DÉPUTÉ EXTRAORDINAIRE DE MAYENCE
(( L'assassinat n'est permis que quand il s'agit d'un homme dangereux pour la liberté, et quand cet homme, s'élevant audessus des lois, leur ravit la possibilité de le punir pour ses forfaits. L'assassinat est donc permis, par exemple, pour un général traître à la patrie, qui se trouve au milieu de son armée égarée par lui ; d'un mag'strat usurpateur, dans telles circon-
stance où, avec sa tête tombée, l'usurpation doit finir. L'assassinat n'est pas permis quand ces circonstances ne s'y trouvent pas; il n'est pas permis quand l'usurpation, se fondant sur l'anarchie par un pareil acte, ne peut que recevoir des forces nouvelles ; car l'anarchie est l'hydre de la fable : une tête coupée en produit trois autres. Voilà pourquoi je désapprouve l'assassinat de Marat. D'ailleurs , même dans des monstres , le caractère d'un représentant du peuple, étant d'une nature particulière, exige aussi des considérations particulières. Voici des motifs qui , joints à ceux que je n'allègue pas ici , me font un devoir de déclarer que j'abhorre tout assassinat , et que je ne prêterai jamais mes mains pour l'exécuter. A cette déclaration solennelle, je resterai toujours fidèle avec la même fermeté avec laquelle je rendrai justice à la vertu sublime, une vertu aussi exaltée qu'elle s'élève au-dessus des considérations que je viens de présenter. Commençons par détruire les préjugés du vulgaire, jugeant la valeur des actions selon les événements, et non selon les intentions des agents. Supposons, par exemple, que les mœurs de Rome fussent déjà aussi dépravées pour donner plus de complices à Manlius, le séducteur du peuple indigent , et soyons sûrs que son assassin Servilius Àhala , au lieu de la couronne civique , n'aurait trouvé que l'échafaud. N'oublions pas que sous Tiberius deux historiens devaient mourir pour avoir fait l'éloge de Brutus et de Cassius, et que presqu'un siècle devait s'écouler avant qu'on osât faire publiquement et impunément l'éloge de ces tyrannicides. Mettons donc à part les considérations que les craintifs ont toujours pour la domination actuelle ; devançons la période de sa durée, probablement très-courte , et anticipons les sentiments qu'aura sur l'action de Charlotte Corday la postérité toujours équitable.
u Une ûlle délicate, bien née , bien faite, bien élevée, animée d'un amour ardent de la patrie en danger, se croit obligée de sMmmoler pour la sauver en ôtant la vie à un homme qu'elle pense être la source des malheurs publics. Elle prend cette résolution le 2 juin, s*y affermit le 7 juillet, quitte son foyer pai<^ sible ! elle ne se confie à personne ; malgré la chaleur excessive, elle fait un grand voyage à ce dessein : elle arrive sans appui, sans conseil, sans consolateur. Elle conçut, elle exécuta un projet qui, selon ses espérances, devait sauver la vie à des mil^ liers d'hommes. Elle prévoyait son sort ; elle ne pense pas à la suite ; elle garde toujours sa fermeté, sa présence d'esprit, sa douceur, depuis le commencement de son emprisonnement , pendant quatre jours , jusqu'à son dernier soupir. Avant sa mort, elle écrit cette fameuse lettre à Barbaroux, lettre dont je suis trop pénétré pour oser en faire l'éloge, lettre dont il n'existera jamais de semblable, lettre qui fera, qui étonnera des héros dans la postérité. Charlotte Corday, âme sublime, fille incom^ parable ! je ne parlerai point de l'impression que tu feras sur le cœur des autres ; je me bornerai à énoncer les sentiments que tu as fait naître dans mon âme. Le mercredi 17 juillet, jour de son exécution, vers le soir, je fus surpris de ce jugement pré<» cipité, dont je n'ignorais cependant aucun détail : j'en savais à peu près assez pour conclure que cette personne devait mon* trer un courage extraordinaire. C'était la seule idée de ce cou^ rage qui m'occupait dans la rue Saint-Honoré, en la voyant ap* prêcher sur la charrette ; mais quel fut mon étonnement lorsque, outre une intrépidité que j'attendais, je vis cette douceur inaU térable au milieu des hurlements barbares ; ce regard si doux et si pénétrant , ces étincelles vives et humides qui éclataient dans ces beau\ yeuX) et dans lesquels parlait une ànie aussi
tendre qu'intrépide : yeux charmants qui auraient dû émouvoir des rochers I souvenir unique et immortel ! regards d'un ange qui pénétrèrent intimement mon cœur, qui le remplirent d'émotions violentes qui me furent inconnues jusqu'alors ; émotions dont la douceur égale l'amertume, et dont le sentiment ne s'effacera qu'avec mon dernier soupir ! Pendant deux heures , depuis son départ jusqu'à l'arrivée à l'échafaud , elle garda la même fermeté , la même douceur inexprimables ; sur sa charrette, n'ayant ni appui, ni consolateur, elle était exposée aux huées continuelles d'une foule indigne du nom d'hommes. Ses regards, toujours les mêmes, semblaient quelquefois parcourir cette multitude pour chercher s'il n'y avait point un humam... Elle monta sur l'échafaud.... elle expira, et sa grande âme s'éleva au sein des Caton, des Brutus et de peu d'autres, dont elle égale et surpasse les mérites. Elle s'éleva et laissa à tout honmie humain des souvenirs, et à moi des douleurs et des regrets intarissables. Charlotte ! âme céleste , n'étais-tu qu'une mortelle 7 L'histoire a-t-elle ton semblable ? Triomphe, France ! triomphe, Caen ! car tu as produit une héroïne dont à Rome ou à Sparte on cherche en vain un semblable exemple. Elle quitta la terre , qui n'était plus digne d'elle ; elle passa comme un éclair ; mais. Français, elle nous laissa le souvenir de ses vertus. Ce souvenir si ahné et si doux ne sera jamais perdu pour mon cœur; il augmente et soutient mon amour pour cette patrie pour laquelle elle voulut mourir. Pour m'encourager à aimer cette patrie dont j'ai l'honneur d'être un fils adoptif, je n'aurai plus besoin désormais de me ressouvenir des Spartiates et des Romains , car il me suffira de penser continuellement à Charlotte Corday, dont l'héroïsme et les vertus sont au-dessus d'une plume aussi grossière que la mienne, mais dont j'honorerai la
— ■ 408 — mémoire t^r unes mœurs. La seule idée de cet ange allant à la mort me fera mépriser la puissance de ses bourreaux ^ ; son souvenir suffira pour élever mon âme au-dessus de Tintérét personnel , pour m'engager à Tobéissance aux lois, dont nous attendons le règne ; ton souvenir m'engage et m'excite à toutes les vertus républicaines, et par conséquent à la haine implacable des ennemis de la liberté, des fripons, des anarchistes et des bourreaux. Usurpateurs du 31 mai, vous qui, pour échapper aux supplices mérités par vos forfaits, avez trompé les Parisiens et les Français, je cherchais ici le règne de la douce liberté ; mais je trouvai l'oppression du mérite et de la vertu, le triomphe de l'ignorance. et du crime! Je suis las de vivre au milieu de tant d'horreurs que vous commettez, et de tant de malheurs que vous préparez à la patrie ! Il ne me reste plus que deux espérances : ou, par vos soins , en victime de la liberté, de souffrir, de mourir sur cet échafaud honorable, ou de concourir à faire disparaître vos mensonges , qui sont la véritable source du fédéralisme et de la guerre civile, afin que votre tyrannie finisse avec Terreur , et qu'au même lieu de sa mort
* S*Us veuleDt aussi me faire rhonneur de la guiUotine, qui désormais à mes yeux n*est qu'un autel sur lequel on immole les victimes, et qui, par le sang pur versé le 17 Juillet y a perdu toute ignominie ; s*ils le veulent, dis- ]e, je les prie, ces bourreaux, de faire donner à ma tête abattue autant de soufflets qu*ib en firent donner à celle de Charlotte; je les prie de faire pa-^ rcillement applaudir à ce spectacle de tigres par leur populace cannibale. Ah ! Parisiens ! est-ce vous qui restez paisibles pendant qu*ou commet dans vos murs autant d*horreurs qu'autrefois on voyait de galanterie?... Tu me pardonneras, sublime Charlotte, s'il m*est impossible de montrer autant de courage et la mùmc douceur qui te distinguaient : je me réjouis de ta supériorité; car n*cst>il pas juste que l'objet adoré soit toujours plus élevé et toujours uu-dcssus du Tadoratcur?
rimmortelle Charlotte Corday ait une statue avec cette inscrip* lion :
Pbts grande que Brutus !
Paris, le 19 juillet 1793, Tau deuxième de la République une et indivisible.
^ « Adam Lux ,
« Citoyen français, »
André Chénier, qui devait mourir sur le môme échafaud où périrent Charlotte Corday et Adam Lux, eut le courage de célébrer l'action héroïque de la nièce du grand Corneille dans des vers bien connus.
KIopstock aussi, le grand poëte allemand, s'émut en apprenant la mort de Charlotte Corday ; il fit quelques vers pour consacrer son souvenir. Nous devons la traduction de ce morceau à l'obligeance de madame la baronne de Carlowitz, auteur de Texcellente traduction de la Messiade, couronnée par l'Académie Française.
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