‹ Les chants de la montagneChapitre 56 sur 60 · PROMÉTHÉE · texte numérisé non relu

PROMÉTHÉE

Les ténèbres régnaient. La terre chaotique Dormait d'un lourd sommeil sous la nuit fatidique, Aux nuages pendait livide la Terreur, Sur l'océan désert se promenait T Horreur,

Quand, plein du grand désir de son âme indomptée»

Vers rOlympe monta le Titan Prométhée.

Les dieux, bercés d'encens dans leur palais d^Ether,

Reposaient mollement. Aux pieds de Jupiter,

L'aigle royal cachait sa tête sous son aile,

Doucement assoupi ; mais la foudre cruelle

Sous son ventre couvait et le feu somnolent

Rayait la fauve nuit de son éclat sanglant ;

L'oiseau tenait la foudre en ses griffes terribles.

C'est là que gravissant les monts inaccessibles.

Voleur audacieux du trésor immortel.

Le Titan alluma sa torche au feu du ciel ;

Puis il redescendit les croupes montagneuses.

Et les bêtes, sortant des gorges caverneuses^

Devant lui s'enfuyaient en troupeaux rugissants,

Sous les langues de flamme aux jets éblouissants.

Dans les antres, profonds s'effarouchaient les Faunes,

Les monstres de la nuit. Chimères et Gorgones,

Cramponnés, l'œil avide, aux vieux chênes velus

S'échappaient en criant par les monts chevelus.

Quand des sombres forêts la torche incendiaire

Léchait en crépitant l'orgueilleuse. crinière.

Le Tartare semblait l'entendre en s' irritant.

Et trembler dans son gouffre aux pas du fort Tican.

MaU lui, porteur hardi de Téclacanc message,

Descendait à grands pas la montagne sauvage;

Flamboyant, il marchait plein de sublime ardeur

Vers la terre souffrante et l'âpre profondeur,

Où, chétifs et courbés sous le poids des misères,

Les hommes se traînaient hâves, dans leurs tanières,

A son pas courageux, à sa puissante voix;

Ils sortirent tremblants de leurs huttes de bois

Et virent, consternés de joie et d'épouvante.

Le Lutteur radieux et sa torche vivante.

Tranquille il la tenait, la montrait à leurs yeux.

Quoi, disaient-ils, le feu que le maître des dieux

Roule à travers la nue et lance sur nos têtes,

Qui fracasse le chêne et brise nos retraites.

Qui tue, en s'abattant, le pâtre et son troupeau.

Ce feu — le voilà donc qui flotte à ce flambeau !

Qu'il est doux, qvCïl est pur ! Sa lumière limpide

Et subtile ressemble à Tétoile splendide

Qui, dans la nuit profonde^ annonce le matin

Et jette un vague espoir dans le cœur incertain.

Nous t'aimons, beau Lutteur, ton corps puissant ruisselle

D'une sueur brillante ; une flamme immortelle

Sort de tes yeux ; pourtant elle reluit d^amour

Et tombe avec bonté sur des êtres d'un jour.

fRévcillez-vous, dit-il, debout! Levez vos têtes

Vers JEther immortel; Hommes, regardez-moi ; venez, tant que vous êtes,

Voici le feu du ciel !

J'ai souffert de vous voir courbés et misérables.

Languir dans la torpeur, Esclaves résignés des dieux inexorables

Et liés par la peur.

Aux mains de Jupiter, cette flamme amassée

Ne forge que des fers.

Prenez-la ; dans vos mains ce sera la pensée

Transformant l'univers.

S'il est maître du ciel, sUl use son tonnerre

Aux rocs qu'il peut broyer.

Soyez maîtres du sol et fermes sur la terre,

Fondez le doux foyer.

Je vous donne la Force et j'y joins la Justice,

Mère des nobles lois.

J'allume, en vos cerveaux, la flamme créatrice,

Par elle, soyez rois De vous-mêmes, du monde. A Tœuvre ! Inventez, faites

Le temple sérieux Et la libre cité. Soyez guerriers, athlètes.

Soyez héros et dieux !

Car dans T humaine argile une seule écincelle

Vous fait leurs fiers rivaux.

Comme un génie armé, la pensée imnïorcelle

Sorc jusque des tombeaux.

Si les dieux sont plus forts, eh bien, luttez quand même.

Creusez votre sillon, Souffrez, luttez encor, du désespoir suprême

Faites un aiguillon.

Que la terre, par vous, en Olympe fleurisse

Et porte des lutteurs.

Que des cœurs élargis l'amour sacré jaillisse

En chants révélateurs.

Ce feu, c'est le Génie et c'est la Conscience

Maîtresse des douleurs; C'est le Courage saint, Tinvincible Espérance

Qui crée au sein des pleurs.

Ce feu c'est l'Esprit pur qui flamboie en lumière

Dans rÉther immortel.

Allumez vos flambeaux ! Car j'ouvre une carrière

Qui va de terre en ciel. »

Il parle — ec d'un éclair déjà leurs fronts reluisent, Les langues se délient, les courages s'aiguisent. Le feu, de main en main, court, circule, grandit,

Échauffe, éclaire, et parles monts vole et bondit. Il brille dans la forgé, il brûle aux sanctuaires, Oà les grands inspirés, prophètes tutélaires, Nomment les dieux, les lois, les astres, les saisons .Et groupent les tribus au rhythme des moissons^ Tout travaille: on dirait une ruche d'abeilles.

Prés du fleuve voici, merveille des merveilles.

S'élèvent les remparts de la fière Cité

Où trônent la Justice avec la Liberté.

Et les temples autour, d'un lumineux sourire

Croissent, forêts de marbre, aux appels de la lyre;

Et les dieux, un instant adoucis et charmés,

Veillent aux jeux virils de leurs enfants aimés.

Vous montez vers le ciel, ô blanches Acropoles,

Foyers des grands desseins et des nobles symboles ;

Tu règnes, tu fleuris, magnanime Cité,

Tu souris de jeunesse et d'immortalité !

— Mais les dieux envieux et toujours inflexibles.

Jettent contre tes murs, avec des bruits terribles.

Une mer d'ennemis. Tu tressailles alors

Comme un cheval fougueux se cabre sous le mors.

Tu rassembles tes fils, tes guerriers, tes phratries.

Tous forts, tous enflammés pour leurs saintes patries.

Et par tes hauts portails que gardent des lions,

aso LES CHANTS DE LA MONTAGNE.

Superbe, tu vomis phalanges, bataillons,

Chars, coursiers hennissants et des forêts de piques.

Frémissantes encor des gloires olympiques.

Elle accoure elle-même à la lutte, à grands pas,

La divine Pallas, amante des combats.

Effleure des héros la flottante crinière,

Leur souffle son audace avec son âme altiére ;

Ainsi Forage agite un champ d'épis mouvants.

Ils triomphent vainqueurs, ou tombent; mais mourants,

Ils nomment le foyer et là cité chérie.

Le héros, par sa mort, refonde la patrie;

Il meurt, mais sa belle âme éclaire encor ses yeux,

S'échappe de son corps en défiant les dieux

Et brave les destins en mordant la poussière.

— Ainsi brûle le feu prométhéen sur terre.

Cependant sur son roc, Protoéthée enchaîné,

Expiait son audace, et, tyran forcené,

Jupiter torturait le Lutteur intrépide

De frimas accablants ou de chaleur torride.

Et le Titan souffrait, mais ne disait plus rien.

D'autant plus songeait-il en son cœur, sachant bien

Que sa flamme brillait aux races généreuses En héros florissants, en âmes radieuses.

Il souffrait, il aimaic. — Et nuit et jour pensant, Comme en un rêve immense, il voyait le présent. Le passé, l'avenir et Tantique misère.

Comme une hydre suivant les fils de la lumière, Dévorant les cités, les peuples et les rois, Le sage sur la claie et le saint mis en croix, Et les meilleurs mourant dans la désespérance. Terrible vision! Ah! dans ce grand silence De l'Ether, dans Thorreur de Timmobilité, Plus grande était la lutte, en son cœur indompté, Que celle des Titans dans leur jeune folie.

Escaladant le ciel aux champs de Thessalie.

Parfois, dans sa tristesse et sa nombre fierté. Il pleurait ton destin, ô pauvre humanité !

Et des vents attentifs, des voix d'Océanides Portaient au bout du monde et jusqu'aux Atlai^tides, Ses larmes, ses soupirs qui, sur tous les souffranc$^ Passaient fraîche rosée ou longs accords vibrants. Comme le souffle pur qui vient des grandes cimes. — Des héros en naissaient et des vierges sublimes.

Et lorsqu'il eut souffert des siècles sur son bloc, Le bon Hercule enfin, venu jusqu'à ce roc.

Voulut le délivrer. Mais le grand Prométhée

Lui dit : • Frère, merci ! Ma tâche est terminée,

Un étrange ouragan soufHe à travers les cieux

Et balaye à grands coups les temples et les dieux.

Vois ces hordes ; entends ces stridentes fanfares,

Sur mon sol bien-aimé s'abattent les barBares.

A l'aurore du monde, aux temps de la Beauté,

J'eus soif de l'air divin, soif d'immortalité.

Maintenant que je vois sévir l'humaine orgie.

J'aspire au grand sommeil et je me réfugie

Dans le sein de Cybèle. Hercule, si tu veux.

Prends mon flambeau; je vais rejoindre les vieux dieux. §

Page 1