SCENE V
BÉNÉDIT, puis IRANCESCA ET LES LINGÈKES , sortant de l'hôtel.
BÉNÉDIT. Notre amie Francesca n'y est pas... ma foi, je l'ai assez attendue... je vais donner un coupd'œil du côté de la fête...
Il fait quelques pas.
FRANCESCA , à -la cantoïiade. J'espère que monsieur le marquis sera content.
BÉNÉDIT. Ah! la voilà enfin!.... Bonjour, jolies lingères!
LES LINGÈRES. Tiens! monsieur Bénédit!
FRANCESCA. VoUS, ici?...
BÉNÉDIT. Depuis une heure , là , dans le magasin, où j'attendais votre retour... Cornment, mademoiselle Francesca, vous, une jeune personne si distinguée, si bien élevée... plutôt demoiselle de compagnie que de comptoir, vous portez en ville?
FRANCESCA. Ah! pour cetie fois seulement il s'agit d'objets précieux dont la
surveillance ne pouvait être confiée qu'à moi... Vous venez pour la fête du pays, n'estce pas?...
BÉNÉDIT. Justement, et j'apporte avec moi mon orchestre pour assouvir la voracité musicale d'une population qui, soit dit entre nous, est bien digne d'avoir du son. (// rade sur sa guitare.) Mais on vous verra aussi à cette fête, j'espère?...
TOUTES. Certainement!
FRANCESCA. Oui, CCS demoiselles iront...
Quant à moi, je resterai : je n'aime ni le bruit ni la foule.... l'isolement seul me plaît. BÉNÉDIT, à part. Elle a des peines de cœur. . . On m'a parlé de ça.
FRANCESCA. Mais où est donc Noémi, notre amie? Pourquoi n'est-elle pas avec
vous?...
BÉNÉDIT. Noémi et moi, c'est fini on
ne nous rencontrera plus sous le même parapluie.
TOUTES. Ah!...
FRANCESCA. Que voulez-vous dire? et voire projet de mariage?
BÉNÉDIT. Mais il va notre mariage , il va plus que jamais... C'est justement pour faire le plus joli petit ménage qu'on puisse voir que nous avons renoncé à être ensemble. Il le fallait dans l'intérêt de la morale.... et de nos finances. Noémi est sensible, j'ai un cœur ; elle est jolie, j'ai des yeux ; elle a des principes, moi de l'imagination... Tout cela donnait lieu à des scènes que je ne décrirai pas devant ces demoiselles... Bref, cet état d'irritation continuelle finissait par nuire à notre industrie philharmonique. . . Aussi, nous nous sommes partagé les fêtes du pays.... Vos oreilles m'appartiennent; elles sont sur mon itinéraire ; Noémi a le sien, et nous n'en démordrons pas.
FRANCESCA. Oh ! SOUS le rapport des convenances, ce que vous avez fait est bien ; mais comme calcul, je ne sais pas ce que vous y gagnez, car lorsqu'on chante à deux on doit faire recette double.
BÉNÉDIT. Oui, quand on chante... mais quand on cause tête à tête de ses petites affaires de ménage, d'un bonheur qui commencera bientôt, d'un amour qui ne finira jamais, les heures se passent, la fête aussi, et lorsque enfin on va commencer le grand duo généralement attendu, adieu le public^ il est allé se coucher.
Aiu de Turenne.
Voilà comment de chaque fête Nous savons mettre à profit les instants. Nous oublions dans un doux tête-à-tête , A nos seules amours constants,
L'univers, notre art et le temps, .lusqu'à minuit, félicité complète; Quand on a bien laissé parler son cœur,
On n'a pas manqué de bonheur ,
Mais on a manqué la recette.
Et c'est ce qui nous arrivait toujours.
FRANCESCA. Je comprends... Comme on ne se marie pas sans argent, la noce se trouvait ajournée...
BÉNÉDIT. Indéfiniment ! Et pour eu finir, nous avons pris héroïquement la résolution de ne nous revoir qu'au bout de six mois. (Avec un soupir.) Heureusement qu'il a déjà quelque temps d'écoulé!
FRANCESCA. Et Combien de temps ?
BÉNÉDIT. Demain soir il y aura trois jours que nous nous sommes quittés pour la dernière fois. [Les Lingères rient.) Ne riez pas, mesdemoiselles; c'est très-sérieux. Ah! mamselle Francesca, si vous aviez pu nous voir au moment suprême de la séparation, tous deux à la porte de l'auberge. « Ta main, Noémi? — La voilà, Bénédit. — A présent, un petit baiser? — Je ne veux pas, monsieur. * — Eh bien, donc, ce sera pour dans six mois ! — Oui, dans six mois. » Alors elle partit de son côté, moi du mien, dos à dos... De temps en temps, je me retournais pour la voir encore; elle aussi. Enfin, arrivé chacun à l'extrémité opposée de la route , j'eus l'heureuse inspiration de lui souffler de loin un baiser; elle tendit son tambour de basque pour le recevoir; aussitôt elle m'en renvoya un autre, je le reçus sur ma guitare. . . Vous me croirez si vous voulez, elle a chanté... ma parole d'honneur, ma guitare a chanté !
FRANCESCA. Vous êtes un bon garçon, Bénédil. {A part.) Ah ! si tous ceux qu'on aime savaient aimer ainsi !
Bruit de musique au dehors.
BÉNÉDIT, regardant au fond. Quel tintamarre sur la place !... Parbleu ! c'est la fête qui commence, et moi qui oubhe... Ah ça, mesdemoiselles, entre amis on agit sans façon... je vous fais perdre votre temps, et moi je perds peut-être l'occasion d'une recette. Ma guitare est d'accord , je suis en voix , je vais filer des sons dans l'intérêt de mon mariage.
FRANCESCA. Et nous, mesdemoiselles... au magasin.