SCÈNE II
Les précédents, CHARLOTTE, suivie d'un vieux domestique.
CHARLOTTE, entrant, à son domestique.
Restez dans celte salle.
LOUVET
Que sa taille à la fois est noble et virginale î
GUADET
Qu'elle est belle!
CHARLOTTE, s'approchant.
Je viens, citoyen Barbaroux, Pour vous solliciter; puis-je compter sur vous?
BARBAROUX
Oh! parlez, disposez de mon bras, de ma vie, Madame ;
CHARLOTTE
Vous savez que ma meilleure amie, Yolande de Forbin % en Suisse, malgré moi,
* Elle af ait été élevée dans le même couvent que Charlotte Corday.
Émigra Tan passé, sans connaître la loi
Qui confisquait ses biens. Dans Texil l'indigence
La poursuit. Comme vous elle est née en Provence.
Citoyen Barbaroux, croyez-vous qu'on pourrait
Adoucir la rigueur de ce fatal arrêt ?
Je me rends à Paris, je veux agir pour elle ;
(Souriant.)
J'intriguerai, Messieurs; mais que pourra mon zèle? Aidez-moi : vous avez des amis à Paris?
BARBAROUX
Hélas! vous oubliez que nous sommes proscrits; Il ne nous reste plus d'amis que les victimes. De nos persécuteurs ignorez-vous les crimes?
N'allez pas à Paris; n'exposez pas vos jours.
CHARLOTTE, souriant.
Vous m' alarmez en vain, je partirai toujours.
BARBAROUX
C'est marcher à la mort! Vous êtes noble et belle. Et vous habitez Caen, cette ville rebelle Au joug des Montagnards. Oh ! c'est plus qu'il n'en faut Pour paraître à leurs yeux digne de l'échafaud î
Qu'un seul mot, qu'un regard, qu'un geste vous échappe^ Vous êtes accusée et le bourreau vous frappe.
CHARLOTTE
Le soupçon n'atteint pas un obscur voyageur.
G13ADET
La Montagne en tout bras redoute un bras vengeur.
CHALOTTE, souriant
Forte de sa faiblesse, une femme obtient grâce; Messieurs, j'en fais l'aveu, je voudrais voir en face Le3 chefs des Montagnards. Peut-être en parlant d'eux Les calomniez-vous. Ce Marat si hideux Ëst-il vraiment un monstre aux instincts sanguinaires? Pour moi de tels forfaits semblent imaginaires.
BUZOT
Madame, les récits de son iniquité N'égaleront jamais l'horrible vérité.
PÉTION
Au meurtre ses pamphlets dressent la populace.
GUABET.
11 a la soif du crime et n'en a pas l'audace.
Se sentant un objet d'horreur et de dégoût, Il se cache, et d'en bas, comme un immonde égoùt, Sur la foule abrutie il répand ses souillures ; Il sait s'en faire aimer par ses basses allures ; C'est le secret appui de tout lâche attentat ; Partout l'esprit du meurtre est soufflé par Marat, Et, des lieux souterrains oii fermente sa rage \ On ne le voit sortir que les jours de carnage.
CHARLOTTE
Ainsi de tous nos maux Marat seul est l'auteur?
BARBAROUX
Non, pas seul : il a fait plus d'un imitateur. Mais le premier au crime il ouvrit la carrière. Marat a suscité Danton et Robespierre.
Elevant dans le sang sa popularité.
Il les encouragea par son impunité ; De son ambition la leur a pris naissance.
Et son affreux pouvoir prépara leur puissance. Voyez dans ses écrits ses préceptes sanglants ; De ses crimes futurs il déroule les plans ;
1 Murât se cachait parfois duraut plusieurs Jours dans les caves de l.i maison qu'il habitait.
Niveler par la mort, telle est sa politique:
Et, quand de l'utopie il passe à la pratique, Le rêveur insensé devient un assassin.
Une fièvre homicide alors brûle son sein :
Comme des jours de fête il prépare d'avance Ces massacres réglés qui déciment la France.
Quand les septembriseurs aiguisent leurs poignards, Il est là, l'œil ardent et les cheveux épars. Sa voix des carrefours fait rugir la tribune; Il déchaîne les clubs, soulève la Commune, Et, traînant dans le sang la Révolution, Monte de crime en crime à la Convention.
Là, chef et courtisan des viles populaces, Il fait toujours appel à leurs passions basses ; C'est lui qui les excite et dirige leurs coups Contre ceux qu'il redoute et dont il est jaloux. La tâche des bourreaux dès lors n'a plus de trêve ; Rien n'arrête leurs bras, rien n'émousse leur glaive; La France, qui succombe à l'excès de ses maux. Saigne depuis Paris jusqu'aux derniers hameaux. En tous lieux la terreur semble engendrer le crime ; Tout citoyen devient assassin ou victime.
La sanguinaire ardeur que Harat répandit.
— 263 -* Gagne de rang en rang, comme un fléau maudit, El lui, qui se mourait, de carnage s'enivre.
Il se ranime, il vit!...
CHARLOTTE
Et vous le laissez vivre !
LOUVET
Eh ! que pourrait. Madame, un généreux eflbrf ? Hélas ! vous le voyez, le crime est le plus fort.
CHARLOTTE
Dans la France avilie il n'est donc pas un homme? Harat vit ! chaque jour son œuvre se consomme. Il vit, et pour frapper ce cœur de réprouvé.
Pas un bras résolu ne s'est encor levé !
Personne, délivrant le monde de l'infâme, A l'enfer qui l'attend n'a renvoyé son âme !
Oh ! ne nous plaignons plus de ces sanglants excès ! Marat et ses pareils sont dignes des Français; Puisque tout front se courbe et que toute âme plie , Ah ! nous méritons bien que l'on nous humilie ! Nous murmurons du joug; mais en le subissant N'avons-nous pas livré notre honneur, notre sang?
Les esclaves tremblants ont-ils droit de se plaindre? Servons donc les tyrans ou cessons de les craindre.
GUADET
Les craindre!... Non, Madame, oh! non. Avant un mois
Ils seront détrônés et punis par les lois.
Déjà, vous le voyez, une fidèle armée,
Prête à marcher pour nous, dans ces murs s'est formée,
Et versCaen des renforts venus de toute part
De notre sainte cause arborent Tétendard.
CHARLOTTE
Terminer nos malheurs par la guerre civile^ C'est un moyen bien lent, incertain, difficile.
BUZOT
Paris qui nous attend nous ouvrira ses murs.
CHARLOTTE, à part
Il est des coups plus prompts et des moyens plus sûrs.
(Haut.) Un mois, avez-vous dit, un mois ! Que de journées De carnage ! Oh ! combien de tètes moissonnées Par le fer du bourreau, durant un mois encor ! Combien d'infortunés marcheront à la mort !
Ne peul-on du pays hâter la délivrance ?
BARBAROUX
Que faire ?
CHARLOTTE
Adieu, Messieurs, je pars, je vous devance.
BARBAROUX
Mais songez au péril !
CHARLOTTE
Il ne peut m'émouvoir:
La terreur disparaît en face du devoir.
BARBAROUX
Mais quel devoir si grand?...
CHARLOTTE
Le malheur d'une amie.
Qu'importe le danger? mon âme est affermie.
BARBAROUX
Attendez !
CHARLOTTE
Pour frapper, le bourreau n'attend pas*
BARBAROUX
Que dites-vous?
CHARLOTTE
Je pense aux chances des combats; Je fais des vœux pour vous. De tous vos adversaires Puissiez -vous triompher !
PÉTIÔN.
Ces vœux sont-ils sincères ?
CHARLOTTE , sortant.
Je n'ai pas mérité ce doute injurieux.
Citoyens , dans huit jours vous me connaîtrez mi
mieux ^
' Tous les détails de cette scène sont historiques, et nous n*ayons souvent fait que mettre en vers les propres paroles de Charlotte Corday.