‹ Les chants des vaincus: poésies nouvellesChapitre 57 sur 69 · MADAME ROLAND, HENRIETTE · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND, HENRIETTE

(La femme du geôlier introduit Henriette et se retire.)

MADAME ROLAND

Quoi ! c'est toi !

(Elles s'embrassent)

HENRIETTE

Hàtens-nous ! viens, ils comptent les heures ; Et, si je ne te sauve, il faudra que tu meures !

MADAME ROLAND

Laisse-moi tout entière au bonheur de te voir !

HENRIETTE

Puis-je oublier la mort que tu vas recevoir?

MADAME ROLAND

Sur le sort qui m'attend pourquoi verser des larmes? Pour moi lu fais revivre un passé plein de charmes. Oh ! parlons du bonheur des jours évanouis, De ces rêves si purs que le monde a trahis; Parlons des sentiments chers à notre jeunesse ! A mes derniers instants que ce passé renaisse ; Que je le voie encor calme, riant et beau, Et que j'emporte enfin son image au tombeau !

HENRIETTE

Ainsi, lorsque demain au supplice on te mène. Je te retrouve ici l'âme forte et sereine ; Ce courage si fier ne s'est pas abattu.

Et, quand la mort arrive, à peine y penses-tu !

MADAME ROLAND

A quoi sert de parler d'un sort irrévocable?

La peur convient au lâche et la plainte au coupable;

Mais celui qui ne sent ni terreur ni remord

Avec tranquillité doit marcher à la mort.

HENRIETTE

Non, il doit résister; la résistance honore,

Lorqu'à servir sa cause on peut prétendre encore*

Toi, de la liberté martyr et défenseur,

Pour la voir triompher tu dois vivre, ma sœur;

La liberté, livrée au bras de Robespierre,

Après des nuits de sang trouvera la lumière.

Ceux qui souffrent pour elle et qui l'aiment toujours

Auront part à sa gloire en de plus heureux jours.

Souris à cet espoir, vis, cède à ma tendresse!

MADAME ROLAND

Tu parles d'avenir quand l'échafaud se dresse! Ma sœur, je meurs demain .

HENRIETTE

Non, tu ne mourras pasi

— 33/» — MADAME ROLAND

Eh ! quelles mains pourraient m' arracher au Irépas !

Aurais-tu demandé ma grâce à Robespierre?

Non, tu ne Tas pas fait; non, ton âme est trop fière!

Du sang des vingt et un l'échafaud fume encor;

Après eux il est beau d'y recevoir la mort.

Comme vous, en chantant l'hymne patriotique,

On me verra mourir, fils de la République,

mes frères, Vergniaud, Brissot et Gensonné;

Et vous, couple touchant, si jeune moissonné,

Ducos, Fonfrède, amis qu'aurait chantés Virgile,

Poétiques tribuns nés dans la même ville !

Demain de l'échafaud que vous avez sacré

Je vais monter aussi le glorieux degré !

Dans son sang le plus pur quand la France est baignée.

Si l'on m'eût fait l'affront de m' avoir épargnée.

Je t'aurais imitée, ô Charlotte Corday,

Et le même trépas me serait accordé !

HENRIETTE

Non, ma sœur, je n'ai point sollicité ta grâce, Mais je viens te sauver en mourant à ta place.

MADAME ROLAND

Que dis-tu ?

HENRIETTE

Oiie je suis inutile ici-bas, Que je ne vivrais plus si tu ne vivais pas.

Mais toi, femme honorée et grande citoyenne, Tu dois vivre, et ma vie assurera la tienne.

MADAME ROLAND

Héroïque amitié qui brave les tyrans !

Pour moi tu veux mourir!

HENRIETTE

A mes vœux tu te rends, N'est-ce pas? Le temps fuit, le supplice s'apprête. L'aube va ramener la fatale charrette :

Oh ! viens! Sous mes habits que tu vas revêtir, Sans soupçon les geôliers te laisseront sortir; Passe sans te troubler devant le poste, et marche Jusqu'au pont Saint-Michel: là, sous la première arche Une barque t'attend.

MADAME ROLAND

Quoi! sitôt nous quitter!

HENRIETTE

Prends cet or, hâte-loi !

MADAME ROLAND

Laisse-moi t' écouter!

Chaque mot que tu dis dans mon cœur ému vibre ! Ah ! crois-moi, je préfère au bonheur d'être libre Les sentiments si beaux que j'ai su t'inspirer. Oh! ne t'éloigne pas, laisse-moi t' admirer!

HENRIETTE

M'éloigner? Mais c'est toi qui pars, moi je demeure. Tu ne m' écoutes pas, tu laisses passer l'heure....

MADAME ROLAND

Qu'elle est belle cette heure où mon âme comprend Tout ce que vaut ton cœur si dévoué, si grand !

HENRIETTE

Cette heure, tu la perds!

MADAME ROLAND

Goûtons-la calme et tendre.

Sans douleur, sans regret.

HENRIETTE

Je ne veux plus t' entendre Viens, oh ! viens, «auve-toi !

MADAME ROLAND

Fol espoir! Si ton cœur, Dans ce combat touchant, du mien restait vainqueur. Ne crois pas assurer mon salut par la fuite; A l'instant les bourreaux seraient à ma poursuite. Quel asile espérer? L'infâme dictateur De chaque citoyen a fait un délateur , Et comme pour railler ton dévoùment sublime, Après toi l'échafaud me prendrait pour victime.

HENRIETTE

Eh bien , quand la Terreur épouvante Paris, Fuis, va te réunir aux Girondins proscrits.

Ils t'attendent, suis-les ! Grâce au Ciel, tous nos frères Ne dorment pas encor dans les champs funéraires : Quelques-uns des bourreaux ont su tromper les coups: Louvet, Buzot, Guadet, Pétion, Barbaroux Vivent encor.

MADAME ROLAND, tressaillant

Il vit, lui, le noble jeune homme !

HENRIETTE

Mais quel nom t'a frappé dans ceux que je te nomme ?

MADAME ROLAND

Tous ; ... je les aime tous ! . . Dis-moi, toujours errants. N'ont-ils pas rencontré des amis, des parents Qui les aient recueillis?

HSNRIETTE.

Les discordes civiles.

Tu le sais, ont chassé la pitié de nos villes. Craignant la trahison des lâches, des méchants, Nos amis fugitifs se cachent dans les champs. Le guide qui t'attend te mettra sur leur trace ; N'hésite plus, ma sœur; c'est près d'eux qu'est ta place. Oh ! pense à ces proscrits heureux de te revoir ! Va leur rendre la foi, va leur rendre l'espoir!

MADAME ROLAND

Ainsi, ton sacrifice aveugle et magnanime

En voulant me sauver me pousse vers l'abîme !

Oh ! laisse-moi mourir, car la mort c'est l'oubli !

HENRIETTE

Que dis-tu ? Mais d'où vient que ton fronl a pâli ?

Ouel trouble a pénétré dans ton àme si forte?

MADAME ROLAND

Ne m'interroge pas ! Demain je serai morte.

Ce cœur s'apaisera.

HENRIETTE

Mais tu verses des pleurs !

Comme autrefois ne puis-je adoucir tes douleurs?

MADAME ROLAND

Laisse-moi demander un asile à la tombe.

HENRIETTE

Oh ! ma sœur, c'en est trop; à tes genoux je tombe.

Oh ! ne résiste plus aux cris de l'amitié !

Oh ! vis par dévoûment, par devoir, par pitié !

MADAME ROLAND

A la sublimité d'une telle prière

Mon âme, je le sens, doit s'ouvrir tout entière :

Tu le sais, à cet âge où le cœur s' éveillant

Se débat, incertain, dans un rêve brûlant.

Mes inquiets désirs vers Dieu seul semblaient tendre;

J'aimais Dieu d'une ardeur et d'une foi si tendre

Qu'on pouvait présager ce que serait un jour

L'amour terrestre, éclos de ce divin amour.

Et lorsque je tournai mes pensers vers le monde,

Pour élancher ma soif de tendresse profonde,

Le fantôme adoré que toute âme poursuit

M'apparut, mais toujours se perdit dans la nuit;

Et mon cœur caressa cette ardente chimère

Jusqu'à l'heure funèbre où Dieu me prit ma mère.

Alors l'enchantement des rêves du passé

Au souffle de la mort sembla s'être glacé.

En voyant le néant des choses de la vie.

Ma foi dans le bonheur s'était évanouie :

Comme une illusion je rejetai l'espoir.

Et je n'eus plus qu'un but ici-bas, le devoir.

C'est toi qui, dans ces jours où le cœur désespère,

Me choisis un époux que j'aimai comme un père ;

L'estime, le respect m'attachèrent à lui.

Ma sœur, près de mourir, je le jure aujourd'hui^

Depuis qu'il partagea ma jeune destinée,

Jamais à le trahir je ne fus entraînée :

Mais souvent, je l'avoue, en gardant la vertu.

J'ai marché le front haut et le cœur abattu.

J'étais mère, et ma vie avait semblé renaître

En donnant à ma fille une part de mon être ;

La terre m'attachait, et pour l'humanité

Mon âme avec transport rêvait la liberté.

Oh ! quand je crus la voir se lever sur la France,

Gomme je partageai l'unanime espérance !

De mes rêves éteints je sentis le retour ;

Pour moi l'enthousiasme était un autre amour^

Amour vaste et sacré, passion dont la flamme,

Au lieu de l'énerver, fortifiait mon âme.

Oh ! comme j'éprouvais un mâle enivrement

D'initier les cœurs à ce grand sentiment !

Je cherchais et j'aimais tout être sympathique,

Epris ainsi que moi de la cause publique.

Sacrifiant sa vie à l'intérêt commun.

Affrontant sans plier les luttes du tribun.

Et, quand la liberté se voyait menacée.

Au péril de sa tête exprimant sa pensée.

Sans doute mon époux était homme de bien.

Philosophe rigide, intègre citoyen;

Mais l'ardeur, le courage et l'esprit de l'apôtre.

L'idéal de mon cœur, je le vis dans un autre.

Né sous le ciel de flamme où naquit Mirabeau,

11 était éloquent, il était jeune et beau :

Pour rendre Antinous, autrefois la sculpture

Aurait choisi ses traits ^ et sa noble stature.

Debout à la tribune, oh ! d'ici je le vois,

Le fçont calme, l'œil fier, d'une éclatante voix.

Du geste et de l'éclair que lançait sa paupière.

Dénoncer au pays Marat et Robespierre,

Et, de la liberté revendiquant les droits.

Attaquer les tyrans comme il brava les rois.

Ah ! qu'il me semblait grand quand sa voix intrépide

Rappelait au devoir la Gironde timide,

Et que, des massacreurs défiant les poignards,

Il vouait au mépris les chefs des Montagnards !

Mais, après ces combats livrés à l'assemblée.

Le soir nous le voyions souvent l'àme accablée.

La liberté luttait contre un double danger :

La trahison des siens, le fer de l'étranger ;

Au dedans avilie, au dehors combattue,

Avant d'être affermie elle était abattue ;

Il souffrait de sa honte, il sentait son affront :

Une sainte colère illuminait son front,

« u B&rbaroux , dont les peintres ne dédaigneraient pas do prendre les traits pour une tète d*ÂntinoUs. »

( Mémoires de Madaint Roland, portraits.)

Quand, penché sur la carte, il suivait les armées Qui venaient assi^er nos villes alarmées.

Pour vaincre ou pour mourir il eût voulu marcher; Et moi je V admirais et venais me pencher Près de lui... J'écoutais, et, troublée, attendrie. Je sentais plus ardent l'amour de la patrie.

Ainsi, sans le vouloir, je me pris à l'aimer D'un sentiment divin qu'on ne peut exprimer ; C'était une tendresse ardente, mais pudique.

Comme une jeune mère aime son fils unique, Comme on aime la gloire et l'honneur, je l'aimais! Mais cet immense amour, il ne le sut jamais.

Tel qu'un malheur sacré, je le cachais au monde : J'ai gardé dans les fers son empreinte profonde, Et, je le sens, peut-être au delà de la mort Je Vaimerai toujours, mais du moins sans remord. Et tu veux, ranimant ma passion trop vive.

Qu'aujourd'hui dans l'exil auprès de lui je vive? Oh ! ma sœur, de mon âme entends les derniers cris ; Celui que j'aime est un des Girondins proscrits !

HENRIETTE

Eh bien , loin de le fuir, la vertu te commande D'affronter et de vaincre une épreuve aussi grande ;

El lui, lui ce proscrit que tu n'as pas nommé. Sera digne de' toi, puisque tu l'as aimé !

MADAME ROLAND

Hélsm ! sûre de lui, le suis-je de moi-même ?

HENRIETTE

Par faiblesse tu meurs ?

MADAME ROLAND

Je meurs parce que j'aime !

J'ai trop souffert; je sens que dans mon cœur brisé Le courage est détruit, l'héroisme épuisé.

HENRIETTE

A défaut du bonheur, l'honneur te dit de vivre.

MADAME ROLAND

Oh ! pourquoi fuirla mort quand la mort nous délivre?

HENRIETTE

Ta vie est un devoir.

MADAME ROLAND

Ma vie est un fardeau, Mourir sera si doux !

HENRIETTE

Vivre sera plus beau.

MADAME ROLAND

Recommencer l'exil alors qu'il touche au terme, Je ne le puis.

HENRIETTE

Triomphe et marche d'un pas ferme.

MADAME ROLAND

4 la mort !

HENRIETTE

4 la vie où reste ton enfant.

MADAME ROLAND

Silence, oh ! par pitié !... •

HENRIETTE

La pitié te défend De laisser ici-bas ta fille abandonnée.

MADAME ROLAND

Quand je ne serai plus, veille à sa destinée.

HENRIETTE

Ainsi, rien ne t' ébranle et ne te peut toucher,

Et loin de fuir la mort , tu semblés la chercher ! Oh ! laisse-toi fléchir ! Hélas ! l'heure s'écoule : Ils vont venir; j'entends une porte qui roule!.... Prends ces habits.

MADAME ROLAND

Ma sœur, de ces derniers instants Ne troublons pas la paix.

JIEIHRIËTTE, avec désesi)oir.

On vienl : il n'est plus temps!

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