II. — HERCULE
Le Titan disparut. Alors le bon Hercule
Regarda le flambeau, t Je ne vois rien qui brûle.
Dit-il, il est éteint. Mais de par Jupiter,
J'en ferai ma massue ! i Et brandissant en l'air.
Cette arme, le héros se remit en voyage.
Le tranquille vainqueur du sanglier sauvage,*'
Des hydres, des dragons, des Centaures fougueux;
S'écria, dans Pélàn d'un cœur large et joyeux :
• Domptons les éléments, pacifions la terre, i
Et grave, il commença sa course solitaire.
Errant du sud au nord, du levanc au couchant, Sous sa peau de lion, droit et ferme» marchant Sous la grêle ou bravant les sables de Libye, Des Parthes rebroussant au fond de .l'Arabie. Trouvait-il un marais, son poing fort et noueux, D'un pan de mont croulant comblait son lit boueux. Et de gais laboureurs accourus à son signe Y semaient en chantant le froment et la vigne. A leur source il allait s'emparer des torrents. Dompter leur flot rebelle ; et des vallons fragrants ' Fleurissaient sous leur souffle, et Tonde plus docile Arrosait cent jardins dans la plaine fertile. Il perçait les toréts ténébreuses, son pas Chassait les vieux lions dans les flancs de l'Atlas. Il détournait le fleuve, il peuplait les campagnes, Quelquefois il jetait des quartiers de montagnes Gaîment derrière lui dans l'abîme efirayé, Et s^écriait : • Encore un chemin de frayé ! i Et poursuivant toujours sa marche triomphale. Des Alpes il rompit la croupe colossale.
En avant par la neige, en avant par les bois! Les barbares en foule, à Fappel de sa voix
Se pressèrent, voyant en lui grâce et puissance;
Il leur donnait les arts, les jeux et l'abondance. .
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SS4 l'^S CHANTS DE LA MONTAGNE.
c Domptez les élémencs ; Tunivers est à vous §, Leur disait le héros de son air grave et doux. Et la troupe farouche, à la fauve crinière, S'apiisait. Et joyeux ils l'appelaient leur frère Et buvaient à la ronde au fort, au bon Lutteur, Au héros bienfaisant, au dieu libérateur.
Mais poursuivant son œuvre et tenant sa gageure. Au Tartare lui-même, il voulut faire injure.
Tranquille, il s'enfonça dans Fantre caverneux Où jamais homme n'eût osé plonger les yeux.
A grands coups de massue, il dispersa les ombres Et les spectres hagards vaguant sur les décombres, Les larves qui feraient trembler des cœurs d'airain. Puis il dit : c Entrez donc au monde souterrain, i Les hommes à sa suite envahirent le gouffre, Y trouvant les métaux et les grottes de souffre, Et le cristal limpide et Paimant merveilleux Qui guide le marin sur l'océan houleux.
Puis il s'assit tout seul, le conquérant robuste, Au pied du vieil Etna dans une paix auguste.
Le lutteur ruisselant, fatigué de grandeurs, Sourit aux blonds épis, à la grâce des fleurs, c Divin repos ! i dit-il. Mais du fond de l'Afrique Atlas se mit à rire : f II reste l'Atlantique ! i
VERS LES CIMES. ass
Die le Titan. Hercule alors prie le mareeau.
De sa main, en un jour, un superbe vaisseau,
Charpenté fièrement, au ciel dressa sa quille.
D'un coup il le lança sur la mer qui scintille
Avec de forts marins rangés dans son poitrail.
Et montant sur la poupe, il prit le gouvernail.
Il franchit le détroit, quitta la mer ancienne,
Son navire, fendant la vague océanienne
Bondit,, gonflant sa voile en cette immensité.
Oh! le grand océan vert-sombre, illimité.
Comme il humait son souffle et voguait svlt son onde !
• Cette fois-ci, dit-il, trouvons le bout du monde! •
Cinglant de mer en mer, de récif en récif.
Jusqu'aux glaces du pôle il poussa son esquif.
Puis, du chaud équatcur il vint croiser les zones.
Par les calmes, les vents, les trombes, les cyclones.
Il bravait. en riant monstres et tourbillons.
Et jetait çà et là d'intrépides colons
Dans les golfes dorés que le soleil immerge,
Dans la sombre épaisseur de Fàpre forêt vierge.
Et sur les océans jamais las de mugir.
Son œil songeur voyait des continents surgir.
Quand il eut sillonné l'un et Fautre hémisphère.
astf LES CHANTS DE LA MONTAGNE.
Mesuré l'Océan, fait le cour de la terre, Il revint fatigué. Le lutteur contempla Le vieux monde, où son cœur de héros s'éveilla, Et dit : f Tout est dompté, les éléments, le globe ; E^homme est maître, le reste à mes yeux se dérobe, Mais mon cœur est lassé de l'homme enorgueilli. Toujours sévit la haine en ce nionde vieilli. Pour l'or et le pouvoir cent peuples se mutilent. Les vrais héros s'en vont et les Grâces s'exilent, La vertu même, hélas ! qui fut belle par moi , Aujourd'hui devient laide et l'homme vit san^ foi. Je vois déchoir mon œuvre aux mains de ces pygmées, Dans ma peau de lion ils taillent leurs livrées, J'étoufife ici. Là-haut sont mes dieux rayonnante. Mon âme à leur Éther! ma cendre à tous les veiits ! • Ce disant, il gagna les confins de la terre.
Gravit tranquillement un vieux mont solitaire. D'une grande forêt se bâtit un bûcher.
Et se brûla lui-même au sommet du rocher.
in. — LUCIFER.
La nuit froide tomba. Le bûcher titanesque.
S'éteignit par degrés. Dans les hauteurs de Tair
Flottait en ce moment TArchange Lucifer.
Par l'espace emporté d'une aile gigantesque, Il sondait de ses yeux ardents et scrutateurs La terre montueuse aux mornes profondeurs.
Il vit, comme un volcan qui crépite et qui fume , Le brasier rouge encor reluire dans la brume, f Lumière et feu, dit-il, c^est là mon élément, i Fondant du haut des airs comme l'aigle rapide, Il vint s'asseoir pensif prés du bûcher fumant, Il mesura le ciel d'un œil sombre et splendide, Puis regarda la terre et dit superbement : " f Les astres ont roulé des siècles dans leurs sphères Depuis que j'ai quitté le trône du Seigneur, Et le ciel ineffable, où les Anges mes frères, Prosternés sous sa face, adorent sa splendeur. Phalanges du Très-Haut, légions infinies.
Qui peuplez de son nom le dais du firmament.
Soupirs des Séraphins, célestes harmonies Qui portez Pâme ardente au sein du Tout-Puissant, Je ne vous connais plus. Mon âme impérieuse Ne vous aima jamais. Adorer c^est plier.
Cesser d'être, abdiquer la force glorieuse Qui revêt l'esprit pur de son fier bouclier.
Savoir fut mon orgueil. Révolte mon génie ;
aS8 LES CHANTS DE LA MONTAGNE.
De là le châcimenc du maître des fléaux :
Du chœur des bienheureux ma face fut bannie, f L'univers t'appartient, toumes-y.sans repos », Me dit-il, et je pris mon vol par les espaces. Je suis seul, malheureux ; du moins suis-je indompté, Et je poursuis mon œuvre, et devant mes audaces Les esclaves là-haut tremblent dans leur clarté. J'ai choisi pour séjour cette triste planète Qu'enveloppe à jamais une plainte inquiète.
Chant fimèbre où se mêle horreur et volupté.
A l'homme j'ai soufflé mon âme inassouvie; .
Je ne sais quelle étrange et sombre sympathie Régne entre sa misère et mon cœur révolté.
Faisons plus ; finissons notre tâche sur terre. Car je veux tout savoir, jusqu'au dernier mystère ! Qui sait tout ne craint rien, je vaincrai le Destin. Ma gloire est d'enseigner à des cœurs de poussière, A braver l'Eternel d'un superbe dédain.
En route! Elançons-nous par un désir immense Du centre de la vie à sa circonférence. »
Au feu toujours couvant du bûcher, Lucifer Ralluma son flambeau, dont la lueur sublime S'était éteinte après sa chute dans l'abîme ;
Et secouant sa torche il s'élança dans Tair, Fier comme lacomète à longue chevelure, Qui, de sa flamme errante, épouvante lés çieux. Génie altier au front çinistre et radieux, Troublant Fâme oppressée et glaçant la nature.
Il se plongea d'abord au sein de l'Océan,
Dans la noire épaisseur de l'abîme hurlant.
Il traversa la couche où les vagues sauvages
D'une ronde éternelle assaillent les rivages.
Dans le goufire liquide, où n'atteint pas le vent.
Avide, il s'immergea plus avant, plus avant.
Sa torche illuminait ces empiras de l'onde
Qu'aucun rayon n'éclaire, où flotte en vain la sonde;
Dans la muette nuit du fond vertigineux
Régnait un crépuscule étrange, lumineux.
D'où s'échappaient parfois des lueurs serpentines.
Eclairs phosphorescents, effluves purpurines.
Et là, fixant ses yeux par un suprême efibrt,
Il vit, couple étonnant : — la Vie avec la Mort. —
Ah ! de quelle étreinte âpre, ardente, inassouvie.
S'enlaçaient les deux sœurs ! Leur regard se cherchait
D'un efirayant désir. La Mort buvait la Vie,
Et la Vie efirénée en la Mort s'épanchait;
%6o I.ES CHANTS DE LA MONTAGNE.
Ah ! comme elles voudraient ne former qu'un seul écre !
Pourtant elles sont deux de toute éternité,
Et par sa soif chacune en l'autre doit renaître
Dans un tourment sans fin roulant sa volupté.
De leurs embrassements, de leurs baisers terribles,
Naissent par millions les êtres frémissants,
Myriades sans nom de formes indicibles,
Qui sortent de l'abîme en flots phosphorescents.
Tous aspirent au jour, tous à la conscience.
Pleins d'un vague besoin de respirer, de voir,
Grand fleuve de plaisir qui bouillonne en soufi'rance.
Dont l'écume ja'dlit en cris de désespoir.
Quelle guerre entre tous, quelle extrême furie
De s'entre-dévorer! L'empire est aux plus forts.
Le monde des vivants ne vit que par ses morts,
De sa lutte e&^royable il fait son harmonie.
Dans l'abîme profond, Lucifer ardemment Contemplait ce spectacle et son œil rayonnant Grandissait par degrés en éclat, en puissance. Son âme savourait d'un superbe silence Cette sublime horreur. Puis, d'un soudain essor. Du fond de l'océan il regagna le bord;
VERS LES CIMES. atfi
Il regarda son ciel calme, immense, splèndide,
Cet azur glorieux dont le cristal liquide
Scintille parsemé d'astres éblouissants.
Et dans cet Infini plongeant ses yeux perçants,
Il dit : « Par le pouvoir de la pensée altiére
Qui n'a ni frein, ni peur, sondons ces champs de Dieu.
Je suis roi de Tespace et roi de la lumière.
Mesurons l'univers sur ses flèches de feu ! •
Et comme le soleil dans lé ciel insondable
Projette ses rayons et darde son éclair,
Jusqu'aux bords inconnus du monde imaginable.
Il fendit de son vol le gouffre de TEther.
Et sous lui, disque pâle, il vit fondre la Terre
Dans le cerclé élargi de l'abîme béant.
Où le Soleil roulait avec un fort tonnerre
Sa masse incandescente et son globe géant.
Et puis, Terre, Soleil^ planètes pâlissantes.
S'engloutirent ensemble aux sombres profondeurs.
Mais par-dessus son front les lumières croissantes
Des astres s'épandaient en fleuves de splendeurs.
Pareils à des essaims d'abeilles innombrables.
Son œil les voyait poindre au fin-fond de l'Ether,
Et puis s'éparpiller au loin comme les sables
Que chasse en tourbillons l'ouragan du désert.
Sur sa céte, tantôt, ils brillaient en couronnes De constellations, chiffres de Tlnfini ; Tantôt, comme un torrent aux blanchâtres colonnes, Ils tombaient sous ses pieds dans le bleu de la nuit. Chaque étoile a son ciel, chacune éclaire un monde; Pourtant de leurs amas l'interminable ronde Erre sans but visible et sans commencement.
D'un désordre éternel leur danse vagabonde Crée une symphonie au fond du firmament.
Et comme la comète allume sa lumière.
Dans sa course effrénée,^ à des astres puissants, L'Archange les tournait et baignait sa crinière Aux rayons enflammés des soleils grandissants; Puis, redoublant d^ ardeur, centuplant sa vitesse, Aux golfes de l'espace il replongeait sans cesse. Jusqu'à ce qu^il vit fuir dans l'entonnoir des ciels. De ces soleils mourants les pâles archipels.
Et que son œil perdu dans les nuits spacieuses N'y vit plus qu'un lointain semis de nébuleuses. Seul, flottant dans l'horreur du vide illimité^ Il sentait en Néant fondre l'Eternité, Et rien ne survivait dans cet affreux silence Que le tourment aigu de l'âpre conscience.
VERS LES CIMES. a^j
Quand il revint sur terre, en sa main son flambeau Vacillait et semblait la lampe d'un tombeau.
Sur un pic foudroyé, Tarchange prit sa place. Et l'Homme qui d'en bas le regardait en face^ L'entendit dire alors : f Ce Dieu contre lequel J^ai combattu n'est plus, ni lui, ni tout son ciel. Ni l'éclatant essaim des célestes phalanges Où j'ai vu flamboyer le glaive des Archanges. Je ne l'ai point trouvé dans ma course à travers Les champs immesurés de ce vaste univers.
La Vie avec la Mort emplissent seuls l'abîme. Et dans le grand désert de l'espace sublime Sa trace, sous ma torche, a fui de ciel en ciel. Le mouvement sans fin dans le vide éternel.
C'est tout ce que j'ai vu. Sur ce mont solitaire. Je reviens donc m'asseoir. Car je veux voir la Terre Mourir en s'épuisant, tranquille en mon dédain. Homme, être misérable, apprends que tout est vain, Ton globe magnifique est une éclaboassure Du soleil qui pâlit : toi-même moisissure.
Qui pousse sur son sol, caprice des climats Et qui doit s'efiacer sous d'éternels frimas. Vois-tu s'étendre au ciel ce voile sombre, immense, Qui fait pâlir le monde en sa magnificence
Et couvre lentement ta morne humanité De son crêpe de mort? C'est la Fatalité.
Quand ses funèbres plis tomberont sur ta tête, S'éteindra dans ton cœur Tespérance inquiète, Cette vertu du faible. Ose aimer ton cercueil ; D'un suprême mépris fais ton suprême orgueil, Car nous n^aurons vaincu que par la fin du monie. Fais-toi l'exécuteur de cette loi profonde :
Si ton désir est mort, les temps sont révolus, Plus rien ne souffrira quand rien ne sera plus. O vous qui, par les temps d'une ardeur indomptée Portiez de main en main le feu de Prométhée, Trop généreux Lutteurs, ma seule ambition Est qu'il s'éteigne au cœur de la création, Avec elle et nous tous. Quelle heure fortunée Qui pourra dire enfin : t La course est terminée ! •