M4D4ME ROLAND, RIOUFFE, GIKEY DUPKE, BOIS-GUION, CL4V1ÈRE
MADAME ROLAND, à ses amis qui entrent
Amis, je vous revois enfin en liberté : Robespierre pour nous est plein d'humanité.
On ne me traite plus comme une prisonnière.
( Eile leur tend la main.) Riouffe, Bois-Guion, Girey-Dupré, Clavière,
Qu'il m*est doux de vous voir ! Asseyons-nous, amis.
(souriant.)
Comme dans mon salon nous voilà réunis.
Causons; en ce moment nous retrouver ensemble C'est encor du bonheur !
RIOUFFE. (il tient un livre à la main.)
L'heure qui nous rassemble Est bien triste, Madame, et nous ne pourrons pas Oublier comme vous l'approche du trépas.
MADAME ROLAND
Bon Rioulfe, toujours grave et mélancolique.
Toujours rêvant, ainsi qu'un philosophe antique, Â la mort, au réveil de l'âme! Dans Platon, J'en suis sûre, à l'instant vous lisiez le Phédon ^?
RIOUFFE
Oui, je m'entretenais. Madame, avec Socrate, Mais en pensant à vous, à la patrie ingrate Qui vous laisse mourir...
GLAVIÈRE.
Et nous épargne, nous,
« Rioufle avait traduit le Phédon et le lisait dans sa prison aux condamnés à mort, la veille de leur exécution.
Qui du même trépas aurions été jaloux.
GIREY-DUPRÉ, riant.
Ce désir, nos bourreaux sauront assez l'entendre, Et nous ne perdons rien, mes amis, pour attendre.
BOIS-GUION
Insouciant, tu ris au pied de l'échafaud !
GIREY-DUPRÉ
Oui, je n'ai qu'un regret, c'est qu'il me fait défaut Pour demain : je voudrais, accompagnant Madame, Y monter en chantant.
RIOUPFE.
Cœur léger et grande âme !
MADAME ROLAND
Héroïque railleur, comme un vrai Girondin, 11 regarde la mort avec un froid dédain.
Imitons son exemple, et, durant cette veille. Qu'aucune plainte, amis, ne frappe mon oreille. Défions le malheur et sachons, en mourant.
Par notre fermeté nous venger du tyran !
Eh ! n'est-ce pas ici, dans cette salle même,
Oue nos frères martyrs, quand vint l'heure suprême, Dans un dernier banquet couronnèrent leurs fronts, Et furent tour à tour gais, éloquents, profonds?
RIOUFFE
C'est ici ! devant moi, sur ces murailles sombres, Toujours des vingt et un se dessinent les ombres. Je crois les voir encore ainsi que je vous vois, Parlant entr'eux, assis là, sur ces bancs de bois, 4 Ventour d'une table où cette lampe pâle Versait comme à regret sa lueur sépulcrale.
Oubliant que pour eux la vie allait finir.
Ils buvaient au bonheur des siècles à venir.
Leurs paroles étaient nobles, franches et vives. Valazé seul manquait au nombre des convives.
Dans cet angle couché, ce tribun au grand cœur. N'attendait plus la mort, il en était vainqueur; Calme ainsi que Caton, il se l'était donnée.
Et, se tournant vers lui, la tête couronnée, Le sourire à la bouche et le verre à la main. Ses frères lui criaient : «Apprends-nous le chemin ! » Parfois Yergniaud, plongé dans sa molle indolence, 4 leur gaité bruyante opposait son silence;
Ou bien d'un mot naïf, sublime où dédaigneux,
Dans leurs débats trop vifs s'interposait entr'eux.
Il raillait doucement avec sa voix suave,
Tandis qu'à ses côtés Gensonné, triste et grave,
Parlait avec Brissot des malheurs du pays,
De leurs nobles desseins fatalement trahis,
De cette liberté que vit la Grèce antique,
Qui de nos jours avait fécondé l'Amérique,
Nais qui semblait mourir parmi nous en naissant.
Étouffée au milieu de la fange et du sang.
Les autres écoutaient ou devisaient ensemble,
Quand Ducos s'écria : « Messieurs ! qile vous en semble ?
Si nous chantions en chœur l'Éloge du Bourreau,
Jusqu'à l'heure où viendra le fatal tombereau?
Il dit, et sa voix mâle entonne un air de ronde
Qu'enfant il fredonnait aux bords de la Gironde.
Seulement des couplets parodiant les vers.
Du lâche dictateur il raillait les travers,
Et sa verve moqueuse, à cette heure dernière.
Mettait au pilori l'âme de Robespierre.
Mais insensiblement sa voix pure agita
'; Les fibres de son cœur, et son chant s'attrista.
Il Fonfrède, son ami, devina quelle image
Lui rappelait cet air qui berça leur jeune âge;
Car lui-même, rêveur en écoutant ce chant,
Se sentait attiré vers un tableau touchant !
Ce refrain du pays qui tous deux les vit naître,
Leurs femmes à leurs fils le murmuraient peut-être!
Et demain !.. Leurs esprits semblèrent s'égarer,
Et tous deux s'embrassant se prirent à pleurer.
L'émotion gagna l'héroïque assemblée.
Le chant mourut... Et moi, près d'eux, l'âmeaccabléo,
Moi qui devais survivre à cette heure d'adieu,
Je voulus l'adoucir en leur parlant de Dieu.
Près de voir s'accomplir cette horrible hécatombe,
Je pensais au réveil qui succède à la tombe,
4 l'immortalité de l'àme, à cet instinct
Qui vit encore en nous quand tout autre s'éteint.
Je tentai d'inspirer cette haute espérance
A ces grands citoyens qu'allait perdre la France.
De Socrate mourant leur rappelant la foi,
Je leur lus le Phédon, cette divine loi.
Alors l'âme du sage en eux sembla descendre.
Et quand le char funèbre au loin se fit entendre,
Ils étaient soutenus par un sublime espoir,
Et tous en me quittant me dirent: Au revoir!
MADAME ROLAND
Et c'est aussi l'adieu qu'ici je vous répète :
Mon âme échappe à ceux qui font tomber ma tête.
Au revoir, mes amis !
CLAVIÈRE
Vous qu'on adore ici, Vous qui nous consoliez, vous nous quittez aussi ?
BOIS-GUION. '
Quoi ! leurs proscriptions frappent même une femme !
GIRET-DUPRÉ.
Robespierre est jaloux de l'esprit de Madame !
RIOUFPE.
Comme eux vous partirez et vous mourrez sans nous î
MADAME ROLAND
Demain je vous promets de leur parler de vous. Mais suivons leur exemple; à cette heure d'épreuve Triomphons des douleurs dont le sort nous abreuve; mes amis, malgré nos désenchantements.
Mourons sans renier nos premiers sentiments; Aimons la liberté d'une mâle tendresse.
Oui ne doit pas faiblir quand l'échafaud se dresse; Oh ! n'oublions jamais que son sublime éveil À du monde enchaind secoué le sommeil, Et tour à tour, avant que le bourreau l'achève, Une dernière fois rappelons-nous ce rêve !
(àaavière.) Pour vous, la liberté, qu'en martyrs nous aimons, Se montra souriante au milieu de vos monts, Clavière, et vous avez connu dans l'Helvétie, Dès le berceau, l'amour delà démocratie :
Qui vous eût dit alors que cet amour puissant Pourrait être avili par des hommes de sang !
CL4VIÈBE.
Hélas ! comme 4dam Lux, cet enfant de Mayence, Je quittai, fils ingrat, mon pays pour la France. Comme lui, j'appelais l'heureux avènement D'une liberté vraie, ayant pour fondement La justice et l'honneur, et comme lui j'expie L'erreur de la vertu dans votre France impie.
RIOUFPE.
Non, la France est sacrée, et Dieu met dans son sein L'esprit d'égarement par un secret dessein.
La liberté, sortant du sang et des ruines, Plus forte sur la terre étendra ses racines; Les martyrs d'aujourd'hui préparent l'avenir : Instruite par l'exemple et par le souvenir, La liberté française, éclairée et féconde.
Un jour, victorieuse, affranchira le monde.
BOIS-GUION
Telle est ta destinée, ô triste humanité !
Par les malheurs d'un siècle un siècle est racheté.
RIOUPPE.
Oui, du sein de la mort la vie est engendrée ^
MADAME ROLAND
De tout ce que j'entends mon âme est pénétrée. Jusqu'à l'aube, oh ! parlons ainsi.
CLAVIÈRE
Qui vient à nous?
GIREY-DUPRÉ
Lamourette !
RIOUPPE.
Bailly!
* Phrase da Phédon.