SCÈNE VIII
LES PRÉCÉDENTS, BAILLY, LÀMOURETTE MADAME ROLAND, s^avançant vers Bailly.
Bailly ! . . . Quoi, c'est bien vous !
BAILLY
Ému par vos vertus et votre grandeur d'âme, Courtisan du malheur, je viens à vous. Madame Nous fûmes entraînés dans des partis divers.
Mais tout discord s'efface à l'heure des revers. Ici même, huit jours sont écoulés à peine, La veille de sa mort j'ai salué la reine; Je m'incline aujourd'hui devant vous!
MADAME ROLAND
bonté !
BAILLY
Pour moi, toute infortune est une majesté.
MADAME ROLAND
Noble cœur, grand esprit, conscience éclairée Que l'ardeur des partis n'a jamais égarée.
Dans nos conflits sanglants exempt d*inimitié, Vous fûtes équitable et je fus sans pitié.
La reine!... J'ai voulu, sans presque la connaître, La juger, et ce fut injustement peut-être.
Hélas ! vous le savez, les révolutions Hèlent toujours Terreur aux nobles passions; La foi rend exclusif, l'enthousiasme entraîne. Le vertige nous prend dans cette ardente arène ; On regarde sans voir, et Tcsprit le meilleur S'^areàsoninsu...
LAMOURËTTE.
Ce fut là mon malheur.
Prêtre, me dépouillant de mon saint caractère. Je rêvais en tribun le bonheur de la terre ; Je crus dans mon orgueil, transfuge du saint lieu. Que l'homme instituerait la liberté sans Dieu ; J'ai détruit sans fonder, et, tombé dans l'abime. J'ai compris que l'erreur pouvait conduire au crime.
MADAME ROLAND
Non ; c'est au malheur seul que vous fûtes conduit. Eh ! quel cœur généreux n'aurait été séduit Comme vous, en voyant d'un élan unanime
Le peuple anné déjà, mais encor magnanime,
Sortir de l'esclavage et de rabaissement,
Et proclamer enfin son affranchissement !
Aux ténèbres alors succédait la lumière,
Les droits sacrés de tous au pouvoir arbitraire-
Rappelons-nous encor comme il fut juste et beau
Cet éveil de la France où tonnait Mirabeau,
Quand le peuple, formant une immense famille,
Se leva tout entier pour briser la Bastille !
De ces murs, renversés par son bras tout-puissant,
La liberté sortit encor vierge de sang.
Le monde s'en émut, car cette ère naissante
Aux abus du passé se montrait menaçante :
Les rois sentaient venir, sur leur trône ébranlé,
L'irrévocable jour par le peuple appelé.
Où, sous la liberté pliant la monarchie,
La France, au nom des lois, se verrait affranchie.
Ah ! quoique tous nos vœux soient aujourd'hui trahis,
Rappelons-nous alors ce qu'était le pays.
Vous présidiez, Bailly, cette auguste assemblée
Où la cause du monde allait être appelée.
Courage, honneur, génie et force dans son sein
S'unissaient et tendaient vers le même dessein.
Dans ces grands citoyens, instruisant le monarque, La France retrouvait les héros de Plutarque; Et les mêmes vertus que vil l'antiquité Entouraient le berceau de notre liberté !
Mais bientôt à l'or pur se mêla l'alliage.
Le peuple à peine était sorti de l'esclavage Que le pouvoir, manquant à ses engagements, Poussa la liberté dans ses égarements.
Les peuples ont aussi des flatteurs, des faux frères, Pareils aux courtisans des pouvoirs arbitraires. Qui, pour les dominer, caressant leurs penchants, Les rendent à dessein corrompus et méchants.
Tels furent ces tribuns à l'influence occulte. Qui de la liberté dégradèrent le culte. En la montrant alors au peuple tout-puissant, Comme un monstre altéré de vengeance et de sang.
. Et nous ses vrais enfants, nous qui la défendîmes Comme on défend sa mère , entre ces deux abîmes, La licence d'un peuple et le pouvoir d'un roi. Sans altération nous gardâmes sa foi.
Il ne faut pas juger un combat par l'issue:
Plus d'une noble cause en naissant est déçue;
Mais celui qui la sert, et qui meurt son martyr, De son saint dévoûment ne peut se repentir.
Qu'il était généreux ce vœu patriotique De reconstituer la France en république, Au nom de la justice, en combattant l'erreur. Par la force des lois, et non par la terreur ! Tel était notre espoir, enfants de la Gironde, Et nous n'aurons laissé qu'une utopie au monde ; Car le peuple égaré méconnut ses sauveurs.
Et nous fûmes, hélas ! de sublimes rêveurs !
Dieu Ta voulu, le rêve est payé de nos têtes! Eh ! quel bras aurait pu conjurer ces tempêtes? Libre à peine, le peuple abusa de ses droits. Et surpassa bientôt les crimes de ses rois.
A voir l'acharnement de ses vengeances sombres. On eût dit qu'il était excité par les ombres Des générations, des siècles enchaînés Sous le joug des tyrans aujourd'hui détrônés. De leur abaissement, de leur longue souffrance Ces générations lui demandaient vengeance, Et, fantômes sans nombre au cerceuil échappés, Us criaient aux vivants : « A votre tour frappez ! »
Et le peuple, écoulant cet appel sanguinaire, Par des proscriptions a commencé son ère.
Avide, dans le sang plongeant ses bras ardenls. Des oppresseurs détruits frappant les descendants, D'abord il immola toutes ces nobles races Dont l'orgueil si longtemps a pesé sur les masses. Bientôt, dans tous les rangs voyant des trahisons, Chaque jour il remplit et vida les prisons.
Massacrant les vieillards, les enfants et les femmes. Sans pitié, sans remords, et ces forfaits infâmes D'autres forfaits plus grands furent les précurseurs. Le peuple se tourna contre ses défenseurs.
Fils de la liberté, nous fûmes ses victimes ; Comme Saturne ^ alors avec horreur nous vîmes La Révolution dévorer ses enfants.
Robespierre, Marat et Danton triomphants,
Sur les débris du trône élevant leur puissance.
De leur triumvirat épouvantaient la France ;
Ils avaient abruti le peuple en l'entraînant
Au meurtre, et parle meurtre ils régnent maintenant !
* C*cat le mot de ' * :rgQiaud : La RévolutioD e»t comme Saturne, elle dévorera ftcsenfaniH.
— S63 — Comme pour assouvir sa sauvage colère, Ils jettent chaque jour 911 tigre populaire Les gloires de la France, et, la frappant au cœur, Comme on proscrit le crime ils proscrivent l'honneur. Hier meurent dans Vergniaud éloquence et génie; Dans Custine aujourd'hui la valeur est punie : Terreur de l'étranger, honneur de nos guerriers, Sa tête tombe, encor couverte de lauriers ; Et le peuple applaudit, et la France endormie Supporte lâchement cet excès d'infamie !
Où s'arrêteront-ils ?... Quelque bras tout-puissant Viendra-t-il mettre un terme à ce règne de sang ? Ou bien , à leur fureur la France abandonnée, A périr tout entière est-elle condamnée?-..
Quelques-uns, en voyant ces jours d'iniquité. Ont douté de ta cause, ô sainte liberté !
Et dans leur désespoir vouant à l'esclavage Des peuples avilis ce peuple anthropophage.
Nouveaux Brutus mourant avec la nation.
Ils ont dit : Liberté, tu n'es donc qu'un vain nom !
BAILLY
Pour moi la liberté n'est pas une chimère ;
Enfant déshérité, je respecte ma mère.
J'impute ses malheurs aux hommes égarés Qui n'ont pas su garder ses préceptes sacrés. Madame, vous savez si mon cœur vous révère.
Et vous pardonnerez ma franchise sévère :
Le parti généreux que votre voix défend A compté dans son sein plus d'un coupable enfant Par qui la liberté, sitôt qu'elle fut née.
De périls et d'erreurs se vit environnée.
Vous l'avez dit, Madame, il était juste et beau Cet éveil de la France où tonnait Mirabeau, Quand le peuple affranchi proclama sa puissance Par la force des lois et non par la vengeance. Fille de la justice, alors la liberté, Généreuse, abritait la vieille royauté, Et fondait pour la France un pouvoir qui rassemble Les intérêts du peuple et du monarque ensemble. Car il fallait, Madame, un chef ferme et puissant A cette liberté vacillante en naissant; Un roi qui, du pays tenant le diadème, Gouvernât par les lois et s'y soumît lui-même. Et, de la liberté comme nous fondateur, Des biens qu'elle répand fût le dispensateur.
Oh ! sans doute, le roi se souvint trop qu'en maîtres
Sur la France autrefois régnèrent ses ancêtres ,
Et, plein d'aveuglement, pour ressaisir ses droits,
Il trahit les serments qui Venchaînaient aux lois.
Hélas ! dans cette erreur, trop chèrement punie,
Il tomba par faiblesse et non par tyrannie :
Et, quand il oublia le pacte solennel ,
11 fut plus malheureux encor que criminel.
Que fites-vous alors, enfants de la Gironde?
Vous qui deviez donner un grand exemple au monde
En éclairant l'esprit du monarque entraîné ,
Que fites-vous alors? Vous l'avez condamné !
Trompant la liberté pour plaire à la licence.
Vous avez prononcé l'implacable sentence ;
Flattant les passions d'un peuple menaçant.
Vous avez, comme lui, mis la main dans le sang,
Et, du chef de l'Etat faisant toml)er la tête.
Au lieu de la calmer, déchaîné la tempête.
Eh ! ne saviez-vous pas qu'alors la royauté
Dans sa chute emportait aussi la liberté;
Que, des pouvoirs unis la force étant détruite,
Le premier renversé vous traînait à sa suite.
Et, qu'en prêtant au peuple un odieux concours.
— S66 - Sur vous de ses fureurs vous attiriez le cours ! Et vous vous étonnez, lorsque le peuple règne, Que, de son bras armé par vous, il vous atteigne ; Et, de la liberté méconnaissant l'esprit.
Vous la désavouez, croyant qu'elle périt !
Oh ! non, elle vivra, car elle est immortelle. Quand ce peuple égaré deviendra digne d'elle, Sous de plus nobles traits nos fils la salueront : Nous avons renversé, d'autres édif iront.
Vous qui gardez encor son culte dans votre âme, Prête à mourir pour elle, espérez-la. Madame, Cette liberté sage éclairant par degrés Les esprits qu'à son r^ne elle aura préparés. Formé par elle, un jour conquérant pacifique. Le peuple jouira des droits qu'il revendique 5 Les plus hautes clartés, descendant jusqu'à lui. Seront dans l'avenir sa force et son appui ; Pour guide il aura pris la féconde science Qu'aux générations lègue l'expérience ; Et, s' instruisant lui-même à ce livre sans fin. Par sa propre lumière il sera libre enfin.
Oh ! quand viendra ce jour dont nous n'avons encore Vu se lever pour nous que la sanglante aurore ,
La liberté, promise au vœu des nations, Régnera sans vengeance et sans proscriptions. Sereine dans sa force, aux luttes éprouvée.
Belle, aussi belle alors que vous l'avez rêvée. On la verra. Madame, affranchir l'univers.
Et ce jour glorieux vengera nos revers !