‹ Les chants du crépuscule (volume 2)Chapitre 27 sur 90 · NON INSCRIT SUR L'ARC DE L'ÉTOILE · texte numérisé non relu

NON INSCRIT SUR L'ARC DE L'ÉTOILE

son hls respectuedx V. II.

La l'oicia tic Shakespeare parle quelque pail de cette musique que tout homme a en soi. — Malheur, dit-elle, à qui ne l'entend pas ! — (^ctte musique, la nature aussi l'a eu elle. Si le livre qu'on va lire est quelque chose, il est l'écho, bien confus et bien alJaibli sans doute, mais lidèic, l'auteur le croit, de ce chant qui répond en nous au chant que nous entendons hors de nous.

Au reste, cet écho intime et secret étant, aux. yeux de l'auteur, la poésie même, ce volumi^, avec quelques nuances nouvelles peut-être et les développements qu(î le temps a amenés, ne fait que continuer ceux qui l'ont précédé. Ce qu'il contient, les autr(!S le contenaient; à cette difféieuce près que dans les Orientales, par exemple, la fleur serait plus épanouie, dans les Voix intérieures, la goutte de rosée ou de pluie serait plus cachée. La |)oésie, en supposaut que ce soit ici le lieu de prononcer un si iîl'aud luol, la poésie est comme Dieu ; une et iné|)uisable.

Si riuiinuie a sa voix, si la nature a la sienne, les événements ont aussi la leiii-. L'auteur a toujours pensé que la mission du poète était de fondre dans un même groupe de chants celte triple parole qui renferm(! un liiple enseignement, car la première s'adresse plus particulièrement au cœur, la seconde à l'àme, la troisième à l'esprit. Très radios.

Kt puis, dans l'époque où nous vivons, tout l'homme ne se retrouvel-il pas là? i\"esl-il |)as entièremiuit compris sous ce triple aspect de

notre vie : le foyer, le champ, la rue! Le foyer, qui est notre cœur même ; le champ, où la nature nous parle ; la rue, où tempête, à travers les coups (Je fouet des partis, cet embarras de charrettes qu'on appelle les événements politiques.

Et, disons-le en passant, dans cette mêlée d'hommes, de doctrines et d'intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des œuvres qu'il est donné à ce siècle de faire, le poëte a une fonction sérieuse. Sans parler même ici de son influence civilisatrice, c'est à lui qu'il appartient d'élever, lorsqu'ils le méritent, les événements politiques à la dignité d'événements historiques. Il faut, pour cela, qu'il jette sur ses contemporains ce tranquille regard que l'histoire jette sur le passé; il faut que, sans se laisser tromper aux illusions d'optique, aux mirages menteurs, aux voisinages momentanés, il mette dès à présent tout en perspective, diminuant ceci, grandissant cela. Il faut qu'il ne trempe dans aucune voie de fait. Il faut qu'il sache se maintenir, au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant; indulgent quelquefois, chose difficile, impartial toujours, chose plus difficile encore ; qu'il ait dans le cœur cette sympathique intelligence des révolutions qui implique le dédain de l'émeute, ce grave respect du peuple qui s'allie au mépris de la foule ; que son esprit ne concède rien aux petites colères ni aux petites vanités; que son éloge comme son blâme prenne souvent à rebours, tantôt l'esprit de cour, tantôt l'esprit de faction. Il faut qu'il puisse saluer le drapeau tricolore sans insulter les fleurs de lys; il faut qu'il puisse dans le même livre, presque à la même page, flétrir « l'homme qui a vendu une femme » et louer un noble jeune prince pour une bonne action bien faite, glorifier la haute idée sculptée sur l'arc de l'Étoile et consoler la triste pensée enfermée dans la tombe de Charles X. Il faut qu'il soit attentif à tout, sincère en tout, désintéressé sur tout, et que, nous l'avons déjà dit ailleurs, il ne dépende de rien, pas même de ses propres ressentiments, pas même de ses griefs personnels; sachant être, dans l'occasion, tout à la fois irrité comme homme et calme comme poëte. Il faut enfin que, dans ces temps livrés à la lutte furieuse des opinions, au milieu des attractions violentes que sa raison devra subir sans déviei-, il ait sans cesse présent à l'esprit ce but sévère : être de tous les partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais.

La puissance du po^tP est faito (l'indépcnilancc

l/aulour, on le voit, no se dissinnile aucune des conditions lii^'oureuses de la mission qu'il s'est imposée, en attendant (|u'un meilleur vienne. Le n-sultat île l'art ainsi compris, c'est l'adoucissement des esprits et des mœurs, c'est la civilisation mémo. Ce résultat, quoique l'auteur de ce livre soit bien peu de chose pour une fonction si haute, il continuera d'y tendre i)ar toutes les voies ouvertes à sa pensée, i)ar le théâtre comme par le livre, par le roman comme par U: drame, par l'histoire comme par la poésie. Il tAche, il essaye, il entreprend. Voilà tout. Bien des sympathies, nobles et intelligentes, l'appuient. S'il réussit, c'est h elles et non à lui que sera dû le succès.

Quant à la dédicace placée en tète de ce volume, l'aul.in', surtout après les lignes qui précèdent, pense n'avoir |)as besoin de diic combien est calme et religieux le sentiment qui l'a dictée. On le comprendra, en présence de ces deux monuments, le trophée de l'Étoile, le tombeau de son père, l'un national, l'autre domestique, tous deux sacrés, il ne pouvait y avoir place dans son âme (juc pour une pensée grave, paisible et sereiui-. Il signale une omission, et, en attendant qu'elle soit réparée où elle doit l'être, il la répare ici autant qu'il est en lui. Il donne à son père cette pauvre feuille de papier, tout ce qu'il a, en regrettant de n'avoir pas de granit. Il agit comme tout autre agirait dans la même situation. C'est donc tout simplement un devoir qu'il accomplit, rien de plus, rien de moins, et qu'il accomi)lit comme s'accomplissent les devoirs, sans bruit, sans colère, sans étonnement. Personne ne s'étonnera non plus de le voir faire ce qu'il fait. Après tout, la France peut bien, sans trop de souci, laisser tomber une feuille de son épaisse et glorieusi- couronne; cette feuille, un fils doit la ramasser. Une nation est grande, une famille est petite; ce qui n'est rien pour l'une est tout pour l'autre. La France a le droit d'oublier, la famille a le droit d<" se souvenir.

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