‹ Les chants des vaincus: poésies nouvellesChapitre 27 sur 69 · UNE SCÈNE · texte numérisé non relu

UNE SCÈNE

D'ARZSTOPBAXril.

unis ^(QÈ^E B'AMlîSTOPIHIAIflBa

Parmi les monuments antiques qui font du Midi de la France comme une fraction de la Grèce ou de l'Italie, il n'est pas de ruine plus belle et plus poétique que celle du théâtre d'Arles. C'est sur cette scène qu'Arles, successivement grecque et romaine, a vu rq>résenter les pièces de Sophocle et d'Aristophane, de Senèque et de Térence.

Ce qui reste de ce superbe édifice, ce que des fouilles récentes nous ont rendu, sont : les premiers rangs de gradins, le plateau de la scène et quelques-unes des voûtes du pourtour. Deux magnifiques colonnes en marbre blanc, d'ordre corinthien, s'élèvent sur le devant de la scène. Toujours debout, ces colonnes ont traversé les siècles et bravé la double destruction des hommes et du temps. Au moyen de ces vestiges et des descriptions historiques , reconstruisons ce splendide monument dans sa

beauté primitive. Les gradins de marbre, à découvert comme ceux de Tarène, s'élevaient sur un plan semi-circulaire, dont les extrémités, prolongées en ligne droite, dessinaient un fer à cheval. Ce prolongement comprenait la moitié du rayon et formait la profondeur de la scène, qui décrivait un carré long parallèle au fer à cheval. Chaque rang de gradins destinés aux difiérentes classes de spectateurs était coupé d'escaliers nécessaires à la circulation. D'autres escaliers, pratiqués autour de rédiûce, conduisaient à un portique extérieur élevé au-dessus des plus hauts gradins. Ce portique couvert était orné de colonnes et couronné par des statues. Le théâtre n'avait pas de dôme, mais des toiles étaient disposées et tendues, en cas d'orage, sur la tête des spectateurs. Redescendons les gradins. L'espace demi-circulaire, laissé libre à leur dernier rang, s'appelait orchestre. C'est là que s'asseyaient, sur des sièges portatifs, les consuls, les sénateurs, les vestales ; ils étaient ainsi placés en face de la scène, sur le devant de laquelle s'élevaient de chaque côté trois colonnes pareilles à celles qui sont encore debout. Une façade d'architecture formait le fond du décor ; trois portes s'ouvraient sur cette façade. Derrière chacune d'elles était placée une machine triangulaire, tournant sur ellemême, et dont chaque face représentait une décoration différente, l'une servant aux pièces tragiques, l'autre aux pièces comiques, la troisième aux pièces satiriques ou pastorales. Tous les objets qui, sur. nos théâtres, ne sont figurés que par des peintures , les arbres , les statues , les trépieds , les autels , les urnes, étaient disposés en réalité sur la scène. Derrière la façade qui fermait cette scène, se cachaient, comme dans nos coulisses, les loges des acteurs et les salles où se préparait la représentation.

I Pour être en harmonie avec Tespace immense de ces théâtres

en plem air » les acteurs étaient forcés d'agrandir les dimenf sions de la stature humaine. Ils portaient des chaussures éle-

vées, un masque qui grossissait leur tête et dont la double face r exprimait à volonté la tristesse ou la joie. De longues manches,

' de larges vêtements donnaient à chaque personnage une ap-

I parence colossale nécessaire à des spectacles vus de si loin.

I Des vases d'airain, placés dans certaines parties de Tédifice,

I augmentaient , par un moyen d'acoustique, la voix de l'acteur,

^ et la répandaient sur toute l'assemblée. Ce devait être un su-

blime spectacle, lorsque quinze à vingt mille hommes réunis écoutaient dans cette enceinte les chefs-d'œuvre dramatiques de la Grèce et de Rome.

L'image de ces splendeurs de l'antiquité qu'on voudrait ranimer fait éprouver une sorte de serrement dt esprit, si je puis m'exprimer ainsi, en songeant que la main des hommes, et non la main du temps, détruisit ce chef-d'œuvre d'architecture. A la fin du V* siècle, Hilaire, évêque d'Arles, et son diacre Cyrille ameutèrent un jour la populace, et, au nom de la foi nouvelle, j lui ordonnèrent de briser les idoles, les statues des dieux, les

(monuments païens; le peuple, entraîné, se précipite sur le théâtre ; il renverse et mutile aveuglément les colonnes, les frises, les statues qui décorent la scène. Armé de hache?, il tran-

I che brutalement les têtes et les mains de ces déités calmes et

\ riantes, chefis-d'œuvres de l'art antique. C'est là que la Vénus

d'Arles fut renversée de son piédestal ; on lui coupa une partie

I des bras, on l'ensevelit dans les décombres; mais les décom-

bres l'ont respectée et l'ont rendue presque entière à notre admiration. Par une sorte de miracle, les deux colonnes encore

I debout échappèrent aux ravages populaires , et le théâtre ,

couvert par des cûQStructioDS nouvelles, fîit signalé aux siècles par ces deux colonnes. Un couvent de femmes s'éleva sur remplacement dQ la scelle ; mais pendant la révolution française le monastère fut à son tov violemment démoli; les autels du christianisme tombèrent comme étaient tombées les divinités pidennes ; Téglise périt ainsi qu'avait péri le théâtre ; une nou^ velle couche de ruines s'étendit sur l'ancienne ; débris sur débris, poussière sur poussière I Et de nos jours, pour retrouver les traces de Tédifice antique , on a creusé toutes ces ruines , rejeté tous les vestiges des constructions parasites, et découvert en partie le monument primitif.

Que de fois je me suis assise sur un des gradins de cette belle ruine, tandis qu'un soleil couchant, aussi jeune , aussi spiendide que le soleil qui éclaira les grands jours d'Athènes et de Rome, projetait ses teintes pourpres sur le fronton brisé du monument I Là s'animaient pour moi les scènes de ce monde de l'Attique, dont j'avais lu le matin les descriptions dans V Histoire ancienne de RoUin, dans le Voyage du jeune Anacharsis ou dans les traductions de la savante M"** Dacier et du docte Père Brumoy, auteurs faciles et bienveillants, précieux pour les femmes qui, presque toujours, ignorent les langues anciennes, et qui peuvent s'initier avec de tels guides à l'histoire, aux mœurs, aux arts et à la poésie des Grecs.

Plutarque aussi, traduit par Amyot, me faisait vivre avec ses héros, et souvent c'était sur une pierre sculptée du théâtre antique que je lisais quelques pages de ces biographies dramatiques, où les plus petits détails empruntent de la grandeur aux personnages dont ils nous font connaître les caractères. On sait combien les jeunes esprits se passionnent ; une lecture est souvent un champ-clos où l'adolescence livre ses premiers combats

pour ou contre les hommes qui attirent ou repoussent sa sympathie. C'est ainsi qu'en lisant dans Plutarque le passage où il accuse Aristophane d'avoir préparé la mort de Socrate par la satire di$ N^s, j'éprouvai un tel ressentiment contre le poëte comique d'Athènes que j'aurais voulu anéantir sa renommée comme celld d'un assassin. Toutefois, le jugement de Plutarque « que j'adoptais alors aveuglément , me donna le désir de connattre Us Nuées , et , grâce à la traduction de M*^ Dacier, car je pouvais dire , comme l'Henriette des Femmes savantes : (c Pardoonez^noi , je ne sais pas le grec , n je lus Aristophane sur les poétiques ruines du théâtre d'Arles. D'abord je ne fus que surprise par cette raillerie crue , corrosive , dévorante ; mais inseosiblement , quand je compris mieux le sens profond et la haute portée de cette satire dialoguée, Arist(q)hane m'apparut comme un moraliste implacable , un législateur brutal , qui, pour relever la Grèce et lui rendre les mœurs et les croyances qui avaient fait sa force et sa grandeur , n'hésitait pas à flétrir ses citoyens les plus renommés s'ils lui paraissaient dangereux à la république. Or, dans Socrate, ce n'était pas le vrai Socrate qu'il entendait mettre en scène, mais il donnait ce nom populaire et aimé à un chef de sophistes imaginaire, personnage odieux et impie qui n'avait rien du grand philosophe que le nom , et parodiant, sa dialectique , de conséquence en conséquence , finissait par détruire tous les fondements de la morale, de la foi et du patriotisme. Le jeu était sanglant contre Socrate , et Ton ne peut y penser sans douleur, quand on se souvient qu'il fut peut-être une des causes de la mise en accusation du plus sage des anciens. Ce qui est incontestable, c'est que plusieurs des inipulatious dont Aristophane charge en riant Socrate dans les Nuées (représentées vingt-quatre ans avant la

mort de Socrate) servirent de base au procès qui amena sa mort. Certes Aristophane ne serait qu'un grossier bouffon s'il avait fait de Socrate le type des sophistes, dans le seul but de satisfaire un dérèglement d'imagination ou quelque vengeance particulière. Mais Aristophane était un poète satirique , moraliste et législateur , moins rhéteur que Juvénal et plus sincèrement indigné ; c'était de plus un très-grand poète. Le témoignage de Platon , ce disciple fidèle de Socrate , est là pour lui rendre la place que Plutarque voudrait lui enlever. Platon fait comparaître Aristophane dans son Banquet, et on sait qu'il envoya à Denis-le-Tyran les œuvres du poète comique comme la peinture fidèle de la république d'Athènes ; plus tard, un illustre Père de l'Eglise, saint Ghrysostôme, nourrissait son éloquence vive et ferme de l'atticisme incisif et mâle du grand comique athénien.

Aristophane était le type de l'esprit conservateur; il voyait décroître la grandeur des beaux jours d'Athènes, et pressentait que la république serait entraînée à sa ruine par la licence de la démagogie et le dissolvant des idées nouvelles ; il s'efforça d'arrêter le débordement des mœurs contemporaines, en en mettant sur la scène une satire repoussante , exagérée, mais vraie au fond. Pour rendre aux Grecs efféminés cette bravoure qui avait triomphé des Perses, il raillait sans pitié leurs mœurs infâmes, et opposait à leur mollesse présente leur courage d'autrefois ; il combattait les philosophes et les sophistes qui substituaient aux divinités protectrices de sa patrie, et auxquelles toute la Grèce avait eu foi , une divinité abstraite , mintelligible au peuple grossier , et n'ayant pas d'ascendant sur lui. Les théories solitaires des philosophes , quelles que soient leur sublimité et leur utilité pour un petit nombre d'esprits éclairés,

sont peu propres à remplacer les croyances pratiques d'un peuple. Il faudrait , ce qui ne s'est point encore rencontré , une nation entière composée d'intelligences d'élite, pour qu'une divinité métaphysique pût su£Qre à l'homme ici-bas, et être le fondement de sa morale dans cette vie et de ses espérances futures. Mais aux nations , telles qu'elles ont été et telles qu'elles sont encore, il faut des images de dieux palpables et visibles, pour ainsi dire, propres à exciter et à maintenir la foi, comme il faut des lois sévères et régulières pour contenir et régler les passions, et môme des préjugés et des haines nationales , sauvegardes de tout patriotisme. C'est de ce point de vue que partait Aristophane. Toutes ses pièces sont autant de bataillons sacrés faisant la guerre à toutes les innovations qui, selon lui, doivent amener la ruine de son pays. Son indignation, respectable en ce sens, est le cri de Gaton contre César, quand il lui reproche d'excuser Catilina, et d'introduire à Rome l'esprit nouveau qui perdra la république.

Dans ks Nuées^ c'est l'éducation ancienne que le poète oppose à la nouvelle : un père, voulant réparer par la fraude la ruine de sa fortune, songe à envoyer son fils à l'école de Socrate (et ici , on ne saurait trop le répéter, le poëte n'a pris de Socrate que le nom pour populariser sa satire); après plusieurs scènes fort comiques entre le pèi*e et un disciple de Socrate, puis avec Socrate lui-môme, le père (Strepsiade) présente son fils à Socrate en lui demandant de l'instruire dans toutes les arguties de sa dialectique, qui, irrésistiblement, fait toujours triompher le faux du vrai, l'injuste du juste ; Socrate appelle sur la scène les deux contraires, personnifiés par le poëte , et le Juste et Y Injuste sont tenus d'exposer leurs doctrines devant le jeune Phidipide, qui choisira, après les avoir entendus, l'un ou l'autre

pour guide. Cette scène est du plus bel effet; et, p«i or porter un plus grand coup dans cette audacieuse satire, pour mieux faire sentir à ses concitoyens leur avilissement, te poëte fait succomber le Juste sous les arguments de Vlnjuae, et abandonne le jeune homme à Técole des sophistes. Phidipide en sort corrompu ; il subtilise à son tour , il bat son père, et lui prouve, par des raisonnements plaisamment imités de la méthode de Socrate, qu'il a le droit de le battre. A ces démonstrations inattendues , le père déplore Téducation qu'il a fait donner à son fils, et, pour se venger du maître qui Ta instruit de la sorte, il va mettre le feu à la maison de Socrate. Ainsi finit la pièce.

Quand je lisais les Nuées sur un des gradins en ruine de l'antique théâtre d'Arles, les réflexions qui précèdent cette courte analyse n'auraient point suffi pour éclaircir l'ombre fatale que la mort de Socrate jette sur la mémoire d'Aristophane. Ces réflexions ne me vinrent que plus tard. A cette époque, je me souviens que, pour ne pas nuire à ma lecture par la prévention historique, j'eus recours à une fiction : je donnai un autre nom au personnage qui perte celui de Socrate, et le sophiste, ainsi transformé, ne m'attristant plus du souvenir vénéré du sage, m'oflrit une étude profonde et duph» excellent coijMque ; je lus de cette manière toute la pièce avec te môme entraînement que j'aurais lu une comédie de Molière, faisant de cette satire dialoguée une application générale aux mœurs du temps, et m'abstenant de l'applioation individuelte qui aurait blessé mes sympathies.

Plusieurs années s'étaient écoulées et j'avais presque entièrement perdu le souvenir de mes lectures gréoo^rançaises, faites au milieu des ruines du théâtre d'Arles; c'est à peine si quelques scènes des Nuées me restaient encore dans la mémoire.

lorsque la consciencieuse traduction du théâtre entier d'Aristophane, par M. Artaud, ranima pour moi ces impressions. Je lus ainsi successivement Eschyle, Sc^hocle, Euripide, et lorsqu'on annonça à TOdéon la représentation de VAntigane antique sans altération,, il me sembla que j'allais retrouver sur la scène le tableau du théâtre d'Arles , fidèlement rq[>roduit par quelque décorateur habile, qui me rendrait, sinon dans sa grandeur, imjpossible à imiter, du moins dans toute son exactitude, ce beau roonum^t de mon pays natal. Je fus déçue dans cette espérance , et pourtant , malgré bien des insufiSsances , ce spectacle me charma : j'y retrouvai, selon l'expression du bon Père Brumoy, une saveur des délices attiques. Quelques essais de ce genre me parurent devoir tenter le premier Théâtre- Français ; je me souvins des Nuées; il me sembla que cette audacieuse comédie serait d'un bon effet sur notre première scène, si timorée sous la férule de la censure ; je pensai qu'il serait utile et amusant à la fois de montrer au public français ce que se permettait le grand comique grec contre les hommes politiques et contre les grands hommes de son temps. D'autre part, quel puissant attrait de curiosité n'aurait pas excité la mise en scène de cette comédie grecque J l<e théâtre antique d'Arles ou celui d'Orange^ aurait été représenté sur la scène par un décor fidèle; sur le premier plan, la maison de Socrate et celle du vieux bonhomme Strepsiade, et, pour fond du tableau, les montagnes de l'Attique sur lesquelles planent, puis s'abattent les chœurs des Nuées^ venant ensuite se grouper sur la scène, et chantant des vers harmonieux sur des mélodies de Rossini ou

> Les ruines du théâtre antique d*Orange complètent celles du théâtre d'Arles, et avec ce qui reste des deux monuments on pourrait en reconstruire un entier.

d'Auber , exécutées par les chœurs de l'Opéra. Cette comédie grecque aurait pu trouver dans la troupe du Théâtre -Français d'heureux interprètes. Prévôt eût été parfait dans le rôle du vieux Strepsiade; Samson dans celui de Socrate ; Régnier dans celui de Phidipide ou dans le personnage de V Injuste; enfin, dans cette grande figure du Juste, personnification de la Grèce héroïque, rôle imposant et dramatique, Beauvallet, avec sa voix puissante, aurait pu déployer, comme up acteur antique, des moyens énergiques et violents, dépassant parfois le but, mais ne le manquant presque jamais.

Ce projet, ou plutôt ce rêve, n'a pas eu de suite : tout ce qui nous en est resté , c'est la scène entre le Juste et V Injuste traduite, ou du moins très-fidèlement imitée d*Aristophane. Nous la livrons au public ; osons-nous trop espérer eu pensant que , malgré les défauts de notre version, on y découvrira les traces des beautés de l'original?

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