‹ Les chants de la montagneChapitre 54 sur 60 · L'ASCENSION · texte numérisé non relu

L'ASCENSION

Sveno veille en la tour du donjon de ses pères,

Dans un haut val perdu, ceint de monts escarpés.

Noires sont les forêts et noires les bruyères,

Aux flancs des lourds massifs, dans la brume drapés;

La nuit règne lugubre aux Alpes solitaires

Qui découpent leurs pics sur les champs étoiles.

— Silence à la montagne... aux gouffres, paix profonde;

Seul, dans son lit pierreux, le torrent hurle et gronde.

Sveno songe et resonge à la source des choses ; Pour la millième fois il revient s'y plonger. Son esprit de tout temps vers les sublimes causes, Remonta hardiment, dédaigneux du danger.

Souvent il s'abritait aux Alpes grandioses, Leur solitude étant un temple pour songer.

Et là, loin des soucis et des bruits de la terre. De l'éternel problème il creusait le mystère.

Bienheureux qui pourrait s'abreuver de science. Parcourir Tunivers en esprit souverain, Laissant derrière lui toute vaine apparence.

Pénétrer l'origine en contemplant la fin, Montant de cause en cause et d'essence en essence, Voler sur un rayon à son centre divin,

Et, repuisant la vie à la source de l'Etre, Dépouiller les haillons du mortel — et connaître.

Mais Tesprit du songeur assoiffé de lumière.

Hors du monde et des temps chassant la véricé,

Est comme un malheureux, lancé loin de la terre.

Dans le gouffre béant du vide illimité.

Roulant de monde en monde, il fuit de sphère en sphère.

Il hume le Néant, il boit PEternité;

2j4 LES CHANTS DE LA MONTAGNE.

Au fond du gouffre un ascre incandescent flamboie, Verra-t-il son soleil? Il s'y plonge et s'y broie.

Ainsi se prolongeait la veille ardente, intense, Où le monde n'est plus, où le temps s'engloutit, Où parfois dans l'horreur du plus profond silence. Nous croyons que l'Esprit éternel nous saisit. Vaine évocation, vains cris, vaine soufiFrance ! Car pour toute réponse, en son ravin noirci.

Le torrent, qui rugit du glacier et ravage La vallée, élevait sa voix âpre et sauvage.

Enfin, pour secouer le feu de l'insomnie, Sveno sort du donjon ; car F aube blanchissait. Il respire Phaleine et la paix infinie Du matin frais et pur; aux alpages passait Le troupeau bondissant ; une vague harmonie De clochettes errait dans Pair, tout renaissait; Sur les sommets neigeux, où nul pied ne se pose, L'aurore, aux pas furtifs, se glissait pâle et rose.

Sur le pont du torrent, à Téternel tonnerre.

D'un pas allègre et ferme, Iskâr vint à passer,

Iskar, le noir chasseur, fusil en bandoulière,

Mystérieux coureur de TAlpe et du glacier.

Sur son feutre bruni brillait la plume altiére

Du faucon ; sous les bords, on voyait scintiller

Comme rouges tisons, deux prunelles ardentes

Qui dardaient dans les cœurs leurs flammes pénétrantes.

D'où vient-il? On ne sait. Sa patrie? Inconnue. Le bûcheron tremblant le rencontre sous bois ; Sur la roche escarpée et sur la pointe nue Qui se perd dans le vide et fait peur au chamois. Il grimpe et disparaît lestement sous la nue. Et quand le montagnard entend là-haut sa voix. Il tremble dans son cœur que l'orage n'accoure. Et quand il passe au loin, se signe la pastoure.

Sveno s'était couché dans la molle prairie.

• Frère, que fais-tu là? lui dit le noir chasseur,

Ton front sombre et pensif est pâle d'insomnie.

Quelle fièvre a creusé ton œil fixe et rêveur?

— Mon mal n'est pas de ceux que peut guérir la vie,

Il brûle et me consume au plus profond du cœur.

Mon désir par de là tout ce monde visible.

Aspire au grand secret, cherche l'Inaccessible.

sjtf LES CHANTS DE LA MONTAGNE.

c — Pardieu, beau compagnon, alors je ce dis frère, Vois-tu briller, là-bas ces sommées dentelés } Je t'y mène. Veux-tu contempler le mystère De ces vierges de neige aux seins immaculés^ Veux-tu voir les esprits danser dans la lumière, La nature sans voile et le monde à tes pieds?

— Je veux ! et bondissant, Sveno saisit la pique.

— Suis-moi, lui dit Iskar d'un regard fatidique, i

Ils partent. Derrière eux s'enfuient les pâturages^

L'érable patriarche et les chalets fumants.

Us traversent, légers, les verdoyants alpages

Et les enclos de bois et les prés embaumants.

Ils font trembler les troncs des vieux sapins sauvages,

Jetés en ponts hardis sur les flots écumants.

Aux gazons onduleux leur sourient les faneuses

Qui travaillent les foins aux senteurs savoureuses.

Ils montent; sous leurs pas la montagne croulante

S'efface avec ses rocs entassés par milliers.

Ils montent; sous leurs pieds la cascade sifflante

S'écrase et s'éparpille encre les aliziers.

Ils vont, ils vont toujours de la verte géance

Par méandres joyeux moncanc les escaliers,

Ils vont de zone en zone, ils vont de flore en flore Dans les scintillements de la forêt sonore.

• Nous voici près du cœur de TAlpe arborescente, Dit Iskar, glissons-nous dans ses ravins charmeurs. Que la sève des monts dans tes membres fermente ; Sous la nuit des sapins tout ruisselle et tout chante, Là voltigent dans Tair mille esprits séducteurs,

Et tu peux l'endormir sous d'invisibles chœurs. Qui s'en vont parfumant les forêts en délire, Mélodie orageuse en cette immense lyre.

• Veux-tu suivre avec moi cette fraîche coulée, Où la source jaillit des rosages en fleurs?

Tout au fond tu verras dans les roses, roulée,

La belle aux cheveux d*or, aux sourires vainqueurs, T'appelant de soupirs insensés... c'est la fée! Nue et les yeux noyés d'inefiables langueurs... Deux beaux faons amoureux baisent ses seins de neige ; Son bras lascif et blanc les presse et les protège. •

Sveno prêtait l'oreille à ces voix innombrables Qui venaient de partout le bercer, le saisir.

Puis il dît : f J'ai connu les plaisirs périssables, Leots traînes voluptés n'onc plus rien à m'oârir, Mais il est des transports plus grands, plus redoutables ; J'ai soif de les comprendre et soif de les sentir. — Alors, au rocher rouge ! Escaladons notre aire. Dit le chasseur, courage! et laissons là la terre, i

Ils attaquent le rocj muraille colossale

Qui va percer la nue, et porte pour cimier

Une forêt de pics d'où s'échappe un glacier.

Plus d'herbe sous leurs pieds, autour deux la rafale.

Le roc, toujours le roc qui se tord en spirale.

Qui s'efirice en criant sous leurs piques d'acier.

La pente se roidit, la sommité s'aiguise

Dans Pair vertigineux, dans le chant de la bise..

Alors c'est l'escalade, alors c'est la furie

De Passaut haletant et du désir fougueux.

C'est la chair qui frissonne et c'est le sang qui crie,

C'est l'âpre volonté qui triomphe des deux.

Tout flambe, tout reluit, dans la vaste féerie

Des nuages, des airs, des abîmes, des cieux.

On chancelle^ on s'accroche, on s'élance, on se hisse,

L'œil plonge... et ne voit plus le fond du précipice.

VERS LES CIMES. aj9

Sveno plane effaré, suspendu dans Tespace, Il flotte en un mirage immense, étourdissant. Uavalanche bondit dans les couloirs de glace, Rasant sa joue en feu de son âpre ouragan, Chasse ses tourbillons de crevasse en crevasse, S'engouffre dans Tabîme, et puis rebondissant, Eclabousse Tazur de sa blanche poussière; Et dans le gouffre encor remugit son tonnerre.

D'en haut l'appelle et rit le chasseur invisible ; Sveno gagne en sueur la pointe du rocher.

Spectacle merveilleux, éblouissant, terrible : Plus de bois, plus de val, plus d^oiseau familier. Sous les caps déchirés de l'Alpe inaccessible, Plus rien qu'un vaste abîme, où l'on voit bouillonner Dans le vide grisâtre une mer de nuages Qui monte et redescend en cherchant ses rivages.

« Es-tu content de moi? Contemple mon royaume. Dit Iskar d'un sang-froid superbe s'asseyant. Regarde ces esprits qui flottent sous le dôme Du grand ciel, sur la nue, et qui vont chevauchant Sur les monts, par les airs ; de leur bras de fantôme Ils t'appellent, vois-tu, dans leur groupe en fuyant.

a^ LES CHANTS DE LA MONTAGNE.

Us mesurenc le monde, ils habitent l'espace,

Ils voyagent, sans bruit, ils voyagent sans trace, i

Et le songeur plongeait un regard extatique

Dans l'ardente blancheur de ces êtres flottants

Et vagues qui menaient leur ronde famélique

Sous le regard des pics sublimes, effrayants.

Saisi par les frissons d'un attrait magnétique.

Il défiait encor le jeu des éléments.

f A des Esprits plus grands, Iskar, mon cœur aspire,

Montre-moi le sommet de ton neigeux enipire. i

Les voilà dans la neige aux horizons sans bornes, Nouveau monde où Ton perd la croyance à l'ancien, Champs de glace cernés de pitons et de cornes. Où le vent froid mugit, mais n'agite plus rien; Créneaux, remparts croulants et citadelles mornes, Où l'on voit s'entasser et se suivre sans fin Les grottes, les glaciers à la verdàtre crête, Sauvages océans figés dans la tempête.

f Néant, Eternité, n'êtes-vous qu'un empire ? Le vois-je? dit Sveno. Dans votre majesté

Profonde, comme Tâme et s'apaise et respire

Le solennel repos de Timmobilicé.

O passions! Amour! ô souffrance, ô délire,

Dormez-vous sous la froide et blanche immensité }

Ton flux et ton reflux veut-il cesser, ô vie!

O Terre que j'aimais, faut-il que je t'oublie?

f — Eh quoi ! s'écrie Iskar, c'est d'ici qu'on la dompte, Qu'on l'embrasse des yeux et des sens frémissants. Songeur pusillanime, est-ce ainsi qu'on affronte Sur les- derniers sommets les Esprits tout-puissants ? Vois-tu pas dans l'azur cette crête qui monte Et la cime là-haut trônant sous ses diamants } 1 Et le chasseur lui tend sa gourde encor remplie, Sveno boit à longs traits l'eau de flamme et de vie

Puis, d'un pas orageux, le chasseur le devance. Son manteau se gonflait dans les vents affolés. Et filant sur la neige à grands pas, en silence, Il paraissait grandir dans ces lieux désolés ; Le soleil qui baissait dans sa magnificence.

Jetait son ombre bleue à travers les névés.

Parfois se retournait l'étrange et sombre guide; Ses yeux rouges flambaient, sa face était livide.

ai

3«a LES CHAHTS DE LA MONTAGNE.

Mais Sveno, transporté âhsai élan téméraire, Le suit; son cœur bondit d'^im désir tout-puissant. Il monte dans la Gloire, il monte en la Lumière, Du gouffre environné, dans la neige et k vent. Enfin il aperçoit sur une roche altiére, Le chasseur noir debout comme un spectre géante Et blanche devant lui, la cime éblouissante, Expire sous Fazur dans la lumière ardente.

f Air vierge, sang des dieux qui circule en mon être. Dit Sveno, remplis-moi d'un pouvoir surhumain. Sors donc des protondeurs, viens enfin m* apparaître Toi qui dors sous les mers de ton sommeil divin! Si la voix d'un mortel dans ta couche pénètre, Si ton souffle me touche et s'agite en mon sein. Dans ta gloire apparais, belle Ame de la Terre ! Dans un embrassement, dis-moi ton grand mystère!... i

Il s'élance éperdu, palpitant vers la cime Qui surplombe Tcspace et Pimmense horizon.

Mais la neige s^effrondre... en un goufire profond Il roule et tourbillonne... et d'abîme en abîme Il tombe, il s'engloutit dans une horreur sublime... — Le lugubre chasseur a disparu du mont.

Le soleil dore en paix TAlpe éclatante et fiere,

Et comme un rire, en bas, gronde un léger tonnerre.

Mais vous qui traversez ces Alpes, ces parages, Esprits qui savez voir, cœurs qui pouvez ouïr ; Voyez les soirs de feu caresser les rosages, Du mélèze écoutez l'ineffable soupir.

Ecoutez des torrents les fanfares sauvages S'élever dans les airs et soudain s'attendrir... Sentez le souffle errant des blanches altitudes ! — Cesc rame de Sveno qui plane aux solitudes.

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