LA JEUNE FILLE AMOUREUSE
« Le vent souffle et crie. — Les arbres plient. — Oh ! mon cœur souffre, — mes larmes coulent à flots.
« Je compte les années par les chagrins, — et je n'en vois pas la fin; — mais mon cœur est plus léger — quand j'ai pleuré !
« Les larmes soulagent le cœur, — elles ne le rendent pas heureux. — Qui a goûté un seul moment de bonheur, — ne l'oublie jamais !
« Il y en a qui envient — ma destinée. — Ils disent : « Heureuse fleur — « qui fleurit dans la plaine ! »
« La plaine c'est du sable — brûlé par le soleil, appelant la rosée. — Oh 1 sans mon bien- aimé — que la vie est sombre !
« Rien ne me plaît sans lui; — le monde est un cachot. — Il n'y a plus de bonheur. — J'ai perdu la paix du cœur.
« Où es-tu, mon bien-aimé, — où es- tu? — Viens et vois, tout étonné, — comme je pleure après toi.
« Sur qui m'appuyer? — Qui me soutiendra, me caressera, — maintenant que celui que j'aime — vit si loin de moi !
« Je voudrais fuir vers toi, mon amour; — mais je n'ai point d'ailes. — Flétrie, brisée, sans toi — à chaque heure je meurs. »
Enfin j'ai traduit une ballade polonaise, qui a, ce me semble, un caractère tout particulier : c'est une légende. Sans doute j'aurais pu trouver dans la poésie polonaise des choses plus belles ; mais celle-là a quelque chose qui malgré moi m'a touché, m'a ému, et quand vous l'aurez entendue, vous verrez pourquoi. La pièce est intitulée Le pauvre Orphelin.
« Le pauvre petit orphelin erre de tous côtés, cherchant sa mère et pleurant bien fort.
« Jésus-Christ l'a rencontré; il lui parle doucement : — Pauvre petit enfant, où vas-tu ?
« Arrête, arrête, enfant, tu vas trop loin; si tu vas si loin, tu ne trouveras pas ta mère.
« Va, cher enfant, va dans le vert cimetière. Du fond de la tombe, ta mère te parlera.
« — Qui frappe si fort sur mon tombeau ? — Mère, chère mère, c'est ton pauvre enfant ;
« Prends-moi, prends-moi; je suis si malheureux sans toi !
« — Retourne à la maison, mon enfant, et dis à ta belle-mère qu'elle lave ton linge sale, qu'elle te peigne et t'habille.
« — Quand elle lave ma chemise, elle l'empèse avec des cendres; — quand elle me la met, elle me gronde et me bat.
« Quand elle peigne ma tête, le sang rouge en sort; quand elle arrange mes cheveux, elle me tire de tous côtés.
« — Retourne à la maison, mon enfant, le Seigneur séchera tes larmes. » L'enfant retourne au logis et se couche pour pleurer.
« Il se couche pour pleurer, il ne pleura qu'un jour; le second jour il gémit ; le troisième il mourut.
« Du ciel, Notre-Seigneur envoya deux anges pour remonter au ciel avec le pauvre enfant.
« De l'enfer, notre Seigneur envoya deux démons pour prendre la marâtre et la jeter dans l'enfer. » {Vifs applaudissements.)
Vous m'avez compris; il était impossible que cet enfant de la ballade ne nous lit pas tous penser à la Pologne. (Les applaudissements interrompent pendant quelque temps l'orateur.) Elle
aussi, et ce fut là son grand malheur, elle aussi a été pendant longtemps un enfant, avec toutes les qualités, tout le charme, et je dirai aussi tous les défauts de l'enfance. Au dernier siècle, elle était restée ce qu'elle était deux siècles plus tôt, brillante, chevaleresque, turbulente, tapageuse, croyant à la fortune de sa jeunesse et de son bras, confiante aussi comme sont confiants tous les enfants, tandis qu'autour d'elle, des voisins vieillis dans les intrigues politiques, rusés, calculateurs, disposant d'armes redoutables, l'enserraient peu à peu, et un beau jour la pauvre enfant tombait sous la main d'une marâtre. [Applaudissements redoublés.)
Combien de fois depuis ce temps, combien de fois s'est-elle tournée vers nous , et nous a-t-elle adressé cette parole que Béranger met dans la bouche d'un Polonais, d'un vieil ami de la France, de Poniatowski entraîné dans l'Elster :
Rien qu'une main, Français, je suis sauvé !
{Applaudissements enthousiastes.)
Mais, comme le dit une prophétie polonaise et une prophétie de désespoir qui trop souvent a été vraie : « Dieu est trop haut et la France est trop loin. » [Quelques voix dans l'auditoire : non, non!)
Ces deux mains séparées pourront-elles se réunir, c'est le secret de la destinée; mais notre devoir à nous, simples particuliers, c'est de nous intéresser à ce peuple héroïque, c'est de faire, comme nous le faisons aujourd'hui, un appel à tous les sentiments généreux pour ces exilés, pour ces blessés qui vont peut-être venir chez nous en foule. Nous ne leur rendrons pas leur patrie, la patrie, c'est une mère, on ne la remplace pas. [Vifs applaudissements.)
Mais nous leur donnerons au moins ce que la France peut-être seule au monde peut et ose donner, un asile à l'exilé, un foyer où il puisse panser ses blessures et trouver des amis , un coin de terre enfin, où il lui soit donné de reprendre courage, d'attendre et d'espérer. [Applaudissements prolongés.)
Paris. — Imprimerie P. -A. BOURBIER et Cie, rue Mazaiine, 3o.