‹ Les chants des vaincus: poésies nouvellesChapitre 5 sur 69 · LE MARABOUT DE SIDI-BRAHIM · texte numérisé non relu

LE MARABOUT DE SIDI-BRAHIM

LE MARABOUT DE SlDl-BRAHIM

BiCIT D'VN CAPOBAL.

Héroïques débris à la mort échappés, Quoi ! douze seulement n'ont pas été frappés ! Le visage couvert de sang et de fumée, L'uniforme en lambeaux, douze ont rejoint l'armée Sans armes, éperdus; un seul, leur caporal, Rapporte son fusil, et, du combat fatal.

Epuisé, la voix rauque et l'œil mouillé de larmes^ Il fait ce grand récit à tous ses frères d'armes. :

« Ils avaient massacré, jusques aux derniers rangs, Notre beau bataillon des chasseurs d'Orléans. Le brave colonel Montagnac tombe en tête.

11 mourut en disant : « Que rien ne vous arrête; « Combattez, mes amis, et laissez là mon corps. » 11 fut enseveli sous trois cents Français morts ! L'arrière-garde encor luttait, mais avec peine ; Nous étions quatre-vingts, et notre capitaine L'intrépide Géraud : « Vous qui restez debout, « Cria-t-il, suivez-moi jusqu'à ce marabout ! » Nous volons sur ses pas. Cinq sont frappés en route; Les autres ont gagné cette étroite redoute Oii, cernés par l'émir, sans vivres, sans secours, Nous pûmes nous défendre et résister trois jours.

« D'abord, nous retranchant derrière la muraille, Des nombreux assaillants nous bravons la mitraille; Dans une cour, formés en quatre pelotons, Nos corps doublent l'enceinte oii nous nous abritons. Mille balles si£Daient dans l'air; le capitaine Prit à son lieutenant, le jeune Chapdelaine, Une ceinture rouge; avec mon mouchoir bleu

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Il en fit un drapeau : puis à travers le feu, Au haut du marabout j'allai planter moi-même Ce signal, espérant qu'avant l'heure suprême Un r^imenl français pourrait l'apercevoir.

Je descendis ; bientôt je revins pour mieux voir, Une lunette en main : rien ! . . . pas un seul des noires N'apparaissait au loin ; je rejoignis les autres.

«* Pourtant Abd-el-Kader avec ses cavaliers

Bloquait le marabout; des Français prisonniers

Etaient là dans son camp; à l'un d'eux il commande

De venir décider notre petite bande

A se rendre. Celui qui gravit la hauteur

Fut reconnu vivant par nous avec bonheur ;

C'était un de nos chefs, Dutertre, capitaine;

Il marchait le corps droit et la mine hautaine*

Quand il fut arrivé devant le marabout :

« Compagnons, nous dit-il, la France saura tout;

« Pas de faiblesse, amis, pas de lâches alarmes ;

a Si je ne vous invite à mettre bas les armes,

•< L'émir m'a menacé de me décapiter ;

M Eh bien ! je vous engage à toujours résister >

M Mourez jusqu'au dernier s'il le faut ! w Ce langage Electrise nos cœurs, double notre courage; Nous lui crions : Adieu ! Lui part résolument. Et de sa tête il paie un si beau mouvement.

« Après lui, par trois fois nous vîmes apparaître Un Arabe à cheval apportant une lettre.

L'émir nous écrivait : « Vos têtes tomberont Si vous ne vous rendez ! —Tous les Français mourront. S'est écrié Géraud, plutôt que de se rendre ! » Et la dernière fois, pour mieux se faire entendre. Il répond : « C'est assez, nous sommes résolus; Continuez l'assaut, ne parlementons plus ! >»

« Aussitôt des deux parts un feu vif recommence; Vigoureuse est l'attaque autant que la défense. Dans cet étroit réduit toujours fortifiés.

Nous n'avions pour abri qu'un mur de quatre pieds. Les balles se croisaient avec le jet des pierres ; Les sabres se heurtaient contre les cimeterres.

Ainsi l'on se battit une heure à bout portant ;

Puis l'émir suspendit cette lutte un instant

Pour recueillir ses morts, tombés dans le carnage.

Nous n'avions qu'un blessé d'une balle au visage.

Les Kabyles, bientôt recommençant le feu,

Chaînèrent jusqu'au soir; la nuit on tira peu.

Cette nuit de répit fut par nous employée

A garnir de créneaux l'enceinte mitraillée,

A couper chaque balle en quatre ou six morceaux;

Au jour nous étions prêts pour de nouveaux assauts.

A dix heures, l'émir et sa cavalerie

Vinrent renouveler l'attaque avec furie.

Ce fut rude; debout et toujours l'arme en main,

Nous nous sommes battus jusques au lendemain.

Abd-el-Kader, lassé de tant de résistance.

Fit sonner la retraite et quitta l'éminence.

Ne laissant à l'entour que cinq cents fantassins.

En trois postes égaux qui fermaient les chemins.

« Hais le troisième jour, plus faibles, nous sentîmes Que bientôt de la faim nous serions tous victimes; Et nous fûmes réduits, en ces extrémités,

À de vils aliments par rhomme rejetés.

Comment nous échapper? Partout des sentinelles^ De six pas en six pas, se répondaient entre elles ; Quelques-unes, voyant notre affreux dénùment, Venaient nous proposer des fruits et du froment.

V La nuit vint; épuisés, sentant; la mort prochaine, Il ne nous restait plus qu'une chance incertaine : Quitter le marabout et fuir ; on tint conseil; On fixa le départ au retour du soleil.

Dès l'aube nous sortons, le capitaine en tête, Nous renversons un poste avec la baïonnette, Nous formons un carré, l'un par l'autre affermis, Et nous nous dérobons aux groupes ennemis.

u Nous longions un ravin, en face d'un village, Quoique faibles, déjà nous reprenions courage. Nous n'avions jusque-là que quatre hommes blessés, Quand soudain, du hameau sortant à flots pressés. L'ennemi nous cerna dans la plaine stérile :

Nous étions quatre-vingts, ils étaient quatre ttiille ! Désespérant du sort, alors, pour en finir, '

Nous fondîmes sur eux en les voyant vèttîi^; * ' Nous perçâmes leurs rangs pour nous frtfférif^tftssfi^, Hais ce fut le moment d'un horrible carnage.

Les Arabes sur nous tiraient de tous côtés.

Comme en un tourbillon nous étions emportés ; Nos morts dans le ravin roulaient sans intervalle, n ne nous restait plus ni cartouche ni balle ; Dans un champ de figuiers précipitant nos pas. Nous pûmes nous compter!... Que de perles, hélas! Quarante survivaient avec le capitaine, Quarante étaient restés morts avec Chapdelaine ! Tous nos efforts sont vains, il faut mourir comme eux. Les Arabes sur nous se pressent plus nombreux; Alors le désespoir s'empara de nos âmes; En nous disant adieu nous nous précipitâmes La baïonnette au poing pour vendre chèrement Dans ce dernier combat notre dernier moment.

Ce fut des deux côtés une affreuse tuerie ! . . . Le capitaine mort ! . . . plus que quatorze en vie ! Dont douze seulement se sont sauvés enfin; C'est nous, frères, voyez ! nous expirons de faim. »

Il se tut : ce récit, dont toute àme est saisie^ Est au-dessus de Tart et de la poésie; Avec un saint respect nous Tavons écouté.

Et redit simplement dans sa sublimité

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Soldats, en relisant cette page homérique, N'enviez plus les traits de rhéroisme antique ; Ils sont tous égalés par tos traits de valeur. Un beau revers parfois surpasse la victoire; Oh ! pour les nations c'est encore une gloire Qu'un sublime malheur !

La victoire d'ailleurs sera votre vengeance ; Vous ferez triompher les armes de la France;

Vous la représentez, elle est sûre de vous ; Et, pour vaincre au désert les troupes musulmanes. De vos frères martyrs les héroïques mânes Dirigeront vos coups.

De toutes ces tribus, qui lassent la clémence, Alors vous leur ferez une hécatombe immense; El, sur le monument par la France érigé.

Quand de l'émir vaincu tombera la bannière.

Le bataillon sacré dans sa couche de pierre Reposera vengé.

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