PAR CES SOCIÉTÉS
Nous avons vu plus haut que les Liedertafeln et les Liederkraenze de l'Allemagne, ainsi que les sociétés chorales fondées en divers pays à leur imitation, communiquent les unes avec les autres, soit par voie de correspondance épistolaire, soit au moyen de visites qu'elles se rendent mutuellement ou qu'elles se font rendre par quelques uns de leurs membres. Ces rapports pleins d'aménité ne tardent pas à faire naître des projets de fêtes musicales et de voyages artistiques. Les jeunes gens ont beaucoup de goût pour ces sortes de divertissements ; ils recherchent les occasions de s'y livrer et n'y apportent pas des dispositions vulgaires. La manière dont ils satisfont ce penchant est de tout point conforme aux mœurs, aux habitudes, aux souvenirs traditionnels, en somme au génie national du peuple allemand. Qu'ils soient émus à la vue d'un beau site, ils entonnent aussitôt des chants fraternels où se peint leur pieuse et juvénile exaltation. Tantôt c'est l'enthousiasme patriotique qui se réveille en eux et qui fait naître leurs transports chevaleresques; tantôt c'est un sentiment d'admiration pour les œuvres du Créateur qui imprime à leur voix le doux accent de la prière; tantôt c'est le souvenir des joies intimes de l'amour ou de l'amitié qui règle la mesure de leurs chants d'après les battements de leur cœur. Sans doute le vulgaire en France ne s'explique pas bien ces impressions soudaines qu'une organisation de poète ou d'artiste est seule capable de comprendre et de ressentir.
Pour donner une idée de l'effet que produisent sur les Allemands les promenades musicales qu'ils organisent, j'emprunterai quelques détails a une relation de Saengerfahrten ou excursions de chanteurs touristes de la Société viennoise en \%kk. L'auteur de cette relation cite comme ayant été la plus agréable et la plus belle de toutes ces excursions lyriques, celle qui eut lieu le dimanche 22 septembre, c'est-à-dire la troisième. Ce fut, selon lui, une fête musicale dans toute la force du terme. Le public s'en montra d'avance non moins préoccupé que les membres de la société chorale qui devaient y prendre part directement. Le jour de la solennité, longtemps avant l'arrivée des chanteurs, la foule empressée des curieux stationnait au lieu de réunion. De là, elle ne cessa de les accompagner en grossissant toujours, partout où ils portèrent leurs pas. Du village de Dornbach, où ils s'étaient rassemblés dès neuf heures du matin, les chanteurs se rendirent dans le parc du prince de Schwartzenberg. Là, ils firent une première halte et chantèrent sur l'une des rives de l'étang des Cygnes le beau chœur de Kreutzer : Le jour du Seigneur (Der Tag des Herrn). Ce morceau produisit un effet si grandiose et si imposant, que les exécutants eux-mêmes en furent vivement impressionnés. Cette impression se faisait encore lire sur leur visage, quand de la rive opposée un doux et harmonieux quatuor de cors de chasse leur envoya ses fanfares romantiques, comme pour répondre à leurs chants. La surprise fut générale; personne ne se sentait la force de proférer une parole, tout le monde était ému: on écoutait silencieusement
(1) Revue den deux mondes, t. I, W série. Voy. Les chants populaires de l'Italie.
ces accords qui saluaient en cette belle matinée le majestueux réveil de la nature. A peine le morceau fut-il terminé, que l'on entendit des cris de joie éclater de toutes parts. Il faut dire que ce petit incident ne figurait point au programme : c'était une surprise gracieusement ménagée aux membres de la société chorale par leur directeur Storch, qui avait organisé en secret cette fanfare. Remarquons ici en passant qu'il est assez d'usage en Allemagne d'ajouter au piquant d'une fête par quelque surprise semblable; il n'est guère d'excursions pittoresques dans les ruines et de voyages sur l'eau qui n'aient leurs salves de coups de canon et leurs fanfares inattendues : nous en aurons une nouvelle preuve tout à l'heure. Après avoir quitté la rive de l'étang des Cygnes, la Société viennoise gravit, en chantant alternativement des quatuor solo et des chœurs, une montagne connue sous le nom de la Sopkien-Alpe (alpe de Sophie). Dans ce parcours, on fit une seconde halte pendant laquelle on exécuta encore un morceau d'ensemble. « C'est se priver d'une » des plus belles jouissances que l'on puisse goûter en cette vie que de ne pas voir une fête semblable ! » s'écrie dans son enthousiasme le narrateur que nous avons cité, au souvenir des ineffables accords qui tout à coup enveloppèrent comme d'un nuage d'harmonie la montagne dont les chanteurs touristes avaient presque atteint le faîte. Là, en vue de la magnifique chaîne des montagnes autrichiennes, derrière une forêt grave et silencieuse, environ cent choristes aux voix mâles, sonores et puissantes, entonnèrent spontanément ce chœur de Mendelssohn : Qui fa placée là si haut, belle forêt (Wer hat dich du, schœner Wald, aufgebaut so hoeh dort oben), et celui de Reichardt, la Patrie allemande (Bas deutsch Vaterland). Le caractère de ces chants, qui s'accordait si bien avec celui du lieu où l'on se trouvait, fut considéré avec raison comme un à-propos plein de grandeur et de poésie. Une fois parvenue sur la crête de la montagne d'où le regard plonge dans la vallée de Haimbach, la troupe chantante fit entendre le Lied du chasseur {Iaegerlied) de Mendelssohn, pour annoncer en quelque sorte son arrivée. Le silence était à peine rétabli que, de la montagne opposée, partit une salve de trois coups de canon qu'un écho multiple répéta dans les alentours, en même temps que s'élevaient du fond de la vallée les harmonieux accords d'un quatuor solo, chanté par quelques membres de la Société chorale qui, ayant pris les devants, avaient imaginé cette gracieuse façon de surprendre leurs collègues.
En reconnaissance de cet aimable procédé, la masse des chanteurs répéta immédiatement le Jaegerlied, mais cette fois en y joignant l'accompagnement des cors de chasse. Ensuite tout le monde redescendit et se dirigea vers la salle du festin richement ornée de drapeaux, de guirlandes et de fleurs. La gaieté la plus vive et la plus franche cordialité régnèrent parmi les convives. Aux trois toasts que portèrent le secrétaire et le président du comité : A notre patrie V Autriche! A la famille impériale, protectrice des arts! A la prospérité de la Société! on répondit par un vivat [lebehoch) unanime. Après le repas, on se dirigea vers une colline des environs pour y chanter quelques chœurs qui, à la demande générale, furent ceux-ci: la Patrie allemande (deutsche Waterland), de Reichardt ; le Chant allemand (Pas deutsche Lied), de Kalliwoda; le Chœur des bohémiens (Zigeunerchor) , de Storch. Ensuite, pour achever les divertissements de cette journée si bien remplie, la société chorale, suivie d'une foule immense, alla se placer sur la hauteur de Steinbach ; elle y fit entendre, à l'ombre des arbres, quelques quatuor solo. La fête fut couronnée par des chœurs et le départ annoncé par la reprise du Jaegerlied, dont les accords ne tardèrent pas à se perdre mystérieusement dans le silence et l'obscurité de la forêt. L'auteur de l'article d'où sont extraits les détails qui précèdent finit en disant que cette société chorale avait bien mérité du public de Vienne pour lui avoir procuré une distraction qui forme le goût et développe le sentiment (1).
Je pourrais citer un grand nombre de descriptions de fêtes musicales d'outre-Rhin conçues à peu près dans les mêmes termes. Toutes témoignent de l'enthousiasme professé par les Allemands pour les beautés de l'art et pour les merveilles de la nature ; elles établissent aussi qu'il y a une grande uniformité dans le mode d'organisation de ces solennités musicales. Les choses s'y passent toujours à peu près comme on vient de le dire. Le plan du programme varie peu, si ce n'est dans le choix des compositions que l'on y admet. Quant aux autres détails d'organisation et à l'itinéraire suivi par les chanteurs touristes, ils sont quelquefois modifiés d'une manière imprévue par les chances diverses de la pluie et du beau temps. La différence des lieux que l'on visite, la variété des tableaux qui s'offrent aux regards durant le cours des excursions, les incidents de toute sorte qui accidentent le voyage d'une façon plus ou moins agréable, enfin les dispositions particulières de chaque individu et l'intimité plus ou moins cordiale qui s'établit entre
(1) Allgem. Wienermvsikzeilung, von A. Scbmidt. Yiertev Jahrgang (1834), à' année, n» 117 {september}.
les invités, tout cela empêche les Soengerfakrten de se ressembler exactement et de paraître monotones à ceux qui vont y chercher leur amusement favori. A présent que j'ai donné un exemple des Saengerfahrten et des Landparthien (parties de campagne) que les sociétés chorales organisent pour se divertir, je parlerai des associations de plusieurs sociétés philharmoniques formant chacune ce qu'on nomme un Saengerbund (1).
Ces associations, comme celles de Hambourg, Rostock, Weimar, etc., comme l'association musicale de l'Elbe et celle de la Marche de Brandebourg, ont été imaginées pour régler et utiliser les forces des masses chorales éparpillées en plusieurs villes, pour les exercer et les réunir dans un but très important : l'exécution solennelle des grands ouvrages de musique et la formation des concerts monstres, mieux appelés Festivals.
On conçoit qu'une seule société chorale, fût-elle extrêmement nombreuse, ne pourrait encore atteindre aux proportions formidables d'une agglomération de cette nature. C'est habituellement vers la Pentecôte que se tiennent les réunions des sociétés chorales du Saengerbund. Ces fêtes colossales, qui attirent de tous les points environnants, et même de localités fort éloignées, une affluence considérable d'amateurs et de curieux, durent ordinairement trois jours. Dans la première journée, il est assez d'usage d'exécuter une grande symphonie et un oratorio. Cette audition musicale a presque toujours lieu dans la plus vaste église de l'endroit. Le second jour, on a coutume de faire entendre, soit dans cette église, soit ailleurs, des morceaux d'une certaine étendue, tant du genre vocal que du genre instrumental, tels qu'ouvertures, symphonies, psaumes, etc. Le troisième jour est plus particulièrement consacré à la musique de concert proprement dite; aux quatuor, quintetti, morceaux de chant à une ou à plusieurs voix, airs d'opéras, solo d'instrumentistes célèbres, harmonie vocale ou instrumentale pendant les repas, etc. Pour que de telles solennités puissent avoir lieu, il faut que les sociétés respectives des villes et des localités dépendantes du Saengerbund étudient séparément les grands ouvrages désignés pour être entendus dans une des séances dont on a parlé ci dessus. Ces études préparatoires se font de tous côtés avec une ardeur, un zèle incomparable. Les chanteurs qui prennent part a des fêtes organisées par le Saengerbund ont soin de se tenir constamment en haleine et d'assister régulièrement aux travaux de leurs sociétés respectives; il en résulte, comme on l'a fort bien observé, cet immense avantage qu'il existe à peine dans toute l'Allemagne une ville de cinq à six mille habitants qui n'ait pas une bonne société de chant composée de vingt, de trente, de cinquante membres le plus souvent dirigés par l'organiste ou le eantor de l'endroit. LAssociation musicale de Rostock, Weimar, Stralsund et autres villes, passe pour être l'une des plus anciennes de l'Allemagne et pour avoir commencé à donner de grandes auditions musicales il y a près de quarante ans.
Je n'ai pas encore dit que le Saengerbund comprend non seulement des Liederkraenze et d'autres sociétés philharmoniques, mais aussi des Liedertafeln et des sociétés de chant religieux pour chœurs d'hommes. Ainsi il y avait en 1835, à la fête solennelle de l'Association de Brandebourg, dans la petite ville de Potsdam, plus de quatre cents chanteurs du sexe masculin, tous maîtres d'école, organistes et cantors des petites villes, bourgs et villages a douze lieues a la ronde. Ils firent entendre, presque toujours sans accompagnement, des compositions religieuses telles que chorals, psaumes, motets, spécialement écrites pour voix d'hommes. On saura en outre que l'Allemagne possède également des associations de sociétés chorales uniquement composées de Liedertafeln, partant d'individus du sexe masculin. Il existe entre les villes de Barby, Berlin, Koethau, Dessau, Halle, Leipzig, Magdebourg, Zerbs, un Saengerbund de ce genre. Les institutions chorales qui en dépendent tiennent leur séance générale chaque année, huit jours après la Pentecôte, sous la direction du maître de chapelle Fr. Schneider. Cette séance a lieu dans celle des villes dont le tour a été réglé selon l'ordre alphabétique. Ainsi qu'il est prescrit par les statuts, cette ville est tenue d'adresser, dès le commencement de l'année, aux autres sociétés coopérantes, une invitation pour la fête, avec prière de déterminer les chœurs qui seront exécutés par l'association. Chaque Liedertafel en doit indiquer trois, dont deux déjà connus et un nouveau. Ces chœurs sont envoyés à la direction, qui les classe et les fait imprimer. Vers Pâques, les sociétés particulières reçoivent les parties séparées de ces chœurs et les distribuent pour les mettre à l'étude. Quand 1 époque de
(1) En France, depuis une vingtaine d'années, nous avons eu quelques delà Vienne, delà Charente-Inférieure, delà Charente et de la Vendée,
exemples d'associations semblables formées entre des sociétés de musique Cette association, fondée à Niort, en 1835, a donné, dans l'espace de
de province, non pas des sociétés de chœurs d'hommes, mais des sociétés plusieurs années et dans différentes villes, un certain nombre de con-
diles philharmoniques, lesquelles disposent de ressources tant vocales certs. J'en ai parlé en rendant compte des travaux de celle association
qu'instrumentales. De ce nombre était l'association formée par la réu- et de quelques autres sociétés de province, dans une suite d'articles qui
nion des sociétés philharmoniques des départements des Deux-Sèvres, ont paru dans la Revue musicale du docteur Gassner, à Carlsrulre.
la fête approche, chaque Liedertafel choisit son Reisemarsckal, ou ordonnateur (maréchal) de l'expédition, chargé de recueillir les fonds et de les adresser au comité de la fête. Ou nomme aussi, depuis quelques années, un commissaire spécial qui reçoit les hôtes arrivants et remplit officieusement auprès d'eux les fonctions de cicérone, les conduisant par toute la ville pour en visiter les curiosités et les monuments.
La première réunion de ce Saengerbund a lieu le samedi vers huit heures du soir. Elle est accompagnée d'un banquet. Le repas commencé, on entonne par intervalles des chœurs chantés en commun, puis chaque société se fait entendre l'une après l'autre. A minuit, on se sépare pour se revoir le lendemain vers six heures du matin à un endroit convenu. Si le temps est favorable, cette seconde réunion a lieu en plein air ; toutes les masses vocales y exécutent des morceaux d'ensemble. Cette séance d'harmonie se prolonge jusqu'à neuf heures ; à dix heures et demie, pendant un déjeuner confortable, on procède à l'ouverture de la troisième et dernière séance, qui ressemble à celle que l'on a tenue la veille en dînant. Il est inutile d'ajouter que ce Saengerbund joint aux agréments des collations lyriques les distractions de la promenade et des chants en plein air. Ce sont là des habitudes communes à toutes les associations chantantes. Pour compléter les notions que j'ai déjà présentées sur cet objet, je terminerai ce qui regarde les fêtes musicales des sociétés chorales d'outre-Rhin par quelques détails sur une réunion assez récente de Liedertafeln, où l'intervention gracieuse du roi de Prusse actuel, Guillaume IV, comme auditeur, prouve que les souverains eux-mêmes continuent de porter un vif intérêt à la prospérité de ces sortes d'institutions. En 1851, à l'époque fixée pour cette réunion, on vit un grand nombre de chanteurs arriver, le samedi, à Berlin ; la plupart d'entre eux furent reçus chez leurs alliés. Par extraordinaire, il vint aussi des amateurs de Lubeck et de Riga. Trois sociétés berlinoises prirent également part à cette fête ; parmi ces sociétés se trouvait celle que fonda, il y a plus de quarante ans, le digne Zelter, et qui fut, comme on sait, la souche artistique de toutes celles qui existent aujourd'hui. A cinq heures du soir, la fête commença dans de vastes jardins où les chanteurs se saluèrent cordialement et essayèrent quelques Lieder nouveaux. A huit heures on se mit à table ; il y avait en tout deux cent cinquante chanteurs. Le compositeur Schneider, de Dessau, auteur de l'oratorio le Jugement dernier et d'autres ouvrages très estimés, dirigea l'exécution des morceaux de musique chorale destinés à embellir cette séance de convives chanteurs. A côté de lui se trouvaient des compositeurs et des artistes renommés de Berlin ; le premier toast fut porté en son honneur. On ne saurait décrire l'effet puissant et merveilleux de ces deux cents voix d'hommes si vigoureuses et si bien exercées attaquant spontanément un morceau d'ensemble. Les chants, les conversations, les vivat ne cessèrent d'alterner de la sorte jusques après minuit avec une expression toujours croissante de verve joyeuse. Du reste, cette partie de la fête ressemblait aux Liedertafeln ordinaires ; seulement les chœurs de chanteurs étaient plus nombreux.
Le lendemain matin, les convives se réunissaient de nouveau à l'embarcadère de Potsdam ; chacun avait comme signe de ralliement une rose artificielle à sa boutonnière ; les diverses bandes chantantes étaient en outre distinguées entre elles par leurs couleurs particulières. Un convoi commun les transporta toutes à Potsdam , cité verdoyante, entourée de charmants jardins. Au débarcadère, dans des salles spacieuses, on prit le café et l'on entonna le premier chant du matin ; chacun à part soi y mit une prière dans la pensée de demander à la Providence un temps propice pour cette journée de fête et d'harmonie. Ce vœu fut exaucé. Bientôt le cortège se remit en marche, non sans avoir dit encore quelques Lieder tour à tour graves et joyeux. Il traversa les rues de Potsdam en recueillant sur son passage les saluts et les marques de sympathie des habitants accourus en foule aux fenêtres, et bientôt il arriva à Sans-Souci, où résidait en ce moment la cour. Par ordre du roi, l'intendant des jardins vint le recevoir. Quand les chanteurs eurent attentivement examiné les merveilles du jardin , les statues et les jets d'eau , ils montèrent à la fameuse terrasse où s'élève l'habitation de Frédéric le Grand. Arrivés tout en haut, ils se rangèrent de manière à former un demi-cercle devant le portail du château , et saluèrent par un chant unanime et mélodieux la demeure et le souvenir de l'illustre monarque. Là, au milieu du doux et fluide bruissement des jets d'eau retentirent leurs suaves accords portés comme un hymne national sur une tiède brise. Bientôt le roi parut et s'approcha d'eux. Il écouta le Lied du printemps dans lequel le ténor de Berlin , Mantius , exécuta la partie solo pendant que les autres chanteurs formaient un accompagnement bien nuancé con bocca chiusa. Quand le Lied fut terminé, le monarque adressa aux artistes quelques paroles flatteuses; il salua en particulier M. Schneider qui se faisait remarquer au milieu d'eux par sa belle chevelure argentée. Après un vivat en harmonie très ingénieusement rendu
au moyen d'une série d'accords improvisés, l'orchestre allait s'éloigner lorsqu'il fut rappelé sur la demande de la reine, qui manifesta le désir de l'entendre. Leurs Majestés s'entretinrent ensuite quelque temps avec les artistes; puis elles se retirèrent en leur faisant un gracieux salut. A ce moment tout le monde se dispersa dans le parc dont on ne pouvait se lasser d'admirer la magnificence. Cependant il fallait songer au retour et se rendre à Wilpark, station du chemin de fer. Là, on chanta de nouveau, puis on remonta dans les wagons et l'on revint à Potsdam. Un déjeuner confortable préparé dans la grande salle du Schùtzen- Haus attendait les voyageurs. Tout se passa comme la veille, avec cette différence toutefois qu'on avait fait plus ample connaissance et que les événements de la matinée avaient éveillé les esprits. Bientôt retentit le fameux chant d'Arndt : la Patrie allemande, accompagné des détonations du vin de Champagne. La journée se termina par une excursion en bateau à vapeur sur le Havel. Enfin les chanteurs touristes durent se séparer, n'ayant dans un pareil moment, pour adoucir l'amertume de leurs regrets, que l'échange de ce mot si doux : Au revoir!
On conviendra qu'il est impossible de se livrer à des plaisirs plus purs et plus innocents. Le même ordre, la même décence, la même simplicité de mœurs, les mêmes tendances chevaleresques, le même esprit de sociabilité et d'union artistiques distinguent la plupart des fêtes musicales de l'Allemagne, de la Suisse, des États néerlandais et de la Belgique, qu'il ne s'y trouve que des hommes ou bien que l'on y remarque des hommes et des femmes réunis. De pareils divertissements ont un caractère qu'il est impossible de méconnaître : ils donnent une haute idée du degré de civilisation et d'éducation morale auquel les populations qui s'y complaisent sont déjà parvenues. Ils prouvent en dernier ressort que la race humaine est au fond meilleure qu'elle ne le paraît. Poursuivre un but sérieux au milieu de certains amusements réputés d'ordinaire mondains et frivoles, consacrer dans le cours prosaïque de la vie des moments de repos et de loisir à la culture d'un art appliqué au perfectionnement des mœurs, ennoblir jusqu'aux plaisirs des sens et aux jouissances matérielles de la table, en y mêlant les glorieuses préoccupations de l'esprit ou les pures émotions de l'âme, n'est-ce pas là réaliser l'œuvre de la philosophie antique? n'est-ce pas là s'asseoir au banquet des sages, le front couronné de fleurs, la coupe pleine jusqu'au bord, l'œil brillant et radieux, le sourire sur les lèvres et la bouche murmurant les doux refrains des muses? On ignore peut-être jusqu'où va le pouvoir de ce mode puissant de civilisation ; on ignore que, réussissant à développer parmi les hommes des sentiments de concorde et de fraternité, il tend non seulement à effacer les inégalités blessantes de la hiérarchie sociale, mais encore à éteindre les haines religieuses et à opérer la fusion des croyances au nom de l éternelle harmonie qui règne dans les cieux. 1
La relation d'une fête de chœurs d'hommes célébrée en 1829 à Baden, dans le canton de l'Argow en Suisse, nous en fournit une preuve. Fondée en présence et pour ainsi dire sous les auspices de Pestalozzi, par des instituteurs primaires, la Société de chant argovienne, après avoir donné une première fête à Brugg, laquelle avait réuni cent cinquante de ses membres, puis une seconde à Lenzburg, où il s'en était trouvé jusqu'à trois cents de sept différents districts, réussit à en organiser une troisième, cette fois avec la coopération de neuf districts au lieu de sept. Sur ces neuf districts, quatre appartenaient au culte catholique et cinq au culte réformé, de sorte que l'on pouvait compter parmi les chanteurs à peu près autant de catholiques que de protestants.
L'arrivée des sociétés qui venaient former la réunion du Saengerbund offrit, dit-on, un charmant spectacle. Des voilures ornées de guirlandes et de branches de laurier portaient les chanteurs avec leurs bannières et leur emblème favori, la lyre antique, symbole qui fut celui des philosophes avant d'être celui des musiciens. C'était le jour de la Pentecôte. Le calme riant d'une matinée sereine disposait les cœurs à la célébration de la double fête religieuse et artistique qui allait avoir lieu. Un premier chant, un hymne de joie signala l'arrivée des membres du Saengerbund. Ceux-ci essayèrent d'abord entre eux quelques uns des morceaux qu'ils devaient exécuter devant le public. Cette courte répétition fut suivie d'un repos de quelques instants. Ensuite ils se rassemblèrent à l'hôtel de ville, se parèrent des bouquets que les dames avaient préparés pour eux, se donnèrent le bras, et laissant flotter leurs bannières, entrèrent processionnellement au son des cloches et à travers les rangs d'une foule compacte, dans l'église du culte réformé dont le portail était décoré de fleurs et où l'on avait eu soin de disposer une tribune spéciale pour les recevoir. Un témoin oculaire raconte avec quelle émotion et quel intérêt les assistants virent entrer ce corps de chanteurs composé d'individus pris dans toutes les classes de la société, appartenant à des religions
différentes et cependant réunis là dans un même but, celui d'honorer le Très-Haut par des accents pieux qui semblaient dire : « Seigneur, nous sommes tous égaux, nous sommes tous frères, nous sommes tous tes enfants. » On ne peut nier que ce ne fut là, au point de vue de la tolérance religieuse, un grand et noble enseignement. L'esprit le plus prévenu, le cœur le plus insensible, n'aurait pu se soustraire à l'influence généreuse de ce moment solennel où plusieurs centaines de catholiques et de protestants, abjurant devant Dieu les sentiments de haine religieuse que l'intérêt humain se plaît à fomenter au milieu d'eux, chantaient ensemble harmonieusement :
Donne-moi ta main avec confiance;
Sois mon frère, et avant ta dernière heure,
Ne détourne pas tes regards des miens.
Qu'il n'y ait qu'un seul temple où nous nous agenouillions ensemble, Qu'un seul lieu vers lequel nous dirigions nos pas, Qu'une seule félicité dont l'espoir nous enflamme, Qu'un ciel pour toi et pour moi !
Des chœurs, des motets et d'autres morceaux d'ensemble de Nacgeli, C.-M. de Weber, Kreuzer, Théodore Froehlich, Elster et Gerson, contribuèrent tour à tour à faire briller les voix mâles et sonores des exécutants. Cette fête intéressante du Saengerbund argowien fut terminée par un banquet qui eut lieu le soir à l'hôtel de ville. On y tint un discours qui fut un nouvel appel à l'esprit de tolérance et de fraternité. En voici la substance en quelques mots : « Frères, » disait l'orateur, nous sommes dans la même salle où nos ancêtres, il y a près d'un siècle, aveuglés par de funestes » passions, engagèrent de déplorables luttes au nom de leur foi religieuse. Aujourd'hui, après bien des vicissitudes, » après de longues années passées dans l'erreur, voici des citoyens de presque tous les districts de ce canton, des » membres des deux confessions qui pour la première fois, dans la même enceinte, mus par le plus touchant accord, » oublient les haines du passé et entonnent non plus un chant de guerre, mais l'hymne de la fraternité. » Des vivat unanimes répondirent à ce discours. Ou chanta ensuite un Lied d'Emmanuel Froehlich sur une mélodie de Naegeli et Naegeli lui-même, qui assistait à ce banquet, reçut de l'un des membres du Saengerbund un poétique hommage. Dans la pièce de vers qui lui fut adressée, et que l'on trouve à la source que j'indique plus bas, il est proclamé et reconnu le créateur du chant d'ensemble en Suisse et le père de toutes les institutions chorales des différents cantons. Naegeli, ou comme on se plaisait à l'appeler, le père Naegeli [der Vater Naegeli), n'avait point usurpé cette réputation; nous avons vu plus haut qu'il fut le premier et le plus actif propagateur de la musique chorale d'après la méthode d'enseignement fondée par Pestalozzi. Cependant des Tafellieder, ou refrains de Liedertafeln , des quatuor de différents caractères, et le Lied particulier des chanteurs argowiens, avaient succédé aux toasts et aux discours. Le repas terminé, les membres de la société chorale de Baden accompagnèrent en chantant leurs hôtes et alliés jusqu'à leurs voitures ; le signal du départ fut donné et les hourras d'adieux se perdirent dans le lointain (1).
Une seule chose serait peut-être assez puissante pour troubler la paix des cœurs et l'harmonie des voix dans les réunions des sociétés chorales. C'est l'institution des concours et des distributions de prix qui ont pour but de stimuler le zèle des chanteurs et des directeurs de ces sociétés, mais qui, par des blessures plus ou moins profondes faites à l'amour-propre individuel ou à l'esprit de corps, seraient dans le cas, si l'on n'y prenait garde, de susciter des haines et des rancunes très funestes à la bonne organisation aussi bien qu'à la prospérité des associations chorales. 11 est vrai que l'Allemagne n'a pas ce résultat à craindre, parce que les intérêts personnels des amateurs et des artistes y sont généralement subordonnés aux intérêts généraux de l'art. Mais dans des pays comme la France, où l'éducation musicale est peu avancée et où l'amour du chant est encore tiède, les conflits et les rivalités sont beaucoup plus à redouter. Quoi qu'il en soit, on doit considérer comme une preuve de la bonne harmonie qui existe tant au delà du Rhin qu'en Suisse, en Hollande et en Belgique, parmi les musiciens de toutes les classes, le nombre extraordinaire de fêtes de musique vocale et instrumentale données depuis un certain espace de temps avec le concours des sociétés lyriques et philharmoniques de tout genre. Le nombre de ces fêtes est vraiment considérable.
(1) Eulonia, eine hauptsaechliche paedagogisehe Musikzeitschrift hcruusgegeben, von J.-G. Hienlzsch. Breslau, 1829. Zweilen bandes, drilles hefi, p. 288 et suiv.
/j6 RECHERCHES HISTORIQUES ET CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Jvai sous les yeux une brochure (1) qui en contient une nomenclature assez étendue ; mais cette nomenclature est loin d'être complète. Elle admet selon le classement ci-après :
1° Depuis 1786 jusqu:à nos jours, les fêtes musicales célébrées avec le seul concours des musiciens de la localité même où la fête est donnée.
2' Depuis 1802 jusqu'à nos jours, les fêles musicales célébrées avec la coopération des musiciens étrangers à la localité et invités ad hoc.
3° Depuis 1813 jusqu'à nos jours, les fêles musicales célébrées avec la participation des Liedertafeln. 4° Depuis 1826 jusqu'à nos jours, les fêtes musicales uniquement formées par la réunion des sociétés de chant, des Liedertafeln et autres cercles de musique vocale. Cette dernière espèce est la seule qui se rapporte directement à notre sujet. Elle a revêtu quatre formes spéciales :
A. Depuis 182G jusqu'à nos jours, les fêtes de chant choral avec le concours et la réunion générale des sociétés étrangères dans un lieu déterminé.
B. Depuis 1841 jusqu'à nos jours, les fêtes de chant choral avec distribution de prix pour les sociétés chorales qui en ont mérité.
C. Depuis 1842 jusqu'à nos jours, les fêtes de chant accompagnées d'exercices gymnastiques.
D. Depuis 1833 jusqu'à nos jours, les fêtes de chant données par les choristes d'une même localité avec invitations officieuses aux sociétés des autres localités d'y prendre part.
Un grand nombre de fêtes mentionnées dans cette brochure ont eu lieu dans de petites villes, dans des bourgs, dans des ruiues de châteaux féodaux , sur un fleuve ou sur un lac, et généralement dans les contrées les plus pittoresques de la Suisse et de l'Allemagne. Quelques unes ont été célébrées pour une solennité populaire ou nationale, comme la fondation ou l'inauguration d'un monument destiné à consacrer la mémoire d'un grand homme. C'est ainsi qu'à Zurich les vivat et les chants des sociétés chorales des divers cantons de la Suisse ont salué le buste et le monument de Naegeli, le jour où le public a été admis à le contempler : touchant hommage qui rappelle que Naegeli fut l'un des plus actifs propagateurs de l'enseignement de la musique dans les classes populaires (2).
Pour avoir une idée approximative du mouvement toujours plus actif et plus étendu qui s'opéra dans une période de quelques années en faveur de la culture du chant d'ensemble, il n'est peut-être pas inutile de jeter un coup d'œil sur les listes suivantes, lesquelles concernent l'espèce de société de chant choral dont nous nous occupons.
Fêtes des chanteurs du lac de Zurich.