‹ Les chants des vaincus: poésies nouvellesChapitre 41 sur 69 · QUATRIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

QUATRIÈME TABLEAU

CHARLOTTE; elle s'assied sur un banc. Ainsi qu'un assassin j'ai caché le couteau.

(Elle porte la main sur son cœur.)

Il me glace, ô mon Dieu ! . . . Pourtant le jour est beau ! Le soleil de juillet verse une ardente flamme : D'où vient que sa chaleur n'échauffe pas mon âme? Lorsque j'étais enfant, j'aimais les jours d'été ; A mon esprit rêveur ils rendaient la gaîté.

Sitôt que s'éveillait la nature engourdie.

Je courais dans les prés, nia belle Normandie ! J'allais, de tes pommiers secouant les rameaux. Couvrir de leurs débris le miroir de tes eaux ;

Et, dans tes frais vallons, je poursuivais, rieuse, Des ondes et des fleurs la fuite sinueuse.

Oh ! dans tes champs aimés pourquoi ne suis-je plus? Pourquoi le souvenir de ces plaisirs perdus Passe-t-il dans mon âme à cette heure suprême ? Le soleil sur mon front brille toujours le même ; Sa lumière se joue au fond de ces arceaux ; Elle court sur les fleurs, les arbres et les eaux; La terre a des parfums, et l'atmosphère est pure. Mais ici ce beau jour me semble une imposture. Mon cœur n'ose en jouir sans trouble et sans remord; C'est un masque riant qui me cache la mort. . . Le sang coule là-bas ! . . . la Vendéenne expire Au lieu même où sa fille a reçu le martyre!

Le sang, toujours le sang ! toujours l'assassinat ! Et moi, pour l'arrêter, je vais tuer Marat !

Je vais répandre encor du sang ! . . , Horrible idée ! Oh ! sinistre dessein dont je suis possédée ! Eh quoi ! ce bras aussi va frapper ?, . . Est-ce à moi Contre le meurtrier de remplacer la loi?

Mon Dieu, ne vais-je pas violer la justice Qui juge le coupable avant qu'on le punisse ? Mais la justice est morte et les lois ont péri,

Et de ma conscience il faut suivre le cri.

Je frapperai Marat, aujourd'hui, dans une heure l Sa mort délivrera la France ! ... il faut qu'il meure ! L'acte accompli, je sais qu'étrangère en ces lieux Je tombe entre les mains d'un peuple furieux ; Ensemble s'éteindront ma vie et ma mémoire... C'est bien ! le dévoûment doit dédaigner la gloire *. Peut-être l'avenir me gardait d'heureux jours ! A ce qui va nous fuir on s'attache toujours ; Mon faible cœur se prend à regretter la vie.

Cette mère qui passe, hélas ! me fait envie ; A son humble foyer le malheur n'atteint pas ; Avec ce bel enfant qu'elle tient dans ses bras Elle croit, possédant un trésor qui l'enivre. Que le monde est heureux, et qu'il est doux de vivre. . , Et moi je vais mourir, n'ayant jamais goûté I^ pur ravissement de sa félicité !

(Après une pause.) Avant d'avoir aimé je meurs ! Pensée amère !

(Elle regarde la mère et Tenfant) Mais l'enfant court vers moi sur les pas de sa mère;

* Cette touchante pensée est exprimée par Charlotte dans sa lettre à Bar* baroux. Voir les notes à la fin du volume.

Il la quitte, il s'approche.

(Se penchant vers Tenfant.)

Oh r viens, ne me fuis pas !

Tu me souris, enfant, et tu me tends les bras ! Viens sur mon front brûlant poser la lèvre pure ! Oh ! que n'ai-je écouté la voix de la nature ! Je serais mère aussi ! . . . Pourquoi ces pleurs ? pourquoi Ces combats douloureux que je sens naître en moi? Quel sentiment nouveau dans mon âme s'éveille ? Hélas ! je ne suis plus la femme de la veille ! Des pensers énervants se glissent dans mon cœur, Mon courage est glacé, mon dessein me fait peur ; Je ne veux pas mourir ! ... Oh ! la vie est si belle ! Et je n'ai pas joui des biens qui sont en elle, De l'amour, des transports de la maternité, De ces jours qui pour nous valent l'éternité! L'amour ! ce sentiment n'est- il pas dans mon Ame? Incertain, vague encor, mystérieuse flamme.

Image qui me suit, rêve qui m'attendrit, Vision qui m'attache au destin d'un proscrit ! Que l'exil avec lui serait doux ! . . . Sa pensée Me trouble... en le fuyant, ah ! j'étais insensée ! Lui peut-être il m'aimait! peut-être... oui, je pressens

Un bonheur inconnu qui pénètre mes sens.

Je ne veux pas mourir !

(Elle reste quelques instants comme anéantie, la tête cachée dans ses mains.)

UN CRIEUR PUBLIC, passant près de Charlotte.

Achetez les nouvelles !

Les exécutions ce matin étaient belles.

Le bourreau, sous mes yeux, en a fait plus de cent. Et les eaux de la Seine étaient rouges de sang. Achetez ! achetez ! Le sauveur de la France, Marat, l'ami du peuple, est en convalescence. Achetez, citoyens, achetez son journal :

11 dit comment il faut couper racine au mal ; n demande deux cent soixante mille tètes !

Dans les départements on dresse des enquêtes Contre les fédérés, contre les ci-devants.

Achetez, achetez ! pour deux sous je les vends !

CHARLOTTE, se levant.

Marat ! . . . partout ce nom vient frapper mon oreille. D'un indigne sommeil oh ! ce nom me réveille ! Tu demandes encor des têtes à couper; Marat, pour les sauver ce fer va te frapper.

Oh ! le malheur public m'anime et me relève ; Je sors plus forle encor de ce coupable rêve. Les plaintes qui vers moi montent de tous les rangs, Le deuil des opprimés et les cris des mourants, La ruine et le sang qui couvrent la patrie M'ont armée. . . Oh ! c'est Dieu dont la vengeance crie. Mon courage renaît, je retrouve l'honneur.

Eh ! dans ces jours maudils, qui voudrait du bonheur? Pour regretter l'amour ai-je l'âme assez vile? Fuyez, honteux regrets d'une vie inutile, Égoïste pitié!... Sur moi j'osais pleurer; Mais cet instant d'erreur je cours le réparer.

FI\ DU QUATRIKMF TABLKAU.

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