‹ Les chansons populaires des peuples slavesChapitre 5 sur 6 · LA MORTE · texte numérisé non relu

LA MORTE

« J'ai cherché le bois épais où poussent les grandes herbes; les filles du pays étaient là qui fauchaient.

« Et j'ai appelé les faucheuses : Dites-moi si celle que j'aime est parmi vous, jeunes filles?

« Et elles ont soupiré et m'ont répondu : Non, hélas 1 non, on l'a couchée dans la tombe il n'y a pas longtemps.

« — Montrez-moi la route que je dois suivre pour atteindre le sombre asile où dorment les morts.

« — La route est devant toi; la tombe, tu la connaîtras par les couronnes de romarin que ses compagnes y ont jetées.

« Le front baissé, deux fois j'ai parcouru le cimetière; mais je n'ai vu ni terre remuée ni tombe nouvelle.

« J'allais sortir, quand l'effroi glaça mon cœur; une tombe nouvelle se gonflait lentement devant moi.

« Et j'entendis une voix qui parlait bas, et qui disait : — Ne trouble pas, ne trouble pas le sommeil des morts !

« Qui marche sur mon sein? Quels sont ces pas qui sèchent la rosée de ce lit où s'endorment ceux qui sont fatigués?

« — Mon enfant, mon enfant, ne parle pas ainsi ; autrefois, tu n'a pas dédaigné mes présents.

« — Tes présents, je les ai aimés; mais je n'en ai rien gardé. Je n'en ai rien emporté dans le trésor de la tombe.

« Va trou-ver ma mère; dis-lui de remettre entre tes mains tous ces présents que j'aimais autrefois.

« Puis jette l'anneau d'or dans l'abîme de la mer, et la paix de l'éternité me sera donnée;

« Et jette le mouchoir blanc au fond, tout au fond des eaux, pour que ma tête puisse reposer tranquillement dans la tombe. »

Ce qui me paraît attester l'ancienneté de cette ballade, et, selon moi, ce qui en fait la beauté, c'est ce sentiment étrange qu'un mort qui a aimé, vit en quelque façon et souffre jusqu'à ce que les derniers gages d'amour soient détruits. Elle est là, la pauvre morte, elle ne peut reposer; elle pense à ce qu'elle a aimé, à cet anneau d'or qu'on lui a donné, et il faut, pour ainsi dire, une rupture violente, une espèce de sacrifice, pour lui rendre le repos qu'elle a perdu.

Maintenant passons dans l'Ukraine, je n'ose pas trop dire chez les Cosaques, mais après tout, ces Cosaques sont de braves et d'excellentes gens... dans leur pays. [On rit.) Une jeune fille qui aime a perdu son fiancé. Il a été probablement enlevé par cette terrible conscription russe, qui emporte un homme à vingt ans, le sépare de sa mère, de sa fiancée, de tous les siens, l'envoie pendant vingt ans au Caucase ou. ailleurs et, après cela, le rejette dans son pays où il ne trouve plus ni sa mère, ni rien de ce qu'il a aimé, où il ne peut plus se reconnaître lui-même, où il rentre comme un étranger! Eh bien! la jeune fille est seule, elle chante, et j'avoue que de tous les chants de tristesse que j'ai entendus, je n'en connais aucun qui soit comparable à celui de cette pauvre paysanne de l'Ukraine.

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