Les rênes au coursier laissées ,

Et sur son front les mains croisées. . . .

Oh!... le lac s'ouvre en mugissant;

Et le serf , que ce bruit réveille , Tremblant , muet , prêtant l'oreille , Croit qu'une montagne descend.

Dans la tour, la lampe et Tépée , Se font un reflet dur et noir, Seule clarté du vieux manoir :

— D'où venez-vous ainsi le soir? — La dague de sang est trempée ; La lampe n'en laisse rien voir.

Deux objets , deux rêves , deux ombres , Longtemps jouets des vagues sombres , Se rencontrent, errant sur l'eau.

Pour eux l'onde mélancolique Fut un linceul étroit , unique , Et le lac , leur commun tombeau.

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