CE SIÈCLE EST GRAND ET FORT
0 poètes! le fer et la vapeur ardente
Effacent de la terre, à l'heure où vous rêvez,
L'antique pesanteur, à tout objet pendante.
Qui sous les lourds essieux broyait les durs pavés.
L'homme se fait servir par laveugle nialiôre. Il pense, il cherche, il crée! A son souille vivant Les germes dispersés dans la nalure entière Tremblent coninio frissonne une f<irrl au venl.
Oui, tout va, tout s'accroît. Les heures fuffilives Laissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi Et, contemplant de loin de limiiiiciises rives, L'homme voit son destin comme un lleuve élargi.
Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante. Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant. Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante, C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant.
lu avril 18:!:.
SUNÏ LACRY3LE RERUM
Il est mort. Rien de plus. Nul groupe populaire. Urne d'où se répand l'amour et la colère, N'a jeté sur son nom pitié, gloire ou respect. Aucun signe n'a lui. Rien n'a changé l'aspect De ce siècle orageux, mer de récifs bordée. Où le fait, ce Ilot sombre, écume sur l'idée.
Nul temple n'a gémi dans nos villes. Nul glas N'a passé sur nos fronts criant : hélas ! hélas ! La presse aux mille voix, celte louve hargneuse, A peine a retourné sa tète dédaigneuse ; Nous ne l'avons pas vue, irritée et grondant. Donner à cette pourpre un dernier coup de dent. Et chacun vers son hut, la marée à la grève, La foule vers l'argent, le penseur vers son rêve, Tout a continué de marcher, de courir. Et rien n'a dit au monde : Un roi vient de mourir!
Sombres canons rangés devant les Invalides,
Comme des sphinx au pied des grandes pyramides.
Dragons d'airain, hideux, verts, énormes, béants,
Gardiens de ce palais, bâti pour des géants.
Qui dresse et fait au loin reluire à la lumière
Un casque monstrueux sur sa tête de pierre !
A ce bruit (jui jadis vous eût fait rugir tous,
— Le roi de France est mort! — d'où vient qu'aucun de vous.
Comme un lion captif qui secouerait sa chaîne,
Aucun n'a tressailli sur sa base de chêne.
Et n'a, se réveillant j)ar un subit effort.
Dit à son noir voisin : i.e roi de France est mort ! —
SUN! LAGllYM.E UEUUM 223
D'où viciil (|ii"il sost IVriué sans vos salves liiiiùbrcs,
Ce coroiieil qu'on clouait là-bas dans les ténèbres?
Et que rien n'est sorti de vos mornes affûts,
Pas même, ù canons sourds, ce murmure confus
Qu'au \ague battement de ses ailes livides
Le vent des nuits arrache à des armures vides.
C'est (|U(', prostitues dans nos troubles civils,
Vous êtes comme nous tiers, sonores et vils !
C'est que, rouilles, vieillis, rivés à voire place,
Toujours agenouillés devant tout ce (jui passe.
Retirés des combats, et dans ce coin obscur
Par des soldats boiteux gardés sous un vieux mur.
Vains foudres de parade oubliés de l'armée.
Autour de tout vaincjueur faisant de la fumée,
Réservés pour la pompe et la solennité.
Vous avez pris racine en cette lâcheté!
Soyez flétris ! canons que la guerre repousse.
Dont la voix sans terreur dans les fêtes s'émonssc,
Vons (jui glorifiez de votre cri profomi
Ceux (pii viennent, toujours, jamais ceux qui s l'u vont!
Vous qui, depuis trente ans, noirs courtisans de bronze,
Avez, comme Henri quatre adorant Louis onze.
Toujours tout applaudi, toujours tout salué,
Vous taisant seulement (juand le peu[)le a hué !
Lâches, vous préférez ceux cjue le sort })réfcre !
Dans le moule brûlant le fondeur |»oiir nous faire
Mit l'élain et le cuivre et l'oubli du vaincu ;
Car (|ni meurt exilé pour vous n'a pas vécu !
Car vos poniiions de fer, où gronde une âpre haleine,
Sont muets pour (iorilz comme pour Sainte-IIélèue ! Soyez flétris !
Mais non. C'est à nous, insensés, Que le mépris revient. Vous nous obéissez. Vous êtes prisonniers et vous êtes esclaves. La guerre qui vous fit de ses bouillantes laves Vous fit pour la bataille, et nous vous avons pris Pour vous éclabousser des fanges de Paris, Pour vous sceller a«i seuil d'un palais centenaire. Et pour vous mettre au ventre un éclair sans tonnerre ! C'est nous qu'il faut flétrir, nous qui, désbonorés. Donnons noti-e âme abjecte à ces bronzes sacrés. Nous passons dans l'opprobre; bêlas, ils y demeurenl. Mornes captifs! le jour où des rois proscrits meurent. Vous ne pouvez, jetant votre fumée à flots. Prolonger sur Paris vos éclatants sanglots. Et, pareils à des chiens liés à des murailles. D'un hurlement plaintif suivre leurs funérailles ! Muets, et vos longs cous baissés vers les pavés, Vous restez là pensifs, et, tristes, vous i-êvez Aux hommes, froids esprits, cœurs bas, âmes douteuses, Qui font faire à l'airain tant de choses honteuses!
SONT LACRYM,*: H K 1511 M 22s
Vous vous taisez. — Mais moi, uioi doiil jjarlois le cliaiil
Se refuse à l'aurore et jamais au couchaut,
Moi que jadis à Reims Charle admit comme un hôte.
Moi qui plaignis ses maux, moi (jui blâmai sa laule,
Je iie me tairai pas. Je descendrai, courbe.
Jusqu'au caveau profond où dort ce roi tombé ;
Je suspendrai ma lampe à cette voûte noire ;
Et sans cesse, à côté de sa triste mémoire.
Mon esprit, dans ces temps d'oubli contagieux,
Fera veiller dans l'ombre un vers religieux.
Et que m'importe à moi qui, déployant mon aile.
Touche parfois d'en bas à la lyre éternelle,
A moi qui n'ai d'amour (jue pour l'onde et les champ^,
Et pour tout ce (|ui souffre, excepté les méchants,
A moi qui prends souci, quand la nef s'aventure,
De tous les matelots risqués dans la mâture,
Et dont la pitié grave hésite (juchpiefois
De la sueur du peuple à la sueur des rois,
Que m'importe après tout (jue depuis six années
Ce roi fût retranché des tètes couronnées,
Froide ruine au bord de nos Ilots écumants,
Vain fantôme penché sur les événements !
poÉsiii. — 111. 29
Qu'il ne changeât de rien ni le poids ni le nombre,
Que, rasé dès longtemps, son front plongeât dans l'ombre,
Et que déjà, vieillard sans trône et sans pavois,
II eût subi l'exil, première mort des rois!
Je le dirai, sans peur que la haine renaisse.
Son avènement pur eut pour sœur ma jeunesse ;
Saint-Remy nous reçut sous son mur triomphant
Tous deux le même jour, lui vieux, moi presque enfant ;
Et moi je ne veux pas, harpe qu'il a connue,
Qu'on mette mon roi mort dans une bière nue !
Tandis qu'au loin la foule emplit l'air de ses cris.
L'auguste piété, servante des proscrits,
Qui les ensevelit dans sa plus blanche toile,
N'aura pas, dans la nuit que son regard étoile,
Demandé vainement à ma pensée en deuil
Un lambeau de velours pour couvrir ce cercueil !
Oh ! que Versaille était superbe Dans ces jours purs de tout affront Où les prospérités en gerbe S'épanouissaient sur son front !
Là, tout faste était sans mesure.
Là, tout arbre avait sa parure.
SUNT LACRYM/E REIIUM 227
Là, tout homme avait sa dorure.
Tout (lu maître suivait la loi.
Comme au même but vont cent roules, Là les grandeurs abondaient toutes.
L'olympe ne pendait aux voûtes Que pour compléter le grand roi !
Vers le tem[)s où naissaient nos pères
Versailles rayonnait encor.
Les lions ont de grands repaires ;
Les princes ont des palais d'or.
Chaque fois (pie, foule asservie.
Le peuple au cœur rongé d'envie
Contemplait du fond de sa vie
Ce fier château si radieux,
Rentrant dans sa nuit plus livide,
Il emportait dans son œil vide
Un éblouissement splendide
De rois, de femmes et de dieux !
Alors riaient dans respérance Trois enfants sous ces nobles toits.
Les deux Louis, aînés de France, Le beau Charles, comte d'Artois.
Tous trois nés sous les dais de soie, Frêles enfants, mais pleins de joie Comme ceux (prun chaud soleil noie De rayons purs sous le ciel bleu.
Oh! d'un beau sort (juelle semence!
Près d'eux le roi d'où tout commence, Au-dessous d'eux le peuple immense, Au-dessus la bonté de Dieu !
Qui leur eût dit alors l'austère destinée?
Qui leur eût dit qu'un jour cette France, inclinée
Sous leurs fronts de fleurons chargés.
Ne se souviendrait d'eux ni de leur morne histoire, Pas plus que l'océan sans fond et sans mémoire
Ne se souvient des naufragés !
Que, chaînes, Ivs, dauphins, un jour les Tuileries Verraient l'illustre amas des vieilles armoiries
S'écrouler de leur plafond nu, Et qu'en ces temps lointains que le mystère couvre. Un corse, encore à naître, au noir fronton du Louvre
Sculpterait un aigle inconnu !
Que leur royal Sainl-Cloud se meublait pour un autre ; Et qu'en ces fiers jardins du rigide Le Nôtre, Amour do leurs veux éblouis,
SUiNÏ LACRYM^ RERUM 229
Beaux parcs où dans les jeux croissait leur jeune force, Les chevaux de Crimée un jour mordraient l'écorce Des vieux arbres du grand Louis !
Dans ces temps radieux, dans cette aube enchantée, Dieu ! comme avec terreur leur mère épouvantée Les eût contre son cœur pressés, pâle et sans voix, Si quelque vision, troublant ces jours de fêtes, Eût jeté tout à coup sur ces fragiles têtes Ce cri terrible : — Enfants ! vous serez rois tous trois
Et la voix prophétique aurait pu dire encore : ff — Enfants, que votre aurore est une triste aurore ! Que les sceptres pour vous sont d'odieux présents ! D'où vient donc que le Dieu qui punit Babylone Vous fait à pareille heure éclore au pied du trône? Et qu'avez-vous donc fait, à pauvres innocents?
« Beaux enfants qu'on berce et qu'on (latte. Tout surpris, vous si purs, si doux, Que des vieux en robe écarlate
Viennent vous parler à genoux !
Quand les sévères Maleslierbes Ont relevé leurs fronts superbes, Vous courez jouer dans les herbes, Sans savoir que tout doit finir.
Et que votre race qui sombre Porte à ses deux bouts couverts d'ombre Ravaillac dans le passé sombre, Robespierre dans l'avenir !
« Dans ce Louvre où de vieux murs gardent
Les portraits des rois hasardeux,
Allez voir comme vous regardent
Charles premier et Jacques deux !
Sur vous un nuage s'étale.
Sol étranger, terre natale.
L'émeute, la guerre fatale
Dévoreront vos jours maudits.
De vous trois, enfants sur qui pèse
L'antique masure française,
Le premier sera Louis seize,
Le dernier sera Charles dix !
« Que l'aîné, peu crédule à la vie, à la gloire, Au peuple ivre d'amour, sache d'une nuit noire D'avance emplir son cœur de courage pourvu ; Qu'il rêve un ciel de pluie, un tombereau qui roule, Et là-bas, tout au fond, au-dessus de la foule. Quelque étrange échafaud dans la brume entrevu !
SUNT LACRYM/Ë IlERUM 231
« Frères par la naissance et par le malheur frères, Les deux autres luiront, battus des vents coniraires. Le règne de Louis, roi de quelques bannis, Coinmenee dans l'exil, celui de Charle y tombe. L'un n'aura pas de sacre et l'autre pas de tombe. A l'un Reims doit manquer, à l'autre Saint-Denis ! »
Quel rêve horrible ! — C'est l'histoire De nos pères couchés dans les tombeaux profonds. Ce qu'aucun n'aurait voulu croire.
Nous l'avons vu, nous (jui vivons !
Tous ces maux, et d'autres encore.
Sont tombés sur ces fronts de la main du Seigneur. Maintenant croyez à l'aurore !
Maintenant croyez au bonheur !
Croyez au ciel pur et sans rides !
Saluez l'avenir (pii vous flatte si bien !
L'avenir, fantôme aux mains vides Qui promet tout et qui n'a rien I
0 rois ! ô familles tronquées !
Rrusques écroulements des vieilles majestés ! 0 calamités embusquées Au tournant des prospérités !
Tout colosse a des pieds de sable.
Votre abîme est, Seigneur, un abîme infini. Louis quinze lut le coupable, Louis seize fut le puni !
La peine se trompe et dévie.
Celui qui fit le mal, c'est la loi du Très-Haut, A le trône et la longue vie, Et l'innocent a l'échafaud.
Les fautes que l'aïeul peut faire Te poursuivront, ô fils ! en vain tu t'en défends. Quand il a neigé sous le père, L'avalancbe est pour les enfants !
Révolutions ! mer pi-ofonde !
Que de choses, hélas ! pleines d'enseignement. Dans les ténèbres de votre onde On voit flotter confusément !
SONT LACRYM^E RERUM 233
Charles dix! — Oli ! le Dieu (|ui rotirc et »iui donne Forgea pour eette tête une lourde eouronne ! L'empire était penchant et les temps étaient durs. Une ombre quand il vint couvrait encor nos murs, L'ombre de l'empereur, figure colossale. Peuple, armée, et lu France, et l'Europe vassale. Par cette vaste main depuis (luiuze ans pétris, Demandaient un grand règne, et, pour remplir Paris Ainsi qu'après César Auguste remplit Rome, Après Napoléon il lallail plus (ju'un homme.
Charles ne fut cju'un homme. A ce faîte il eut peur.
Le gouffre attire. Pris d'un vertige trompeur,
Dans l'abîme, fermant les yeux à la lumière.
Il se précipita la tête la première.
Silence à son tombeau ! car tout vient de finir.
A peine il aura teint d'un vague souvenir
Le peuple à l'eau pareil, (jui passe, clair on sombre,
Près de tout sans en prendre autre chose que l'ombre!
Je n'aurai pas pour lui de reproches amers.
Je ne suis pas l'oiseau qui crie au bord des mers
Et qui, voyant tomber la foudre des nuées,
poisit. — ui. 30
Jette aux marins perdus ses sinistres huées.
Des passions de tous isolé bien souvent,
Je n'ai jamais clierclié les baisers que nous vend
Et l'hymne dont nous berce avec sa voix flatteuse
La popularité, cette grande menteuse.
Aussi n'attendez pas que j'achète aujourd'hui
Des louanges pour moi par des affronts pour lui.
Qu'un autre, aux rois déchus donnant un nom sévère,
Fasse un vil pilori de leur fatal calvaii*e ;
Moi je n'affligerai pas plus, ô Charles dix,
Ton cercueil maintenant que ton exil jadis !
Repose, fils de France, en ta tombe exilée !
Dormez, sire ! — Il convient que cette ombre voilée,
Que ce vieux pasteur mort sans peuple et sans troupeaux,
Roi presque séculaire, ait au moins le repos,
Qu'il ait au moins la paix où la mort nous convie,
Puisqu'il eut le travail d'une si dure vie !
Peuple ! soyons cléments ! soyons forts ! oublions !
Jamais l'odeur des morts n'attire les lions.
La haine d'un grand peuple est une haine grande
Qui veut que le pardon au sépulcre descende
Et n"a pour ennemis que ceux qui sont debout.
su NT LACRYMyE RERUM 235
Hélas ! quel poids encor pourrions-nous après tout
Jeter sur ce vieillard cassé par la misère
Qui dort sous le fardeau de la terre étrancrère !
Roi, puissani, vous l'avez brisé; c'est un grand pas. Il faut l'épargner mort. Et moi, je ne crois pas Qu'il soit digne du peuple en qui Dieu se reflète De joindre au bras qui tue une main qui soufflette.
Nous, pasteurs des esprits, qui, du bord du chemin,
Regardons tous les pas que fait le genre humain.
Poètes, par nos chants, penseurs, par nos idées,
Hâtons vers la raison les âmes attardées !
Hâtons l'ère où viendront s'unir d'un nœud loyal
Le travail populaire et le labeur royal ;
Où colère et puissance auront fait leur divorce.
Où tous ceux qui sont forts auront peur de leur force,
Et d'un saint tremblement frémiront à la fois,
Rois, devant leurs devoirs, peuples, devant leurs droits !
Aidons tous ces grands faits que le Seigneur envoie
Pour ouvrir une route ou pour clore une voie,
Les révolutions dont la surface bout,
Les changements soudains qui font vaciller tout,
A dégager du fond des nuages de l'âme,
A poser au-dessus des lois comme une flamme
Ce sentiment profond en nous tous replié
Que l'homme appelle doute et la femme pitié !
Expliquons au profit de la sainte clémence
Ces hauts événements où l'état recommence,
Et qui font, quand l'œil va des vaincus aux vainqueurs,
Trembler la certitude humaine au fond des cœurs !
Faisons venir bientôt l'heure où l'on pourra dire
Que sur le froid sépulcre on ne doit rien écrire
Hors des mots de pardon, d'espérance et de paix ;
Et que, l'empereur mort comme les vieux Capels,
On a tort d'exiler, lorsque rien ne bouillonne.
Eux de leur Saint-Denis et lui de sa colonne.
A quoi sert. Dieu clément, cette vaine action?
El comment se fait-il que la proscription
Ne brise pas ses dents au marbre de la tombe?
N'est-ce donc pas assez que, cygne, aigle ou colombe.
Dès qu'un vent de malheur lui jette un nid de rois,
Sortant de ce bois noir qu'on appelle les lois,
Cette hyène, acharnée aux grandes races mortes,
Vienne, là, sous nos murs, les ronger à nos portes !
Un jour, — mais nous serons couchés sous le gazon Quand cette aube de Dieu blanchira l'horizon ! — Un jour on comprendra, même en changeant de règne, Qu'aucune loi ne peut, sans que l'équité saigne. Faire expier à tous ce qu'a commis un seul. Et faire boire au fils ce qu'a versé l'aïeul.
SUNT LACRYM/E RERUM 237
On fera ce que nul aujourd'hui ne peut faire.
Quand un aiglon royal tombera de sa sphère,
On ne l'ahatlra pas sur l'aigle foudroyé.
Et, tout en gardant bien le droit qu'il a payé
De mettre le pouvoir sur un front comme un signe
Et de donner le trône et le Louvre au plus digne,
Un grand peuple pourra, sans être épouvanté,
Voir un enfant de plus jouer dans la cité.
Car tous les cœurs diront : C'est une juste aumône
De laisser la patrie à qui n'a plus de trône!
Alors, jetant enfin l'ancre dans un port sûr, Ayant les biens germes sur nos maux, et l'azur Du ciel nouveau dont Dieu nous donne la tempête. Proscription ! nos fils broieront du pied ta tête ! Démon qui tiens du tigre et qui tiens du serpent ! Dans les prospérités invisible et rampant. Qui, lâche et patient, épiant en silence Ce que dans son palais le roi dit, rêve, ou pense. Horrible, en attendant l'heure d'être lâché. Vis, monstre ténébreux, sous le trône caché !
0 poésie ! au ciel ton vol se réfugie Quand les partis hurlants lutlent à pleine orgie. Quand la nécessité sous son code étouffant Brise le fort, le faible, hélas ! l'innocent même.
Et sourde et sans pitié promène l'anathème
Du front blanc du vieillard au front pur de l'enfant.
Tu fuis alors à tire d'aile Vers le ciel éternel et pur, Vers la lumière à tous fidèle, Vers l'innocence, vers l'azur ; Afin que ta pureté fière N'ait pas la fange et la poussière Des vils chemins par nous frayés, Et que, nuages et tempêtes.
Tout ce qui passe sur nos têtes Ne puisse passer qu'à tes pieds.
Tu sais qu'étoile sans orbite,
L'homme erre au gré de tous les vents ;
Tu sais que l'injustice habite
Dans la demeure des vivants ;
Et que nos cœurs sont des arènes
Où les passions souveraines.
Groupe horrible en vain combattu,
Lionnes, louves affamées,
Tigresses de taches semées,
Dévorent la chaste vertu.
Tout ce qui souffre est plein de haine. Tout ce qui vit traîne un remords.
Les morts seuls ont rompu leur chaîne.
Tout est méchant, hormis les morts.
SUNT LACRYM/E RERUM 239
Aussi, voyant partout la vie
Palpiter de rage et d'envie,
Et que parmi nous rien n'est beau,
Si parfois, oiseau solitaire,
Tu redescends sur cette terre,
Tu te poses sur un tombeau !
Novembre 1836.
/^^Sa^ i .
Quelle est la fin de tout? la vie, ou bien la tombe?
Est-ce l'onde où l'on flotte? est-ce l'onde où l'on tombe?
De tant de pas croisés quel est le but lointain?
Le berceau contient-il l'bomme ou bien le destin ?
Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies,
Des rois prédestinés ou de fatales proies?
0 Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort,
Si vous n'avez créé l'bomme que pour le sort?
Si déjà le calvaire est caché dans la crèche?
Et si les nids soyeux, dorés par l'aube fraîche,
Où la plume naissante éclôt parmi des fleurs.
Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs ?
U mars 1837.
POÉSIK. — III.
TV
Toi doiil la courbe au loin, par le couchant dorée, S'emplit d'azur céleste, arche démesurée; Toi qui lèves si haut ton front large et serein. Fait pour changer sous lui la campagne en abîme. Et pour servir de base à quelque aigle sublime Qui viendra s'y poser et qui sera d'airain !
244 LES YOJX INTÉRIEURES
0 vaste entassement ciselé par l'histoire!
Monceau de pierre assis sur vin monceau de gloire !
Ëdifîce inouï !
Toi que l'homme par qui notre siècle commence, De loin, dans les rayons de l'avenir immense,
Voyait, tout éhloui !
Non, tu n'es pas fini quoique tu sois superbe !
Non ; puisque aucun passant, dans l'ombre assis sur l'herbe,
Ne fixe un œil rêveur à Ion mur triomphant.
Tandis que triviale, errante et vagabonde,
Entre tes quatre pieds toute la ville abonde
Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant!
A la beauté royale il manque quebjue chose. Les siècles vont venir pour ton apothéose
Qui te l'apporteront.
11 manque sur ta lèle un sombre auias d'années Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées
Aux brèches de ton front.
Il te manque la ride et l'antiquité fière.
Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre,
Les chapiteaux brisés, l'herbe sur les vieux fûts ;
Il manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance
Ce bruit mystérieux qui se mêle au silence.
Le sourd chuchotement des souvenirs confus.
La vieillesse couronne et la ruine achève. Il faut à rédifice un passé dont on rêve,
Deuil, triomphe ou remords.
Nous voulons, en foulant son enceinte pavée. Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée
De la cendre des morts.
Il faut que le Iroulon s'elîeuille comme un arbre. 11 faut que le lichen, cette rouille du marbre. De sa lèpre dorée au loin couvre le mur ; Et que la vétusté, par qui tout art s'efface, Prenne chaque sculpture et la ronge à la face, Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.
Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes. Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes,
Que l'eau dorme aux fossés, Que la cariatide, en sa lente x-évolte. Se refuse, enfin lasse, à porter l'archivolte.
Et dise : C'est assez !
Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves. Hélas ! d'un beau palais le débris est plus beau. Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre, Il lui faut la ruine à défaut du tombeau.
Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'âme idéalise
La forme et la hauteur, Attendez que de mousse elles soient revêtues. Et laissez travailler à toutes les statues
Le temps, ce grand sculpteur!
Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre. Tenant son jeune fils sous l'arche pleine d'ombre, Nomme Napoléon comme on nomme Cyrus, Et dise en la montrant de ses mains décharnées : — Vois cette porte énorme ! elle a trois mille années. C'est par là qu'ont passé des hommes disparus ! —
Oh ! Paris est la cité mère !
Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel !
Paris ! feu sombre ou pure étoile !
Morne Isis couverte d'un voile !
Araignée à l'immense toile Où se prennent les nations !
Fontaine d'urnes obsédée !
Mamelle sans cesse inondée Où pour se nourrir de l'idée Viennent les générations !
Quand Paris se met à l'ouvrage Dans sa forge aux mille clameurs, A tout peuple, heureux, brave ou sage, Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs. Dans sa fournaise, pêle-mêle, Il fond, transforme cl renouvelle Cette science universelle Qu'il emprunte à tous les humains ; Puis il rejette aux peuples hlêmes Leurs sceptres et leurs diadèmes, Leurs préjugés et leurs systèmes.
Tout tordus par ses fortes mains.
Paris, qui garde, sans y croire, Les faisceaux et les encensoirs, Tous les matins dresse une iïloire.
Éteint un soleil tous les soirs ; Avec l'idée, avec le glaive.
Avec la chose, avec le rêve, Il refait, recloue et relève L'échelle de la terre aux cieux ; • Frère des Memphis et des Romes, II bâtit au siècle où nous sommes, Une Babel pour tous les hommes, Un Panthéon pour tous les dieux.
Ville qu'un orage enveloppe !
C'est elle, hélas ! qui, nuit et jour, Réveille le géant Europe Avec sa cloche et son tambour !
Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme, Il entend la cité difforme Bourdonner sur sa tête énorme Comme un essaim dans la forêt.
Toujours Paris s'écrie et gronde.
Nul ne sait, question profonde, Ce que perdrait le bruit du monde Le jour où Paris se tairait !
II se taira pourtant ! — Après bien des aurores. Bien des mois, bien des ans, bien des siècles couchés. Quand cette rive où l'eau se brise aux ponts sonores Sera rendue aux joncs murmurants et penchés;
Quand la Seine fuira de pierres obstruée,
Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux.
Attentive au doux vent qui porte à la nuée
Le frisson du feuillage et le chant des oiseaux;
Lorsqu'elle coulera, la luiil, blanche dans l'ombre, Heureuse, en endormant son flot longtemps troublé, De pouvoir écouter enfin ces voix sans nombre Qui passent vaguement sous le ciel étoile ;
Quand de cette cité, folle et rude ouvrière,
Qui, hâtant les destins à ses murs réservés.
Sous son propre marteau s'en allant en poussière,
Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés ;
Quand, des toits, des clochers, des ruches tortueuses, Des porches, des frontons, des dômes pleins d'orgueil Qui faisaient cette ville, aux voix tumultueuses, Touff'ue, inextricable et fourmillante à l'œil,
Il ne restera plus dans l'immense campagne. Pour toute pyramide et pour tout panthéon, Que deux tours de granit faites par Charlemagne, Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon ;
Toi, lu compléteras le triangle sublime ! L'airain sera la gloire et le granit la foi ; Toi, (n seras la porte ouverte sur la cime Qui dit : 11 faut monter pour venir jusqu'à moi!
Tu salueras là-bas cette église si vieille. Cette colonne altière au nom toujours accru, Debout peut-être encore, ou tombée, et pareille Au clairon monstrueux d'un titan disparu.
Et sur ces deux débris que les destins rassemblent, Pour toi l'aube fera resplendir à la fois Deux signes triomphants qui de loin se ressemblent. De près l'un est un glaive et l'autre est une croix.
Sur vous trois poseront mille ans de notre France. La colonne est le chant d'un règne à peine ouvert. C'est toi qui finiras l'hymne qu'elle commence. Elle dit : Austerlitz ! tu diras : Champaubert !
Arche ! alors tu sei'as éternelle et complète, Quand tout ce que la Seine en sou onde reflète
Aura fui pour jamais, Quand de cette cité qui fut égale à Rome 11 ne restera plus qu'un ange, un aigle, un homme,
Debout sur trois sommets !
C'est alors que le roi, le sage, le poète.
Tous ceux dont le passé presse l'âme inquiète,
T'admireront vivante auprès de Paris mort ;
Et, pour mieux voir ta face où flotte un sombre rêve,
Lèveront à demi ton lierre, ainsi qu'on lève
Un voile sur le front d'une aïeule qui dort!
A L'ARC DE TRIOMPHE 25t
Sur ton mnr qui pour eux n'aura rien de vulgaire, Ils chercheront nos mœurs, nos héros, notre guerre,
Tous pensifs à tes pieds ; Ils croiront voir, le long de ta frise animée. Revivre le grand peuple avec la grande armée.
— « Oh! diront-ils, voyez!
« Là, c'est le régiment, ce serpent des batailles. Traînant sur mille pieds ses luisantes écailles, Qui tantôt, furieux, se roule au pied des tours, Tantôt, d'un mouvement formidable et tranquille, Troue un rempart de pierre et traverse une ville Avec son front sonore où battent vingt tambours.
« Là-haut, c'est l'empereur avec ses capitaines, Qui songe s'il ira vers ces terres lointaines
Où se tourne son char.
Et s'il doit préférer pour vaincre ou se défendre La courbe d'Annibal ou l'angle d'Alexandre
Au carré de César.
K Là, c'est l'artillerie aux cent gueules de fonte.
D'où la fumée à flots monte, tombe et remonte,
Qui broie une cité, détruit les garnisons.
Ruine par la brèche incessamment accrue
Tours, dômes, ponts, clochei's, et, comme une charrue,
Creuse une horrible rue à travers les maisons ! ï>
Et tous les souvenirs qu'à ton front taciturne Chaque siècle en passant versera de son urne
Leur reviendront au cœur.
Ils feront de ton mur jaillir ta vieille histoire, Et diront, en posant un panache de gloire
Sur ton cimier vainqueur :
— « Oh! que tout était grand dans cette époque antique!
Si les ans n'avaient pas dévasté ce portique,
Nous en retrouverions encor bien des lambeaux !
Mais le temps, grand semeur de la ronce et du lierre,
Touche les monuments d'une main familière.
Et déchire le livre aux endroits les plus beaux ! »
Non, le temps n'ôte rien aux choses.
Plus d'un portique à tort vanté
Dans ses lentes métamorphoses
Arrive enfin à la beauté.
Sur les monuments qu'on révère
Le temps jette un charme sévère
De leur façade à leur chevet.
Jamais, quoiqu'il brise et qu'il rouille,
La robe dont il les dépouille Ne vaut celle (]u'il leur revêt.
C'est le temps ({ui creuse une ride
Dans un claveau trop indigent ;
Qui sur l'angle d'un marbre aride
Passe son pouce intelligent ;
C'est lui qui, pour corriger l'œuvre,
Mêle une vivante couleuvre
Aux nœuds d'une hydre de granit.
Je crois voir rire un toit gothique
Quand le temps dans sa frise antique
Ote une pierre et met un nid.
Aussi, quand vous venez, c'est lui qui vous accueille; Lui qui verse l'odeur du vague chèvrefeuille Sur ce pavé souillé peut-être d'ossements ; Lui qui remplit d'oiseaux les sculptures farouches. Met la vie en leurs flancs, et de leurs mornes bouches Fait sortir mille cris charmants !
Si quelque Vénus toute nue Gémit, pauvre marbre désert, C'est lui, dans la verte avenue, Qui la caresse et qui la sert.
A l'abri d'un porche héraldique Sous un beau feuillage j)udique Il la cache jusqu'au nombril ; Et sous son pied blanc et superbe
Étend les mille fleurs de l'herbe, Cette mosaïque d'avril.
La mémoire des morts demeure Dans les monuments ruinés.
Là, douce et clémente, à toute heure, Elle parle aux fronts inclinés.
Elle est là, dans l'âme afTaissée Filtrant de pensée en pensée, Comme une nymphe au front dormant Qui, seule sous l'obscure voûte D'où son eau suinte goutte à goutte, Penche son vase tristement.
Mais, hélas! hélas! dit l'histoire, Bien souvent le passé couvre plus d'un secret Dont sur un mur vieilli la tache reparaît !
Toute ancienne muraille est noire !
Souvent, par le désert et par l'ombre absorbé, L'édifice déchu ressemble au roi tombé.
Plus de gloire où n'est plus la foule !
A LAKC DE ÏIUUMIMIE 253
Rome est humiliée et Venise est en deuil. La ruine de tout commence par l'orgueil.
C'est le premier fronton (|ui croule !
Athènc est triste, el cache au Iront du Parthénon Les traces de l'anglais et celles du canon,
Et, pleurant ses tours mutilées.
Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main Quelque chose de beau comme un sourire humain
Sur le profil des propylées.
ïhèhe a des temples morts où rampe en serpentant La vipère au front plat, au regard éclatant,
Autour de la colonne torse ; Et, seul, quelque grand aigle habite en souverain Les piliers de Rhamsès d'où les lames d'airain
S'en vont comme une vieille écorce.
Dans les débris de Gur, pleins du cri des hiboux, Le tigre en marchant ploie et casse les bambous,
D'où s'envole le vautour chauve, Kl la lionne au j)ied d'un mur mystérieux Met le groupe intjuiet des lionceaux sans yeux
Qui fouillent sous son ventre fauve.
La morne Palenquè gît dans les marais verts. A peine enti-e ses blocs d'herbe haute couverts
Entend-on le lézard qui bouge.
Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil
Où volent, tout moirés pai* l'ombre et le soleil, De beaux oiseaux de cuivre rouge.
Muette en sa douleur, Jumièges gravement Étouffe un triste écho sous son portail normand,
Et laisse chanter sur ses tombes Tous ces nids dans ses tours abrités et couvés D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés
Neiger des plumes de colombes.
Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté. Cache sous son manteau son enfant souffleté,
L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés Ses colosses camards à la face frappés
Par le pied brutal de Cambyse.
C'est que toujours les ans contiennent quelque aff'ront. Toute ruine, hélas, pleure et penche le front !
Mais toi ! rien n'atteindra ta majesté pudique, Porte sainte ! jamais ton marbre véridique Ne sera profané.
A L'ARC DE TRIOMPHE 2o7
Ton cintre virginal sera pur sous la nue ; Et les peuples à naître accourront tête nue Vers ton front couronné.
Toujours le pâtre, au loin accroupi dans les seigles, Verra sur ton sommet planer un cercle d'aigles. Les chênes à les blocs noueront leur large Ironc. La gloire sur ta cime allumera son phare. Ce n'est qu'en te chantant une haute fanfare Que sous ton arc altier les siècles passeront.
Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honte N'osera sur ton mur où le flot des ans monte
Répandre sa noirceur.
Tu pourras, dans ces champs où vous resterez seules, Contempler fièrement les deux tours tes aïeules,
La colonne ta sœur!
C'est qu'on n'a pas caché de crime dans ta base. Ni dans les fondements de sang qui s'extravase ! C'est qu'on ne te fit point d'un ciment hasardeux! C'est qu'aucun noir forfait, semé dans ta racine Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine. Ne mêle à tes lauriers son fcuillaûre hideux !
Tandis que ces cités, dans leur cendre enfouies, Furent pleines jadis daclions inouïes,
Ivres de sang versé, Si bien que le Seigneur a dit à la nature :
poÉsit. — 111. 33
Refais-toi des palais dans cette architecture Dont l'homme a mal usé !
Aussi tout est fini. Le chacal les visite; Les murs vont décroissant sous l'herhe parasite ; L'étang s'installe et dort sous le dôme brisé ; Sur les Nérons sculptés marche la bête fauve ; L'antre se creuse où fut l'incestueuse alcôve. Le tigre peut venir où le crime a passé !
Oh ! dans ces jours lointains où l'on n'ose descendre, Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre A nous qui maintenant vivons, pensons, allons. Quand nos fosses auront fait place à des sillons, Si, vers le soir, un homme assis sur la colline S'oublie à contempler cette Seine orpheline, 0 Dieu ! de quel aspect triste et silencieux Les lieux où fut Paris étonneront ses yeux ! Si c'est l'heure où déjà des vapeurs sont tombées Sur le couchant rougi de l'or des scarabées, Si la toufTe de l'arbre est noire sur le ciel. Dans ce demi-jour pâle où plus rien n'est réel, Ombre où la fleur s'endort, où s'éveille l'étoile.
De quel œil il verra, comme à travers un voile,
Comme un songe aux contours grandissants et noyés,
La plaine immense et brune apparaître à ses pieds.
S'élargir lentement dans le vague nocturne,
Et comme une eau qui s'enfle el monte aux bords de l'urne,
Absorbant par degrés lorèt, coteau, gazon.
Quand la nuit sera noire, emplir tout l'horizon !
Oh ! dans cette heure sombre où l'on croit voir les choses
Fuir, sous une autre forme étrangement écloses,
Quelle extase de voir dormir, quand rien ne luit,
Ces champs dont chaque pierre a contenu du bruit !
Comme il tendra l'oreille aux rumeurs indécises !
Comme il ira rêvant des figures assises
Dans le buisson penché, dans l'arbre au bord des eaux.
Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux !
Qu'il cherchera de vie en ce tombeau suprême !
Et comme il se fera, «'éblouissant lui-même,
A travers la nuit trouble et les rameaux touiïus,
Des visions de chars et de passants confus!
— Mais non, tout sera mort. Plus rien dans celle plaine
Qu'un peuple évanoui dont elle est encor pleine ;
Que l'œil éteint de l'homme el l'œil vivant de Dieu ;
Un arc, une colonne, et, là-bas, au milieu
De ce fleuve argenté dont on entend l'écume.
Une église échouée à demi dans la brume.
0 spectacle ! — ainsi meurt ce que les peuples font ! Qu'un tel passé pour l'âme est un gouflVe profond ! Pour ce passant pieux quel poids que notre histoire I
Surtout si tout à coup réveillant sa mémoire, L'année a ce soir-là ramené dans son cours Une des grandes nuits, veilles de nos grands jours, Où l'empereur, rêvant un lendemain de gloire. Dormait en attendant l'aube d'une victoire !
Lorsqu'enfin, fatigué de songes, vers minuit,
Las d'écouter au seuil de ce monde détruit.
Après s'être accoudé longtemps, oubliant l'heure.
Au bord de ce néant immense où rien ne pleure,
II aura lentement regagné son chemin ;
Quand dans ce grand désert, pur de tout pas humain,
Rien ne troublera plus cette pudeur que Rome
Ou Paris ruiné doit avoir devant l'homme ;
Lorsque la solitude, enfin libre et sans bruit.
Pourra continuer ce qu'elle fait la nuit.
Si quelque être animé veille encor dans la plaine,
Peut-être verra-t-il, comme sous une haleine,
Soudain un pâle éclair de la tête jaillir,
El la colonne au loin répondre et tressaillir !
Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierre
Ouvrir subitement leur pesante paupière !
Et tous s'entre-heurter, réveil miraculeux !
Tels que d'anciens guerriers, d'un âge fabuleux
Qu'un noir magicien, loin des temps où nous sommes.
Jadis aurait faits marbre et qu'il referait hommes !
Alors l'aigle d'airain à ton faîte endormi,
Superbe, et tout à coup se dressant à demi.
Sur ces héros baignés du feu de ses prunelles
A L'AllC DE TRIOMPHE
Secouera largement ses ailes éternelles.
D'où viendra ce réveil? d'où viendront ces clartés?
Et ce vent qui, soufflant sur ces guerriers sculptés,
Les fera remuer sur ta face hautaine
Comme tremble un feuillage autour du Ironc d'un chêne?
Qu'importe! Dieu le sait. Le mystère est dans tout.
L'un à l'autre à voix basse ils se diront: Debout!
Ceux de quatrevingt-seize et de mil huit cent onze,
Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze.
Ceux que scelle à la terre un socle de granit.
Tous, poussant au combat le cheval qui hennit,
Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule,
A l'immense mêlée ils se rueront en foule.
Alors on entendra sur ton mur les clairons.
Les bombes, les tambours, le choc des escadrons,
Les cris, et le bruit sourd des plaines ébranlées,
Sortir confusément des pierres ciselées.
Et du pied au sommet du pilier souverain
Cent batailles rugir avec des voix d'airain.
Tout à coup, écrasant l'ennemi qui s'efTare,
La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare.
De la colonne à toi les cris se répondront.
Et puis tout se taira sur votre double front,
Une rumeur de fête emplira la vallée.
Et Notre-Dame au loin, aux ténèbres mêlée,
Illuminant sa croix ainsi qu'un labarum,
Vous chantera dans l'ombre un vague Te Deum !
Monument ! voilà donc la rêverie immense Qu'à ton ombre déjà le poëte commence!
Piédestal qu'eût aimé Bélénus ou Mithra ! -' Arche aujourd'hui guerrière, un jour religieuse ! Rêve en pierre ébauché ! porte prodigieuse D'un palais de géants qu'on se figurera !
Quand d'un lierre poudreux je couvre tes sculptures, Lorsque je vois, au fond des époques futures, La liste des héros sur ton mur constellé Reluire et rayonner, malgré les destinées, A travers les rameaux des profondes années, Comme à travers un bois brille un ciel étoile ;
Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton attique, Te fait de l'avenir un passé magnifique. Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé. J'admire, et, fils pieux, passant que l'art anime, Je ne regrette rien devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oublié !
2 février 1837.
Quand l'été vient, le pauvre adore!
L'été, c'est la saison de feu, C'est l'air tiède et la fraîche aurore; L'été, c'est le regard de Dieu.
L'été, la nuit bleue et profonde S'accouple au jour limpide et clair; Le soir est d'or, la plaine est blonde ; On entend des chansons dans l'air.
L'été, la nature éveillée Partout se répand en tous sens, Sur l'arbre en épaisse feuillée.
Sur l'homme en bienfaits caressants.
Tout ombrage alors semble dire :
Voyageur, viens te reposer !
Elle met dans l'aube un sourire, Elle met dans l'onde un baiser.
Elle cache et recouvre d'ombre.
Loin du monde sourd et moqueur, Une lyre dans le bois sombre.
Une oreille dans notre cœur.
Elle donne vie et pensée Aux pauvres de l'hiver sauvés, Du soleil à pleine croisée.
Et le ciel pur qui dit : Vivez !
Sur les chaumières dédaignées Par les maîtres et les valets.
Joyeuse, elle jette à poignées Les fleurs qu'elle vend aux palais.
Son luxe aux pauvres seuils s'étale.
Ni les parfums ni les rayons N'ont peur, dans leur candeur royale, De se salir à des haillons.
Sur un toit où l'herbe frissonne Le jasmin peut bien se poser.
Le lys ne méprise personne, Lui qui pourrait tout mépriser !
Alors la masure où la mousse Sur l'humble chaume a débordé Montre avec une fierté douce Son vieux mur de roses brodé.
L'aube alors de clartés baignée, Entrant dans le réduit profond, Dore la toile d'araignée Entre les poutres du plafond.
Aloi's l'àme du pauvre est pleine.
Humble, il bénit ce Dieu lointain Dont il sent la céleste haleine Dans tous les souffles du matin.
L'air le réchaufl'e et le pénètre. Il fête le printemps vainqueur.
Un oiseau chante à sa fenêtre, La gaîté chante dans son cœur.
2(,(î LES VOIX INTÉRIEURES
Alors, si l'orphelin s'éveille,
Sans loit, sans mère, et priant Dieu,
Une voix lui dit à l'oreille :
« Eh bien ! viens sous mon dôme bleu !
« Le Louvre est égal aux chaumières Sous ma coupole de saphirs.
Viens sous mon ciel plein de lumières, Viens sous mon ciel plein de zéphyrs !
« J'ai connu ton père et ta mère Dans leurs bons et leurs mauvais jours ; Pour eux la vie était amère.
Mais moi je fus douce toujours.
(( C'est moi qui sur leur sépulture Ai mis l'herbe qui la défend.
Viens, je suis la grande nature !
Je suis l'aïeule, et toi l'enfant.
ce Viens, j'ai des fruits d'or, j'ai des roses. J'en remplirai tes petits bras ; Je te dirai de douces choses.
Et peut-être lu souriras.
c< Car je voudrais te voir sourire, Pauvre enfant si triste et si beau !
Et puis tout bas j'irais le dire A ta mère dans son tombeau ! »
Et l'enfanl, à cette voix tendre, De la vie oubliant le poids, Rêve et se hâte de descendre Le long des coteaux dans les bois.
Là du plaisir tout a la forme ;
L'arbre a des fruits, l'herbe a des fleurs ;
11 entend dans le chêne énorme
Rire les oiseaux querelleurs.
Dans l'onde il mire son visage ; Tout lui parle ; adieu son ennui !
Le buisson l'arrête au passage, Et le caillou joue avec lui.
Le soir, point d'hôtesse cruelle Qui l'accueille dun front hagard.
Il trouve l'étoile si belle Qu'il s'endort à son doux regard.
— Oh ! qu'en dormant rien ne t'oppresse ! Dieu sera là pour ton réveil ! — La hine vient qui le caresse Plus doucement que le soleil.
Car elle a de plus molles trêves Pour nos travaux et nos douleurs.
Elle fait éclore les rêves, Lui ne fail naître que les fleurs!
Oh ! quand la fauvette dérobe Son nid sous les rameaux penchants, Lorsqu'au soleil séchant sa robe Mai tout mouillé rit dans les champs,
J'ai souvent pensé dans mes veilles Que la nature au front sacré Dédiait tout bas ses merveilles A ceux qui l'hiver ont pleuré.
Pour tous et pour le méchant même Elle est bonne, Dieu le permet, Dieu le veut, mais surtout elle aime Le pauvre que Jésus aimait.
Toujours sereine et pacifique.
Elle offre à l'auguste indigent Des dons de reine magnifique.
Des soins d'esclave intelligent.
A-t-il faim? au fruit de la branche Elle dit : Tombe, ô fruit vermeil !
A-t-il soif? — Que l'onde s'épanche !
A-t-il froid? — Lève-toi, soleil!
Mais hélas ! juillet fait sa gerbe ; L'été, lentement effacé, Tombe feuille à feuille dans l'herbe Et jour à jour dans le passé.
Puis octobre perd sa dorure ; Et les bois dans les lointains bleus Couvrent de leur rousse fourrure L'épaule des coteaux frileux.
L'hiver des nuages sans nombre Sort, et chasse l'été du ciel.
Pareil au temps, ce faucheur sombre Qui suit le semeur éternel.
Le pauvre alors s'effraye et prie.
L'hiver, hélas, c'est Dieu qui dort.
C'est la faim livide et maigrie Qui tremble auprès du foyer mort.
Il croit voir une main de marbre Qui, mutilant le jour obscur, Retii'e tous les fruits de l'arbre Et tous les l'ayons de l'azur.
Il pleure, la nature est morte !
0 rude biver ! ô dure loi !
Soudain un ange ouvre sa porte Et dit en souriant : C'est moi !
Cet ange qui donne et qui tremble, C'est l'aumône aux yeux de douceur.
Au front crédule, et qui ressemble A la foi, dont elle est la sœur.
« Je suis la Charité, l'amie Qui se réveille avant le jour.
Quand la nature est rendormie, Et que Dieu m'a dit : A ton tour !
(( Je viens visiter ta chaumière
Veuve de l'été si charmant.
Je suis fille de la prière.
J'ai des mains qu'on ouvre aisément.
(( J'accours, car la saison est dure.
J'accours, car l'indigent a froid.
J'accours, car la tiède verdure Ne fait plus d'ombre sur le toit.
« Je prie, et jamais je n'ordonne.
Chère à tout homme quel qu'il soit, Je laisse la joie à qui donne Et je l'apporte à qui reçoit. »
0 figure auguste et modeste, Où le Seigneur mêla pour nous Ce que l'ange a de plus céleste, Ce que la femme a de plus doux!
Au lit du vieillard solitaire
Elle penche un Iront gracieux,
Et rien n'est plus beau sur la terre
Et rien n'est plus grand sous les cieux
Lorsque, réchauffant leurs poitrines Entre ses genoux triomphants.
Elle tient dans ses mains divines Les pieds nus des petits enfants !
Elle va dans chaque masure.
Laissant au pauvre réjoui Le vin, le pain frais, Thuile pure, Et le courage épanoui.
Et le feu ! le beau feu folâtre, A la pourpre ardente pareil, Qui fait qu'amené devant l'àtre L'aveugle croit rire au soleil!
Puis elle cherche au coin des bornes, Transis par la froide vapeur, Ces enfants qu'on voit nus et mornes Et se mourant avec stupeur.
Oh ! voilà surtout ceux qu'elle aime ! Faibles fronts dans l'ombre engloutis !
Parés d'un triple diadème, Innocents, pauvres et petits !
Ils sont meilleurs que nous ne sommes Elle leur donne en même temps, Avec le pain qu'il faut aux hommes, Le baiser qu'il faut aux enfants.
Tandis que leur faim secourue Mange ce pain de pleurs noyé.
Elle étend sur eux dans la rue Son bras des passants coudoyé.
Et si, le front dans la lumière, Un riche passe en ce moment, Par le bord de sa robe altière Elle le tire doucement.
Puis pour eux elle prie encore La grande foule au cœur éti'oit, La foule qui, dès qu'on l'implore, S'en va comme l'eau qui décroît.
— (? Oh ! malheureux oehii qui chante Un chant joyeux, peut-être impur.
Pendant que la bise méchante Mord un pauvre enfani sous son mur!
« Oh ! la chose triste et fatale, Lorsque chez le riche hautain Un grand feu tremble dans la salle, Reflété par un grand festin,
c( De voir, quand l'orgie enrouée Dans la pourpre s'égaye et rit, A peine une toile trouée Sur les membres de Jésus-Christ !
(( Oh! donnez-moi pour que je donne!
J'ai des oiseaux nus dans mon nid.
Donnez, méchants, Dieu vous pardonne!
Donnez, ô bons. Dieu vous bénit !
<( Heureux ceux que mon zèle enflamme ! Qui donne aux pauvres prête à Dieu.
Le bien qu'on fait parfuni(> l'àme.
On s'en souvient toujours un peu !
« Le soir, au seuil de sa demeure.
Heureux celui (pii sait encor Ramasser un enfant qui pleure.
Comme un avare un sequin d'or!
POÉSIE. — ni. 35
« Le vrai trésor rempli de charmes, C'est un groupe pour vous priant D'enfants qu'on a trouvés en larmes Et qu'on a laissés souriant.
« Les biens que je donne à qui m'aime.
Jamais Dieu ne les retira.
L'or que sur le pauvre je sème
Pour le riche au ciel germera ! »
Oh ! que l'été brille ou s éteigne, Pauvres, ne désespérez pas!
Le Dieu qui soufTrit et qui règne A mis ses pieds où sont vos pas !
Pour vous couvrir il se dépouille ; Bon même pour l'homme fatal Qui, comme l'airain dans la rouille.
Va s'endurcissant dans le mal !
Tendre, même en buvant l'absinthe, Pour l'impie au regard obscur Qui l'insulte sans plus de crainte Qu'un passant qui raye un vieux mur !
Ils ont beau traîner sur les claies Ce Dieu mort dans leur abandon ; Ils ne font couler de ses plaies Qu'un intarissable pardon.
Il n'est pas l'aigle altier qui vole.
Ni le grand lion ravisseur ; Il compose son auréole D'une lumineuse douceur.
Quand sur nous une chaîne tombe, II la brise anneau par anneau.
Pour l'esprit il se fait colombe, Pour le cœur il se fait agneau.
Vous pour qui la vie est mauvaise.
Espérez! il veille sur vous.
Il sait bien ce que cela pèse, Lui qui tomba sur ses genoux !
11 est le Dieu de l'évangile ; Il tient votre cœur dans sa main.
Et c'est une chose fragile Qu'il ne veut pas briser, enfin !
Lorsqu'il est temps <jue l'été meure Sous l'hiver sombre et solennel.
Même à travers le ciel qui pleure On voit son sourire éternel.
Car sur les familles souffrantes.
L'hiver, l'été, la nuit, le jour, Avec des urnes différentes Dieu verse à grands flots son amour.
Et dans ses bontés éternelles Il penche sur l'humanité Ces mères aux triples mamelles, La nature et la charité.
11 février 1837.
— « Oh ! vivons ! disent-ils dans leur enivrement. Voyez la longue table et le festin charmant
Qui rayonne dans nos demeures !
Nous semons tous nos biens n'importe en quels sillons. Riches, nous dépensons, nous perdons, nous pillons
Nos onces d'or; jeunes, nos heures.
« Jette ta vieille bible, ô jeune homme pieux !
Quitte église et collège, et viens chez nous ! — Joyeux,
Entourés de cent domestiques.
Buvant, chantant, riant, nous n'insultons pas Dieu, Et nous lui permettons de montrer son ciel bleu
Par le cintre de nos portiques.
« De quoi te servira ton labeur ennuyeux? Sais-tu ce que diront les belles aux doux yeux Dont le sourire vaut un trône?
— 0 jeune homme inutile ! — Et puis elles riront.
— Oh ! que de peine il prend pour donner à son front
La couleur de son livre jaune !
8 Nous, éblouis de feux, de concerts, de seins nus, Nous vivons ! — Nous avons des bonheurs inconnus
A la foule avare et grossière, Quand dans l'orchestre, où rien ne grandit qu'en tremblant, La fanfare, tantôt montant, tantôt croulant,
S'enfle en onde ou vole en poussière.
« L'homme à tout ce qu'il fait dans tous les temps mêla La musique et les chants. — Amis, c'est pour cela
Que la guerre qui nous enivre, Noble déesse à qui tout enfants nous songions. Fait chanter en avant des sombres légions
Les clairons aux bouches de cuivre.
« 0 rois, pour vous la guerre et pour nous le plaisir! Vous vivez par l'orgueil et nous par le désir.
Nous avons tous notre part d'âmes.
Nous avons, les uns craints et les autres aimés, Vous les empires, nous les boudoirs parfumés.
Vous les hommes et nous les femmes.