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Introduction
I. La Commission des Chansons populaires de la Suisse romande Sa constitution et son but
Le 23 juin 1907, la Société suisse des Traditions populaires eut son assemblée générale annuelle à Lausanne. A cette occasion, M. le professeur E. Muret fît la proposition d'étendre à la Suisse romande les investigations qui avaient été commencées dans la Suisse allemande pour recueillir les chansons populaires. Se rangeant à cet avis, rassemblée décida de nommer une commission romande chargée d'entreprendre au plus tôt des recherches dans les six cantons français. Cette Commission des Chansons populaires de la Suisse romande se constitua le jom- même') et chargea son président de rédiger un Appel destiné à mettre le public romand au courant de son programme, en lui exposant le but à poursuivre et les moyens de mener à bonne fin cette entreprise nationale et patriotique. Cet appel a été répandu à 8000 exemplaires.
L'enquête que nous nous proposions était d'autant plus justifiée que notre Suisse romande s'était, pour ainsi dire, complètement désintéressée de la question. Tandis qu'en France, depuis la fameuse circulaire rédigée par Ampère, à la suite du décret du ministre Fortoul, du 13 décembre 1852, on a recueilh les chansons popidaires de presque toutes les provinces, et que les Arnaudin, les Beauquier, les Beaurepaire, les Bladé, les Champfleury, les Coussemaker, les Doncieux, les Leroux de Lincy, les Ritz, les Rolland, les Servettaz, les Tiersot, les Weckerlin, et tant d'autres ont publié de remarquables monographies sur ce sujet; tandis que la Suisse alémanique possède les recueils de Gassmann, de Grohmund, de Tobler,
') Ont été nommés: MM. Jean Bonnard, prof, à l'Université de Lausanne; Louis Gaochat, prof, à l'Université fie Zurich; Henri Mercier, prof, au Collège de Genève; Ernest Muret, prof, à l'Université de Genève; Joseph Beichlen, artiste peintre à Fribourg; Arthur Rossât, prof, à Bàle, désigné comme président
le Roseliqarten et autres collections de chants populaires, dans la Suisse française nous sommes sous ce rapport de la plus grande pauvi-eté. Sans doute nous avons bien quelques recueils de chants populaires, et l'on doit être reconnaissant aux citoyens dévoués qui se sont consacrés à leur pubhcation; tels sont : Les Chants et Romances, par L. Dubois, Yverdon 1851 ; Les Chants de V Atelier, Yverdon 1856; Les Chants militaires de l'Armée stdsse, Lausanne 1856 ; Le Chansonnier Vaudois, par C.-C. Denéréaz, Lausanne 1883; Les Chants Valanginois, Neuchâtel 1848; le Souvenir du 1er Tir Cantonal à Neuchâtel, le 10 juin JS49, par Adolphe Dubois; Les Chansons de nos Grand' mères, par Alfred Godet, Neuchâtel 1891 ; La Grwjère illustrée par Joseph Reiehlen: Les Citants du Rond d'Estavayer, Fribourg 1894 — pom- ne citer que les plus anciens et les plus connus'). Mais ces divers recueils ne sont en général pas très étendus; plusieiu-s renferment tout autre chose que des chansons populaires; enfin la plupart sont introuvables aujourd'hui.
Du reste, personne n'avait songé jusqu'ici à faire des recherches systématiques et suivies, embrassant tout le territoire de la Suisse romande; encore bien moins avait-on eu l'idée de se mettre en rapport avec les personnes âgées de nos villes et villages et de recueilhi' patiemment chez elles les antiques chansons du «bon vieux temps», vraiment populaires celles-là, dont quelques-unes, conservées et transmises uniquement par la tradition orale, remontent à un ou deux siècles en amère. Ce sont celles-là justement, ces vieilleries qui n'ont pour la plupart jamais été imprimées — du moins chez nous — qu'il importait d'aller rechercher et noter de la bouche même des vieillards qui les savaient encore.
C'est donc cette tâche qu'a entreprise notre Commission des Chansons populaires de la Suisse romande; c'est à ce travail que je me suis voué dès 1907.
H était prudent de ne pas attendre trop longtemps avant de se mettre à l'ouvrage: les vieux qui savent chanter s'en vont rapidement, emportant dans la tombe les trésors qu'ils
') C'est intentionnellement que je passe sous silence les innombrables Chansonniers publies pur nos Sociétés romandes (étudiants, commerçants, etc.), de même que des recueils comme Les Chants du Soldat, Lausanne 1890, qui ne renferment que des chants religieux ou patriotiques arrangés à 4 voix, ou le Chansonnier frïbourgeois, Fribourg 1902, qui n'ont rien de populaire. La liste s'allongerait outre mesure, sans aucune nécessité.
étaient seuls à posséder. Tous ceux qui m'ont fourni les matériaux de mes Cliants patois jurassiens, recueillis de 1894 à 190H et publiés dans nos Archives siiisses des Traditions populaires 'J, tous ces vieillards sont morts et il me serait impossible de refaire ce travail aujourd'hui.
Quant à nos jeunes gens, sauf de rares exceptions, ils n'apprennent ni ne connaissent plus les anciennes chansons de leurs pères; le répertoire du café-concert, les gaudrioles parisiennes, les opérettes en vogue, des romances ultramodernes, voilà les seules choses qu'ils sachent encore . . . quand ils trouvent le temps de chanter!
Notre Commission s'était imaginé que notre Appel, adressé à MM. les ecclésiastiques, professeurs, instituteurs, syndics et maires, nous rapporterait bon nombre de matériaux; malheureusement il n'en a rien été et la très grande majorité de ces messieurs se sont complètement désintéressés de notre entreprise.
Quelques avis et articles, parus dans nos jom-naux romands, semblent avoir éveillé un peu plus d'empressement auprès du public, et j'ai reçu de correspondants bénévoles un certain nombre de chansons, parfois avec la mélodie, mais sui'tout des chansonniers manuscrits, que je me suis empressé de copier; enfin des adresses de bons chanteurs.
Alais pour obtenir un résultat satisfaisant, il n'y a que l'enquête personnelle, conduite avec persévérance et méthode. Pas plus à la ville qu'à la campagne les gens n'aiment à se déranger, ni surtout à prendre la plume^). H faut donc aller les trouver chez eux, leur expUquer ce qu'on veut, les intéresser, les amener à chanter, et noter soi-même à mesure les paroles et la musique.
Un étranger qui parcourrait notre pays dans le but d'y noter les chansons qu'il pourrait recueillir au passage, risquerait fort de faire fausse route et de ne rencontrer que de bien piètres matériaux. Ce n'est pas auprès de la génération actuelle qu'il faut se renseigner — je viens de le dire; ce n'est pas dans la rue, à l'atelier, aux champs, au service militaire, pas
') Vol. III à VII, années 1899 à 1903. — -) Sous ce rapport, nous autres Suisses romands sommes bien diftërents de nos Confédérés: hi Commission des Chansons populaires allemandes ayant lancé son appel en novembre 1906, avait déjà reçu plus de 5000 chansons au nouvel-an 1907; les correspondants appartiennent il toutes les classes de la population.
même le dimanche à l'auberge ou le soii- aux veillées qu'il faut essayer de retrouver «les toutes bonnes vieilles», les chansons du crû, les airs vraiment populaires qui ont fait la joie de nos ancêtres.
Il faut se rendre — et bien des fois! — chez les personnes âgées; il faut capter leur confiance et savoir s'introduire assez avant dans leurs bonnes grâces pour les décider à en «chanter une»; et ce n'est pas toujours facile! Ces pauvres vieux sont souvent souffrants, parfois même infirmes ; la vie ne les a pas ménagés. «A notre âge, on n'a plus le cœur de chanter!» me disait un vieillard de 85 ans. Et puis surtout, ils se gênent, ils craignent qu'on ne se moque d'eux. «Qu'est-ce que vous voulez faire avec ces chansons? Ça ne vaut pas la peine de les chanter! C'est beaucoup trop vieux!»
Avant tout donc, il importe de les rassurer, de se mettre à leur portée, de leur expliquer bien patiemment le but que l'on poursuit, de leur montrer combien au contraire ces vieux airs sont beaux; ensuite il faut leur parler avec éloges de «l'ancien temps», des belles veillées d'autrefois, où se disaient de si charmantes chansons. A l'occasion, on ne craindra pas de leur en chanter une bien connue, en français ou en patois. Alors la glace est rompue; on vous répond: «Je la sais, celle-là, et puis j'en sais encore une autre!» Et voilà les vieux airs qui revivent et qm se succèdent avec une bonne volonté inépuisable. Sans doute la mémoire est souvent mauvaise; on fait des efforts pom' se rappeler un passage, une strophe qu'on ne retrouve plus . . . Dans ces cas-là, il est inutile d'insister et de les tourmenter: revenez deux ou trois jours plus tard, et votre gerbe s'enrichira de nombreux épis. Il est bien des villages du .Jura bernois où je suis retourné plus de dix fois, toujours avec un nouveau succès.
C'est de cette façon que j'ai constamment mené mes enquêtes; et depuis 1894 que je récolte des chansons patoises ou françaises, toujours chez les personnes les plus âgées, jo puis déclarer que j'ai été reçu partout de la façon la plus amiable. Dès que ces braves gens ont compris de quoi il s'agit. Us se sont mis à ma disposition avec ime bonne grâce et rm empressement vraiment touchants; j'ai souvent été sm"pris du vif intérêt qu'ils prenaient dès lors à mes recherches et de la fidélité qu'ils ne cessaient de me témoigner.