‹ Les chants des vaincus: poésies nouvellesChapitre 40 sur 69 · UNE AUTRE · texte numérisé non relu

UNE AUTRE

Nous lui ferons après danser la carmagnole.

LE CHEF

Qu'on apporte la tête et la pique !

CHARLOTTE

Oh ! non, non !

C'est horrible !

LE CHEF

Comment ! de quel droit, en quel nom , Viens-tu troubler ici le plaisir populaire?

CHARLOTTE, s'inclinant

Le peuple est souverain.

LE CHEF

Eh bien, crains sa colère.

(Se tournant vers l'hôtesse.) Connais-tu celte femme, et sais-tu depuis quand Elle est ici ?

l'hôtesse.

D'hier soir.

LE CHE^

D'où vient-^Ue ?

l'hôtesse.

DeCaen.

le chef.

Pays de révoltés.

l'hôtesse.

Ma foi, la jeune fille Est belle et semble fuir le joug de sa famille. Si j'en crois son langage et sa franche gatté, Autant que vous son cœur aime la liberté.

le chef , après avoir examiné Charlotte qui sourit, lui fhtppant sur Fépaule :

Allons ! je te protège, et, si tu veux m'en croire, En l'honneur de Marat avec nous tu vas boire.

CHARLOTTE

Je n'ai pas soif.

LE CHEF

Alors causons.

CHARLOTTE

Je le veux bien.

Des nouvelles du jour instruis-moi, citoyen ; Marat est-il aimé ?

LE CHEF

Du peuple c'est Tidole.

UNE FEMME

Son bras est notre appui. . .

LE CHEF

Son journal, notre école.

Mais toi, qui veux savoir ce que Ton pense ici, Tu pourrais nous donner des nouvelles aussi.

CHARLOTTE

Lesquelles ?

LE CHEF

Caen, dit-on, fait marcher une armée Contre Paris ?

CHARLOTTE

Ce fou va s'éteindre en fumée.

Une armée ! a-ton dit, mais ils ne sont pas cent.

LE CHEF

Tant pis si tu dis vrai : ça promettait du sang. Dans les départements j'aime qu'on se mutine. Ici ça fait longtemps aller la guillotine.

UNE FEMME

Frère, les condamnés ne nous manqueront pas : La Vendée en fournit.

UN HOMME

Bah ! nous en sommes las Des paysans bretons ; ils tombent par centaines; Hier, Samson décoiffa vingt femmes vendéennes ^ .

LES FEMMES, riant

Ah! ah!

LE CHEF

Elles voulaient briser le tombereau ; Elles ont de leurs cris assourdi le bourreau.

UN HOMME

Ça ne sait pas mourir !

* Voir dans les Mémoires de Riouffe le récit de la mort de ces pauvres paysannes de la Vendée, amenées à Paris pour y ôtre guillotinées.

CHARLOTTE, à part.

race cannibale !

Lès peuples de Néron et d'Héliogabale Comme toi se ruaient dans les cirques romains Pour railler les martyrs ou leur battre des mains J

UN HOMME

L'une appelait son fils, l'autre appelait sa mère. L'autre, les poings liés, te menaçait, commère; T'en souvient-il?

LE CHEF

Ma foi, cette exécution Était juste; il faut bien purger la nation.

Comme l'a dit Marat, le peuple sans-culotte Doit noyer dans le sang le parti qui complote.

CHARLOTTE, à part

Tout sentiment humain dans leur àme est tari.

TOUS, buvant

Vive, vive Marat !

LA VENDÉENNE, derrière le théâtre.

Mort à Marat !

LE CHEF

Ce cri

D'où vient-il ?

(La Vendéenne entre, poussée et (ï*appée par la populace.)

LA VENDÉENNE

SurMarat, anathème! analhème!

LE CHEF^ levant une hache sur sa tête.

Misérable, tais-toi !

CHARLOTTE, Tarrêtant.

Pitié!

LE CHEF, à Charlotte.

Pense à toi-même.

(Secouant le bras de la Vendéenne.) Allons ! vive Marat !

LA VENDÉENNE, se dégageant

Par le Christ tout-puissant.

Avant de m'y forcer, vous prendrez tout mon sang!

( Se tournant vers Charlotte. ) Crier vive Marat?... Vous m'entendrez. Madame, vous qui seule ici semblez avoir une âme !

Dieu me fit* veuve; un fils me restait pour appui :

Il n'avait plus que moi, je n'avais plus que lui. Le travail de ses mains nourrissait ma vieillesse ; Moi, je formai son cœur, je guidai sa jeunesse ; De mes pauvres aïeux je lui donnai la foi, La crainte du Seigneur et l'amour de son roi. Et nous vivions tous deux au fond de la Vendée, Loin de l'esprit du temps, sans concevoir l'idc^'o Que le jour approchait où le peuple égaré Briserait sous ses pieds tout ce qui fut sacré. Tandis que le malheur sur les grands delà terre Planait, la joie entrait dans mon humble chaumière: La fille de ma sœur à mon fils s'unissait.

Heureux de leur bonheur, mon cœur rajeunissait. Leurs bras unis rendaient la moisson plus féconde ; Obscurs, nous ignorions les orages du monde.

Et nous avions alors des pauvres le bonheur.

Du pain pour nous nourrir et de la joie au cœur. Un an après, pour nous la vie était amère.

Mon fils était parti, sa femme devint mère Loin de lui, sans qu'il pût recevoir dans ses bras L'enfant de leurs amours ; on se batlait, hélas ! Le seigneur deBonchamp, bienfaiteur du Bocage, Avait contre les Bleus fait armer le village,

El mon fils le suivit ; malgré notre douleur ,

11 sentit qu'il devait satisfaire à l'honneur.

Mais elle ! oh ! ses sanglots et ses cris fendaient l'àme.

Rien ne put consoler la malheureuse femme;

Un soir, elle endormait son enfant sur son sein;

Au clocher du village on sonna le tocsin ;

L'effroi se répandit de chaumière en chaumière :

Les Bleus étaient vainqueurs. Leur troupe meurtrière

Ravageait le pays : ils approchaient de nous ;

Où fuir? où nous cacher? Nous tombons à genoux,

Nous couvrons de nos corps le nouveau-né qui pleure.

Mais déjà les soldats sont dans notre demeure;

Leurs bras pour nous frapper se lèvent. « Pas ici,

« A Paris, dit leur chef ; Marat le veut ainsi :

(( Nous conduirons là-bas les mères. .. » Vers ma fille

Ils s'élancent alors, et sur moi leur fer brille.

Je crus sentir la mort ; je l'espérais, hélas!

Dédaignant ma vieillesse, ils ne frappèrent pas.

En entraînant la mère et l'enfant ils partirent.

Mes yeux s'étaient fermés et, quand ils se rouvrirent,

Je vis mon toit de chaume envahi par le feu ;

Je m'élance au dehors. Quel spectacle ! ô mon Dieu !

Le village est désert et croule sous les flammes.

Je crois entendre au loin des cris plaintifs de femmes Et des voix de soldats. J'accours, malgré mes ans ; Je rejoins dans les bois deux chariots pesants ; Ils s'éloignaient, chargés des malheureuses mères Baignant leurs nourrissons de leurs larmes amères. Madame, elle était là la femme de mon fils !

Immobile, sans pleurs, sans regards et sans cris. Renversant les soldats, vers elle je me jette; Elle ne me voit pas ; elle reste muette.

En vain en l'embrassant je lui dis : Me voilà ! En vain des plus doux noms, ma bouche l'appela ; Elle eut un rire affreux, et, sans une parole, Elle me repoussa du geste : elle était folle ! Dire comment je vins ici, je ne le puis.

Duranttrois jours brûlants, durant trois longues nuits, Je suivis les deux chars où gisaient pêle-mêle Vingt femmes emportant leurs fils à la mamelle. Ma vieillesse et mes pleurs touchèrent les gardiens ; Ils m'assirent près d'elle, et puis je me souviens Qu'après un long chemin enfin nous descendîmes Au lieu qui, m'a-t-on dit, sert de prison aux crimes. Là, l'on nous sépara; mais, durant tout le jour, L'appelant et pleurant, je restai dans la cour.

Lorsque l'aube revint, dans une autre charrette Je la vis qui passait; elle courbait la tête ; A mes cris son regard ne se releva pas :

Elle ne tenait plus son enfant dans ses bras ! Oii la conduisait-on, elle et les autres femmes ? J'interroge en tremblant. Des sarcasmes infâmes Épouvantent mon coBur. Je la suis, sans savoir Où m'entraîne la foule, et bientôt je crois voir. . . Oui, c'est elle ! ... Au sommet d'une échelle elle monte; Sous le fer du bourreau. Dieu ! que la mort est prompte ! Je vis tomber sa tête, et de son cou béant Son lait sur l'échafaud jaillit avec son sang.

CHARLOTTE

C'est horrible !

LA FOULE, riant

Ah! ah! ah!

CHARLOTTE, prenant les mains de la Vendéenne.

Pauvre mère !

LA VENDÉENNE

Madame, Je restai là longtemps, sans mouvement, sans àme; Je ne revins à moi que vers la nuit. D'abord

Je n'eus qu'un souvenir : l'enfant n'était pas mort !

Qu'était-il devenu dans cette ville immense?

Comment le retrouver ? Sans guide, je m'élance,

Je remonte les quais. Lescieux étaient obscurs ;

Pourtant de la prison je reconnais les murs ;

Je demande au geôlier cet enfant de ma fille.

Tout ce qui m'est resté de ma pauvre famille ;

J'implore sa justice et son humanité :

« Aux enfants orphelins sans doute on l'a jeté,

« Me dit-il; de Marat c'était l'ordre. » Oh ! l'infâme,

M'écriai-je. Marat, ce nom frappe mon âme

Pour la seconde fois. . . Qui nommez-vous ainsi ?

« L*ami du peuple. » — Eh bien ! je suis du peuple aussi :

Qu'on me mène à Marat, et que Marat m'entende !

Cet enfant de mon sang, il faut qu'il me le rende !

Oh ! guidez-moi, venez... Et de mes cris perçants

Sur mes pas éperdus j'attire les passants,

La foule me conduit près du lieu qu'il habite.

Je m'élance, je frappe à sa maison maudite,

J'invoque sa pitié, j'appelle en suppliant;

Il parait, et mon cœur se glace en le voyant !

Le sinistre regard de son hideux visage

A changé mon espoir en un sombre présage :

Mon enfant! mon enfant! lui dis-je... Il a souri,

Et ma voix plus farouche a répété ce cri.

Lui, voyant que pour moi la foule se déclare :

« Cet enfant! la patrie à jamais t'en sépare,

« Me dit-il ; il est né d'un père révolté ;

<t Pour le rendre à l'État nous te l'avons ôté. » —

— « Eh ! de quoi te plains-tu? » dit la foule flottante^

Dont la pitié se change en clameur insultante;

A ces mots, on me frappe, on me chasse, on me suit;

Mon martyre a duré pendant toute la nuit.

Au jour, autour de moi la foule s'est accrue ;

Madame, ils m'ont traînée ainsi de rue en rue.

Me tuant mille fois et n'achevant jamais !

(Se tournant vers la foule.) Oh ! frappez ! je n'ai plus à vivre» désormais! Ah ! loin de fuir la mort, je l'attends, je l'implore. Oui, j'ai maudit Marat, je le maudis encore ; C'est le bourreau des miens ! qu'il meure, et que son sang Coule enfin pour venger tant de sang innocent !

LE CHEF

Ton histoire est finie ? Eh bien , vieille vipère. Je t'ai patiemment laissé parler, j'espère ; Pensais-tu m' attendrir avec ton long sermon ?

Voyons !

( Levant la hache. )

Vive Marat ! veux-tu crier ou non ?

LA VENDÉENNE

Jamais !

LE CHEF , à la foule.

Vous le voyez, la vieille se mutine !

UN HOMME

À la lanterne, allons !

Page 1