‹ Les chants des vaincus: poésies nouvellesChapitre 34 sur 69 · BARBAROUX, GUADET, LOUVET, BUZOT, PÉTION · texte numérisé non relu

BARBAROUX, GUADET, LOUVET, BUZOT, PÉTION

BARBAROUX

J'hésite, citoyens, mon àme est alarmée :

Devons-nous employer Wimpfen et son armée ?

Quel intérêt le pousse à nous offrir son bras? On sert mal un parti dont soi-même on n'est pas. Wimpfen est en secret royaliste, et je tremble Qu'il vende la Gironde et la Montagne ensemble. L'Angleterre a déjà marchandé son honneur ^ ;

* Voir dans les mémoires de Louvet l'indignation qu'éprouvèrent les Girondins en découvrant l'opinion cachée du général Wimpfen et son désir de négocier avec TAnglelerre.

La trahison peut-être est mûre dans son cœur, Et notre cause un jour pourrait être flétrie Si nous prenions pour chef un traître à la pairie. Pour la France armons-nous : c'est un devoir ; il faut Frapper les assassins, renverser Téchafaud, Délivrer le pays du joug de la Montagne.

Mais que la liberté, qui nous met en campagne, N'accepte pour soutiens, en ces malheureux jours. Que ceux qui Font fondée et qui l'aiment toujours ! Ne mêlons pas Wimpfen à notre sainte cause.

Oh I la guerre civile est une horrible chose !

GUADET

Cependant cette armée est notre seul appui.

Wimpfen peut sur Paris marcher dès aujourd'hui, Et nous hésiterions par de vaines alarmes A prêter à nos droits le secours de ses armes I Je ne reconnais pas le hardi Barbaroux.

LOUVET

C'est un sage égaré dans un conseil de fous.

PÉTION

Louvet raille toujours.

LOUVET

Oui, mes amis, je raille Vos projets 4'alliance et vos plans de bataille. Vous le savez ; Marseille et Bordeaux ont promis De se lever pour nous contre nos ennemis.

Attendons leur concours.

GUADET

Attendre ! mot barbare !

Lorsque des Girondins l'échafaud se prépare, Lorsque les assassins de l'horrible faubourg Ebranlent de leurs cris les murs du Luxembourg * . Attendre ! quand peut-être à ces cris sanguinaires Robespierre et Marat livrent déjà nos frères ! Attendre ! se peut-il? Avez-vous oublié Que chaque jour d'attente au meurtre est employé? Pour frapper les tyrans que faut-il qu'on attende ? L'horreur de leurs forfaits peut-elle être plus grande? N'est-il pas temps enfin que de nos bras vengeurs Nous arrachions la France à ces vils égorgeurs?

BUZOT

Oui, l'avis de Guadet est le seul magnanime;

* Les députés da parti girondin qui n'avaient pu s'échapper de Paris étaient alors renfermés dans la prison du Luxembourg. '

Hésiter plus longtemps c'est adhérer au crime. Marchons avec Wimpfen, il le faut, citoyens; Le but est glorieux, qu'importent les moyens ! Quand nous triompherons, grâce à cette alliance. Nous reprochera-t-on d'avoir sauvé la France?

BÀRBÂROUX.

Mais ne voyez-vous pas l'abime où nous tombons

En employant l'agent de Pitt et des Bourbons?

Si malgré nos efforts la liberté succombe,

Nous serons accusés d'avoir creusé sa tombe.

Que rêve4-il, celui qui vient nous protéger?

Ou l'ancien despotisme, ou le joug étranger.

Mes amis, par ma voix, c'est l'honneur qui vous crie

D'attendre d'autres bras pour sauver la patrie.

Oh I quelques jours encore, et de leurs droits jaloux

Tous les départements se lèveront pour nous ;

De leurs représentants ils prendront la défense;

Ils viendront à Paris réintégrer la France ;

Chassant les dictateurs de la Convention,

A leur place ils feront siéger la nation.

Déjà ce peuple ardent, que notre voix éclaire.

En tous lieux est ému d'une sainte colère.

Il s'éveille, il s'indigne, il demande raison Des forfaits que Paris a commis en son nom ; Il est las de subir un sanglant esclavage, El l'excès du malheur le prépare au courage.

Dirigeons, citoyens, ce généreux réveil ; T^ salut du pays dépend de ce conseil.

Ne précipitons rien : pour gagner des batailles Il nous faut l'union, et non des représailles ; Aux fureurs des partis n'ayons jamais recours ; De la France attendons l'unanime concours.

L'ardeur mène au succès, mais trop d'ardeur égare ; De Wimpfen et des siens notre honneur nous sépare ; Observons leurs desseins, mais sans les partager : Ne pensons qu'à la France et non à nous venger. Et d'ailleursy.qu' espérer d'une armée indocile Dont le chef n'est pas sûr? Caen nous offre un asile, Demeurons dans ses murs où la fidélité Veille aux restes sanglants de notre liberté.

GUADET

Ce dessein est timide et je le désavoue.

Caen serait-il pour nous comme une autre Capoue?

Tandis que le pays succombe à ses revers.

- 2Û4 - Que faisons-nous ici ? Nous composons des vers, Nous tonnons dans les clubs en tribuns de théâtre. Nous raillons la Montagne alors qu'il faut l'abattre. Eh ! que lui font nos voix qui n'ont pu l'ébranler ? Nous devons désormais agir, et non parler.

Armons-nous ; c'est assez de succès oratoires ; Le fer nous donnera de plus sûres victoires.

Armons-nous, et quittons ce sol hospitalier Où nos cœurs amollis finiraient par plier.

Fuyons les amitiés et les louanges vaines ; En vrais républicains brisons toutes nos chaînes; Restons maîtres de nous, redoutons la beauté^ Et n'ayons qu'un amour ardent, la liberté !

LOUVET

Guadet parle en censeur.

BÀRBÀROUX.

En tribun moraliste.

PÉTION

C'est qu'il a remarqué la belle royaliste

Oui va l'entendre au club, et parfois t'applaudit.

BARBAROUX

Quoi ! Charlotte Corday, royaliste, as-tu dit ?

Tu te trompes, ami, la liberté l'enflamme;

A notre sainte cause elle a voué son âme.

Fille d'un gentilhomme, au sortir du berceau,

Elle lisait Raynal, elle admirait Rousseau.

Des préjugés du rang brisant déjà la chaîne,

La jeune aristocrate était républicaine;

Et dans ces écrivains, sublimes précurseurs.

Dont la voix, avant nous, maudit les oppresseurs,

Elle aimait à trouver cet éloquent courage

Qui préparait le peuple à sortir d'esclavage.

Comme eux, elle espérait que pour l'humanité

Des jours meilleurs naîtraient avec la liberté.

La Révolution trompa son espérance.

Des despotes nouveaux enchaînèrent la France ;

La liberté mourut en tombant dans leurs bras ;

Mais ce cœur généreux ne désespéra pas.

Fille de la cité qui nous offre un refuge,

Quand Charlotte Corday nous regarde et nous juge.

Quand de nous elle attend le salut du pays.

Oh ! jurons que ses vœux ne seront pas trahis.

Si de jours menaçants notre avenir se voile.

Qu'elle soit notre espoir, qu'elle soit notre étoile !

PÉTION

Quel feu !

LOUVET

C'est de l'amour.

BARBA ROUX

Pas un seul mot railleur!

Ayons la gravité qui convient au malheur.

Celle dont nous parlons descend du grand Corneille; Elle a droit au respect que ce beau nom réveille. Du sang dont elle sort conservant la fierté, Elle ne sent d'amour que pour la liberté.

En elle un esprit mâle à la beauté s'allie.

A la voir, on dirait cette fîère Emilie Que son aïeul créa dans un drame inspiré.

Je l'admire, et pour moi c'est un être sacré.

GUADET

Quelquefois dans nos clubs mon regard l'a suivie ; De la revoir encor vous me donnez l'envie.

BARBAROUX

Vous aurez cet honneur.

BllZOT.

Nous en sommes jaloux.

BARBAUOUX.

Ici même aujourd'hui nous la reverrons tous.

PÉTION, qui s'est approché de la fenêtre.

La voici ; sur ses pas marche un vieux domestique

BARBAROUX y regardant C'est elle.

LOUVET

Elle a les traits de la Diane antique.

GLADET.

Sa fierté se trahit dans le feu de son œil.

BARBAROUX

Elle entre. De la porte elle a franchi le seuil. Silence, mes amis.

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