III. Contenu et plan de cet ouvrage
Pom- jjrévenii- tout malentendu, je tiens à déclarer que je n'ai jamais eu la prétention de donner un tableau complet de la chanson populaire de la Suisse romande, comme certains auteurs ont pu le tenter pour la France ou ses ijrovinces. La raison en est shnple : c'est que les documents indispensables font complètement défaut, déjà pour- le XVIIIe siècle; à peine a-t-on, par ci par là, un chansonnier remontant au commencement du XTXe siècle. .Je me propose uniquement de montrer, sur la base des matériaux que j'ai rassemblés, ce que notre peuple a chanté et comment il l'a chanté. A ce point de vue, ma collection de chansons est bien suffisante pour nous documenter.
Une des meillem-es définitions qu'on ait données de la chanson ])opulah'e me paraît être celle d'Ampère'): «Le Comité ne considère comme tout à fait iDopulaii-es, que des poésies nées spontanément au sein des masses, et anonymes, ou bien celles qui ont un autem' connu, mais que le peuple a faites siennes en les adoptant. Ces dernières seront admises à titre exceptionnel, et quand il sera bien constaté que, non seulement elles ont eu une certaine vogue, mais qu'elles ont passé dans la cù-culation générale, et sont devenues la propriété du peuple. Ceci exclut toutes les compositions populah'es d'intention, non de fait, toutes les poésies destinées au peuple, mais qui ne sont pas arrivées à lem* adresse. >
Cette définition, claire et précise, peut s'appliquer à notre chanson populaù'e suisse. Elle a encore le mérite d'être assez élastique pour nous permettre de prendre en considération dans cet ouvrage une foule de chansons, depuis longtemps entrées dans le répertoù-e populaù'e, mais qui n'ain-aient pas à y figurer, si nous vouhons appUquer une norme sévère.
') fnstructiOHS relative-'^ aux poésies populaires de France, 1852. p. 3.
En effet, depuis l'époque où Ampère formulait ses instructions, les circonstances de la vie se sont complètement modifiées; notre manière de sentir-, de nous exprimer, de manifester nos émotions intéiiem-es, nos joies, nos douleurs, nos craintes, nos espérances, est bien différente de ce qu'elle était autrefois. Notre répertoire populaire a marché avec les événements, de sorte qu'il n'est plus possible de considérer nos chansons actuelles comme l'antique chanson tratlitionnelle. Quantité d'éléments nouveaux s'y sont introduits peu à peu et ont élargi, en les brisant, les cadres des anciennes subdivisions; et nous avons un nombre considérable de chansons, pas très anciennes, passées dans le répertoire du peuple, propagées par lui, qui n'ont rien à voir avec ce qu'on appelle d'habitude la chanson populaire. Celle-ci existe toujours; mais à côté, il y a toute rme série de productions, telles les romances qui, dès l'époque du Romantisme, soit dès 18.30 et jusque vers 1870, ont pris une prépondérance marquée dans notre répertoire de chansons et se redisent encore de nos jours; tels aussi les aù's d'opéras et d'opérettes en vogue, que le peuple s'est appropriés; enfin tous les chants suisses, patriotiques et militaires, qui encombrent les chansonniers. Souvent on en connaît les autem's et la date de publication; par conséquent ce ne sont rien moins que des chansons populaires, au sens strict du mot; mais, sous peine d'être incomplet, je serai bien obligé de leur accorder une place dans notre collection.
Ceci étabh, il me reste à dii'e de quelle manière je publierai les matériaux que j'ai rassemblés.
Pour les chansons anciennes, celles qui ne sont pas imprimées et qui se sont répandues par la tradition orale, j'avais le choix entre devix méthodes.
Suivant la voie tracée par G. Doncieux dans son Romancero populaire de la France, je pouvais essayer de comparer les différentes versions d'une chanson poiîulaù-e que j'am-ais recueUUes, de les compléter les unes par les autres, de façon à établu' une «version critique» aussi conforme que possible à l'original, eu tous cas se rapprochant autant que faire se peut de la leçon primitive présmuéc.
Une fois ce travail terminé pour les paroles, il fallait essayer ensuite, toujours par la comparaison des divers airs notés, de reconstituer ce cjui m'aurait paru correspondre le
mieux à la mélodie originale; affaire de goût et d'appréciation personnelle, travail tout subjectif, exigeant beaucoup de tact, de sens critique et de connaissances musicales. Et encore,, supposé que j'eusse la compétence et l'érudition nécessaires, je risquais fort de soulever quantité d'objections et de réclamations; car en ces questions si délicates, qui peut se vanter de jîosséder assez à fond tous les éléments si complexes du problème, pour en proposer une solution ralliant tous les suffrages? Ce qui pourra me sembler la mélodie originale sera considéré par d'autres comme une altération ou une leçon rajeunie.
C'était fonder mon œuvre sm: une base trop fragile, d'autant plus que, dans nombre de cas, les documents font défaut totalement, et qu'on en est réduit à des suppositions plus ou moins fantaisistes.
J'ai suivi mie autre méthode, plus rationnelle, jalus simple aussi, et qui m'était pour ainsi dire imposée par la façon même dont j'ai entrepris et mené mon enquête.
Je n'avais pas à rechercher et à étudier ce qu'a été la chanson populaire dans la Suisse romande il y a cent ou deux cents ans; cela pour l'excellente raison que nous ne possédons pas les documents anciens indispensables. J'avais simplement à recueillir ce qui se chante de nos jours, et à offrù" à mes lectem's le résultat de mes investigations dans le pays romand. Cet ouvrage doit nous donner ainsi une image fidèle de la chanson populaire de la Suisse française; en un mot, il a une râleur documentaire, et se propose uniquement de montrer ce qu'on clianle chez nous et comment on le chante, avec toutes les altérations, contaminations, adjonctions ou suppressions que notre peuple a fait subir à ses chansons.
Ou voudi-a donc bien ne pas chercher dans cette publication ce qui n'y est pas, ce que je ne pouvais y mettre. Je n'ai pas à faire ici œuvre de critique, de littérateur ou de musicien ; j'ai à noter et à reproduire fidèlement, sans adjonctions, sujipressions ou, retouches, comme on me l'a chanté, ce que J'ai recueilli de la tradition. Qu'un texte n'ait que peu de valeur littéraire ou se soit altéré jusqu'à en être i^om- ainsi dire incompréhensible; qu'une mélodie soit banale ou dépourvue de tout cachet, ou présente d'évidentes fautes rythmiques, cette chanson rentrera telle quelle dans cet ouvrage, pai'ce que, chantée et transmise par notre peuple, elle acquiert la valeur
d'un dociunent que plus tard on sera bien aise de retrouver dans notre collection.
Bien souvent j'aurais pu améliorer, compléter et reconstituer un texte ou une mélodie, au moyen des collections de chansons de France que j'avais à ma disposition: je ne l'ai pas cru nécessaire.
Il se trouvera peut-être des personnes pour blâmer cette manière d'agir; pourtant je m'y conformerai strictement, persuadé que, plus tard, ceux qui voudi-ont faire des recherches sur nos vieilles chansons populaires romandes, me seront reconnaissants de leur avoir présenté des documents variés, authentiques et scrupuleusement reproduits, plutôt qu'une compilation revue, augmentée et défigurée.
Quant aux chansonniers manuscrits^ je pensais en respecter l'orthographe; mais j'estime qu'il n'y a aucune raison de cojaier textuellement toutes les fautes: tu a dit; tu est allé; les fiUe s'fm/font, etc. Pour la commodité du lecteur, j'ai écrit correctement, de telles graphies n'ayant aucune importance quelconque.
Par contre, j'ai conservé intactes les altérations de tous genres: contre-sens, provincialismes, barbarismes et solécismes, qui ont leur importance, si l'on veut se rendre compte de la façon dont notre peuple comprend, et souvent ne comprend pas ce qu'il chante.
Par principe j'ai exclu de notre collection toutes les pseudo-chansons campagnardes, ces ineptes paysanneries la plupart assez modernes, qui avec leurs: f sommes, /avions, /étions, ont été si fort à la mode un certain temps et dont nos chansonniers manuscrits conservent de fréquents vestiges. Rien de plus faux et de plus odieux que ce genre!
Ainsi strictement délimitée, notre tâche n'en reste pas moins considérable, et son intérêt et son utilité n'en seront pour autant nullement amoindi'is.
Voici quelle est la classification <jue j'ai adoptée dans notre collection de chansons'):