‹ Les chants de la montagneChapitre 58 sur 60 · IV. — l'homme · texte numérisé non relu

IV. — l'homme

C'est ainsi que parla l'Archange triste et beau. Accoudé sur son pic comme sur un tombeau.

Sa voix résonnait seule en l'effrayant silence Des monts et de la nuit, et sa désespérance

Tombait sur rHomme avec un frisson glacial.

— Mais l'Homme Técoutait d'un cœur simple et loyal. Quand la voix de l'Espric eue expiré dans Fombre, Il ne répondit rien : car de son manteau sombre La nuit l'enveloppait. Comme aux coups de Thiver

La nature puissante et calme se retire Sous le sol dur, roidi, de neige recouvert, Et semble avoir perdu pour toujours son sourire, Ainsi l'âme de l'Homme, au front pâle et songeur. Se recueillait tranquille au plus profond du cœur. Mais déjà s'éclairaient les crêtes blanchissantes. Les sommets émergeaient de la mer des vapeurs, Et comme cent autels aux flammes jaillissantes De montagne en montagne ils s'allumaient vainqueurs. Et le soleil parut — un immense tonnerre Salua sa venue, et ses flèches de feu Percèrent de traits d'or les nuages, la Terre S'éveilla frémissante aux baisers de son dieu. Aux vallons embrasés, aux cités, aux campagnes. Tressaillit dans les airs un hymne ardent d'amour. Et cet hymne oscillant de la plaine aux montagnes. Dans Fonde de l'Ether s'élança vers le Jour!

Alors devant l'Esprit FHomme parut splendide. Et saisissant la torche en un transport joyeux.

Brillance, il l'éleva vers la voûte limpide Et s^écria soudain, prophète radieux :

f Eh bien , non ! Lucifer, la course recommence ! Vkme qui parle en moi n'a rien du vide immense Que tes yeux ont creusé dans ce vaste univers. Elle est le feu vivant d'un divin sacrifice.

Un seul éclair, jailli de son noble supplice, Repeuplerait tes cieux déserts !

f Esprit, tu m^as soufflé la révolte et Faudace; A te braver toi-même enfin je me ramasse.

Et si ta sombre voix me dit : Fatalité ! Comme un captif blessé sous le poids de sa chaîne Sent son cœur libre et haut^ dans ma prison humune Je chante un chant de Liberté. •

La souffrance sans doute est le sûr héritage Que des luttes sans fin me lèguent d'âge en âge. Son aile vient planer sur Fombre du plaisir, Elle tombe soudain sur ma sublime joie Comme un vautour avide et redit à sa proie : . Tu dois souffrir, toujours souffrir !

Je Taccepte pourtant, la brave et la défie!

De la Douleur en moi naquit la Sympathie, Elle étreînt l'univers d'un effort grandissant. Ce que l'œil ne voit point sa voix me le révèle : De Tocéan de vie avec un grand coup d'aile S'échappe l'Amour tout-puissant.

Par son charme vainqueur qui m'unit à mes frères, Nous créons ,à travers nos luttes séculaires, Un monde rayonnant qui jamais ne périt.

Temples, dieux, nations, dans un confus délire S'écroiilent par monceaux sans toucher ton empire, O fier royaume de TEsprit!

L'homme inspiré, prophète ou héros est son verbe Le triomphant Amour est son souffle superbe, L^étemelle Beauté son temple de splendeur.

Le Dieu que je pressens au fouillis des étoiles. Et qui parle en mon cœur lorsqu'il brille sans voiles. Est son soleil révélateur.

Les œuvres de nos mains ne sont que les symboles De sa gloire infinie. Actions et paroles

Passent comme les flots, mais en le reflécanc. S'il ne t'animait pas, 6 nature vivante, D'un seul esprit voyant, d'une âme consciente. Renaîtrait son verbe éclatant.

Je m crois pas au vain troupeau des multitudes Qui se plaît et. s'enchaîne à mille servitudes ; Elle brille aux hauteurs la course des flambeaux! Savoir, aimer, vouloir, est le don d'une élite. Mais entre eux règne un signe, une flamme s'agite Qui franchit siècles et tombeaux.

Du sommet où je suis, j'entends du fond des âges. Retentir des appels, m'arriver des messages,; Je sens à leurs concerts ma foi se rajeunir.

J'entends sourdre la source au fond de nos décombres. Et je vois se jouer, sous les nuages sombres, La lumière de l'avenir.

Cherchant de jour en jour, luttant avec mes frères. J'ose rouvrir aussi la porte des mystères Que les grands du passé ne virent pas en vaitl. Tous les esprits croyants font un monde sublime Au-dessus de ce monde ; il va de cime en cime. Chaîne infrangible du Divin !

VERS LES CIMES. aôp

Il va de ciel en ciel ; c'est le monde invisible. Je relance mon cœur dans Finfini possible, Ec dussé-je sombrer dans le conflit fatal Des éléments vainqueurs, qu'importe à ma poussière? Que suis-je au monde? Rien; un atome éphémère, Mais non pas toi, mon Idéal !

Puisque je sais t'aimer, je suis ton étincelle, Ton feu me fait sentir mon essence immortelle ; Que le sort la tourmente et la torde à son gré, Il ne réteindra pas. Qu'importe à qui l'affirme. Par quel chemin il doit, de cette argile infirme, Rejoindre son foyer sacré?

Grands Lutteurs, dans mon sein je sens couver vos flammes, Souffle de Prométhée, ô toi, créateur d'âmes ! Force, Vertu d'Hercule, invincible dompteur ; Et toi l'Archange ailé, sondeur de tout mystère, Lucifer rayonnant, je reprends ta lumière

Sans trembler au fond de mon cœur.

Je vois plus loin que toi ; si tu vis la semence Des mondes dans Tespace, une pure espérance, Me fait voir des esprits faits d'éther immortel. Ils passent radieux dans la nuit solitaire.

De mon désir sans fin. Par les grands de la terre, Je pressens cous les grands du ciel.

J'ai traversé la nuit de la mort et du douce, J'ai vu crouler des dieux sous l'immobile voûte, . Les grandes vérités, je les recrouve en moi ; Ec si du Touc-Puissanc l'azur vasce esc le cemple. Dans le profond azur de l'âme je concemple Son écernelle et grande loi.

Sur vos ailes, Amour et sainte Mélodie, Loin du pesant limon mon esprit irradie.

L'homme aspire à l'Ether comme l'âme du feu.

Invisible est le but, la carrière infinie, Mais la flamme est divine et son vivant génie. Dit en brûlant : « Je vais à Dieu ! •

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